Et patatras !

Alors qu’une bonne partie de Maurice se réjouissait de son « mauricianisme » retrouvé ou enfin revendiqué à la faveur des récentes manifs, voilà un « cadeau » fort mal venu. Un certain Noël, Pierre de son prénom, a donc fait le buzz cette semaine avec une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux. Dans l’entre-soi d’un déjeuner qu’on dit d’après-chasse, l’homme se livre à un « stand-up » où il singe un vol sur Air India. Aussitôt, la toile s’enflamme, entre ceux qui se disent offusqués et ceux qui s’offusquent de ceux qui se disent offusqués. L’homme est accusé de racisme, taxé de porter atteinte à la stabilité sociale du pays, convoqué aux Casernes centrales et suspendu par son employeur…

1. De la distinction entre sphères privée et publique.

On pourrait discuter à l’infini sur le fait que ce « sketch » a été fait dans un cercle privé, visant à amuser sa galerie mais pas à provoquer autrui au-delà. Mais quelqu’un l’a rendu public. Et de privé, il est devenu national. Cela pose la question de la personne qui l’a posté. Si certains murmurent que cela pourrait être lié à une rivalité de travail, il n’en reste pas moins qu’il a été rapidement exploité par des proches du pouvoir, dans une volonté évidente : celle de miner le mouvement enclenché à travers les récentes manifs. Une façon claire de dire aux hindous de ce pays : voilà ce que sont vraiment ceux qui vous appellent publiquement à participer avec eux au « mauricianisme », juste des gens qui en privé vous méprisent et ridiculisent vos origines et vos pratiques culturelles.

Si quelqu’un, dans sa maison, dit à sa famille « Les X sont des ploucs », il ne commet pas en soi une action offensive à leur égard. Par contre, si son fils le filme et diffuse publiquement cette déclaration, le fils commet un acte offensif à l’égard des X. Donc, dans ce cas, si Pierre Noël a fait ce sketch jugé offensant par certains au point de justifier deux jours d’interrogatoire aux Casernes, la personne qui a diffusé ce sketch devrait tout autant être appelée à s’expliquer.

2. Tout est affaire de contexte.

Pierre Noël a eu le mérite de venir publiquement s’excuser, affirmant qu’il n’est pas raciste et qu’il n’avait pas l’intention d’offenser qui que ce soit. Cela veut dire qu’il comprend ce qui est en jeu. Si l’on affirme qu’une blague n’était destinée qu’à un cercle privé, et non à être diffusée, c’est que quelque part, on se rend bien compte qu’elle a de quoi offenser d’autres personnes. Ou d’être instrumentalisée pour antagoniser certains. Car nous ne vivons pas dans un vacuum.

On peut ainsi dire qu’on achète chaque jour des brèdes-malbar et que le mot malbar est utilisé sans problème à La Réunion. Mais tous les mots n’ont pas la même charge dans tous les pays. A Maurice, on ne peut faire l’impasse sur le fait que le mot malbar a été utilisé très péjorativement à l’égard des Hindous, notamment dans le slogan « malbar nou pa oule » au moment de l’indépendance.

Les mots ont donc une charge émotionnelle qui est souvent, dans le cas de populations, liée à une construction historique. A Maurice, nous avons une histoire très particulière, où une population d’abord minorée, parce qu’amenée comme travailleurs engagés, les « hindous » va, en un siècle, se retrouver en majorité numérique, au point de « prendre » le pouvoir politique face à ceux qui les avaient dirigés, et souvent mal-traités : les « Franco-Mauriciens ». Et il y a tout cela qui ressort dans les réactions au « sketch » de Pierre Noël.

3. L’humour relève d’un rapport de forces.

On peut s’étonner que certains Mauriciens se disent à ce point offensés par un sketch sur la façon de parler ou les pratiques culturelles de certains Indiens, à l’heure où à travers le monde des stand-ups font  leur succès sur ce genre de blagues. Reste qu’il y a une différence entre le sentiment de rire avec et celui de rire de. Entre moquer et avilir. Ainsi, quand Vincent Duvergé moque Géraaard beneum et l’accent « franco-mauricien », on voit bien qu’il joue sur le rire avec. Il n’est pas, par ailleurs, en train de s’attaquer à une section opprimée. Les puissants peuvent se permettre d’être grands seigneurs. A Maurice, il y a un passé d’exploitation et de mépris, et un enjeu de pouvoir autant historique qu’actuel entre « hindous » et « Franco-Mauriciens ». Ce serait particulièrement clueless de ne pas en prendre compte, même lorsqu’il s’agit de faire des blagues. Et la réaction d’Alteo, en suspendant Pierre Noël de ses fonctions alors que ce sketch n’a rien à voir avec son lieu de travail, dit bien que ce groupe n’est pas clueless à ce sujet. Et qu’il mesure pleinement à quel point, symboliquement, il est important pour lui, au cœur du pouvoir économique, de se dissocier et de condamner fermement ce qui peut être vécu ou perçu comme méprisant pour « l’autre », qui plus est lorsque cet autre est détenteur du pouvoir politique.

4. Il n’y a pas que le communalisme

Cette « réaction de damage control » aