Épisode 1 : hyper-mobilisation gouvernementale et diplomatique autour de l’« évacuation sanitaire » ultra-médiatisée sur plusieurs jours de l’ex-Premier ministre Navin Ramgoolam vers l’Inde au coût de Rs 6 millions. Payées par le gouvernement, donc nous, travailleurs et contribuables de ce pays, avec engagement du Parti travailliste de rembourser prochainement cette somme immédiatement mise à disposition pour le traitement de leur leader.

Épisode 2 : une petite fille de 15 mois, Keira, meurt à l’hôpital, dans le dénuement le plus total, sans que ses parents n’aient pu la tenir une dernière fois dans leurs bras. Quelques jours plus tôt, elle a été mise dans une unité Covid avec sa mère positive, alors qu’elle-même était négative. Le corps de l’enfant est finalement remis à ses parents emballé dans un sac plastique enfermé dans un cercueil, et ils l’enterrent sans avoir pu voir son visage. Donc, quelque part, sans savoir avec certitude qui ils enterrent. Deux certificats de décès distincts seront émis, l’un parlant de pneumonie, l’autre de Covid.
Ce qui lie ces deux événements qui ont marqué cette semaine ? La Covid.
Ce qui les différencie : le traitement accordé à l’une et à l’autre.

Que vaut une vie ?
Cette question se pose à nous avec une acuité renforcée et dérangeante depuis le début de la pandémie de Covid-19.

L’idée de donner « un prix » à la vie humaine peut sembler choquante. Dans la tradition humaniste cristallisée par Emmanuel Kant dans sa Critique de la raison pratique en 1788, la dignité humaine se définit par une valeur qui ne se mesure pas, et qui est donc sans prix. Mais à travers les temps, la vie humaine s’est marchandée. Ainsi, chaque homme, femme ou enfant mis en esclavage était désigné comme un « bien meuble » et avait un prix, clairement énoncé dans des documents d’achat et des testaments. Dans nos îles, un homme esclavé pouvait valoir 4 maisons.

Aujourd’hui, beaucoup de Mauricien-nes s’inquiètent de la réouverture prochaine de nos frontières sans quarantaine. Crainte d’une explosion ingérable de cas de Covid. Mais le Premier ministre a fini par le dire lui-même vendredi dernier lors des célébrations de Ganesh Chathurti : la « réouverture » de l’économie que demande la réouverture de nos frontières, et donc du tourisme, est indispensable, car « nous sommes à genoux à cause des dépenses encourues » depuis le début de la pandémie.

Le hic, c’est que depuis mars 2020, le gouvernement mauricien avait adopté, face à la Covid, une politique ultra-drastique (longue fermeture des frontières, confinement strict, amendes exponentielles, quarantaines obligatoires et payantes, innombrables interdictions, jusqu’à celle de marcher dans la rue en dehors des deux jours par semaine alloués par ordre alphabétique). Tout cela, disait alors le gouvernement, parce que protéger notre santé et notre vie était la préoccupation et l’objectif primordial.

Du coup, on mesure à quel point la population est désemparée, voire angoissée pour certains, par le fait que le gouvernement semble soudain tout lâcher alors même que la pandémie connaît chez nous une impressionnante recrudescence : ouverture des frontières sans quarantaine ; réouverture des vols avec l’Afrique du Sud au moment même où y sévit un nouveau variant encore plus inquiétant ; isolement à domicile ; traitement des patients dans les hôpitaux et cliniques alors que jusqu’à cette semaine et le cas Navin Ramgoolam, tous les cas devaient impérativement être regroupés à l’hôpital ENT ; possibilité subite de prise en charge des morts par les services de pompes funèbres privés et enterrement dans n’importe quel cimetière alors que jusqu’à la mort de la petite Keira, tout était strictement géré par les autorités avec inhumation dans une section spécifique du seul cimetière de Bigara. Et ce n’est pas pour arranger les choses que suite à un décompte des « tombes Covid » à Bigara effectué et rendu public par des personnes extérieures, les autorités viennent subitement reconnaître qu’il y en a 70 là où, hier encore, les statistiques officielles les chiffraient à une quarantaine…

Autant de signaux qui donnent le sentiment que la Covid est maintenant engagée chez nous dans un free ride…

Alors quoi ? Nos vies n’auraient-elles soudain plus la même valeur ?
Il y a quelques jours, la Judge Business School de l’Université de Cambridge a estimé entre $3 300 milliards à 82 400 milliards l’impact de la Covid sur le PIB mondial. Et au Canada, le Premier ministre de la province d’Alberta a dit cette semaine à voix haute ce que certains pensent sans doute ailleurs sans oser le formuler ouvertement : « Nous ne pouvons pas dégrader de manière indéfinie la santé sociale et économique » pour une maladie « qui ne menace pas la vie, sauf pour les plus âgés, ceux qui sont immunodéprimés et ceux qui ont des comorbidités ». Cela même si certaines études estiment que le coût économique des mesures sanitaires serait à ce jour inférieur de 60% à la valeur statistique des vies sauvées.

La froideur, voire le cynisme de cette prise de position peuvent choquer. Pourtant, force est de se rendre compte que le fait d’évaluer le prix d’une vie humaine est monnaie courante dans notre monde où tout se mesure. Par exemple, dans le domaine des assurances, lorsqu’il s’agit de calculer le dédommagement à être versé aux familles pour un accident mortel, pour une erreur médicale.

Certains font remonter à 1950, dans le contexte du début de la guerre froide, la première fois où la question de la valeur économique d’une vie humaine a été posée d’une façon méthodique. Une note de la RAND Corporation, think tank conseillant l’armée américaine, cherche alors à évaluer le coût, pour l’armée, de la perte d’un homme, en tenant en compte le coût de sa formation. Cette approche est par la suite extrapolée à la vie civile, en calculant, pour chaque citoyen, la somme des dépenses publiques et privées qui ont été consacrées à sa nourriture, à son éducation, à sa santé, etc.

Par la suite, le Prix Nobel Richard Thaler et Sherwin Rosen vont chercher des chiffres dans l’économie du travail. À travers leur article intitulé « The value of saving a life: evidence from the labor market » ils dégagent, en 1976, ce qui sera la métrique de référence : ils l’appellent Value of Statistical Life (VSL) ou Valeur de la Vie Statistique (VVS) en français. Une approche qui vise à apporter un élément d’objectivation pour évaluer et prendre des décisions. Par exemple, en matière de prévention routière, pour décider s’il vaut mieux mettre des feux ou un rond-point à une intersection, mesurant le coût des travaux au nombre estimé de vies sauvées. Ce qui, dit-on, est nécessaire, vu que les ressources monétaires disponibles ne sont  pas illimitées.  Et qu’il est estimé que dans la décision publique, « ce qui ne se mesure pas ne peut pas se gérer », pour paraphraser un adage du physicien danois Niels Bohr.

En médecine, l’évaluation de la qualité de la vie à sauver (ou pas) se fait souvent avec un autre indicateur, le Quality-adjusted life year (ou QALY), apparu dans les années 1970. L’Organisation mondiale de la Santé utilise, elle, le DALY (Disability-adjusted life year). Ainsi, une année en bonne santé correspond à 1 QALY. Une intervention causant la mort donne un QALY de zéro. Une intervention prolongeant une vie de meilleure qualité vaut entre O et 1. Cette méthode est supposée éviter la discrimination basée sur la richesse, et la localisation géographique.

Mais la réalité nous montre bien que la vie d’un homme de 40 ans à New York et d’un homme de 40 ans à New Delhi ne se voit pas accorder exactement la même « valeur ». Aux États-Unis, des données fédérales récentes chiffrent la valeur statistique d’un être humain quelque part entre 9 et 10 millions de dollars. En Chine, elle serait estimée à $ 1 million…

Certes, on peut comprendre que dans le domaine de la santé, de la sécurité routière, ou de plus en plus, de l’environnement, mettre un prix sur la vie pourrait permettre d’estimer les gains ou les pertes économiques qui découleraient d’une décision. Mais cette approche utilitariste laisse de côté l’essentiel.
Parce qu’un être humain n’est pas que ce qu’il produit, ce qu’il consomme, ce qu’il représente pour le PIB.

Parce que rien ne dit l’inappréciable d’une vie humaine.
Parce que la douleur des proches face à une vie perdue ne se mesure à aucune aune.
Parce que la vie de la petite Keira n’avait pas, pour ceux qui l’aiment, moins de valeur que celle d’un autre, aussi puissant fut-il…
Qui dira le prix de notre humanité ?

SHENAZ PATEL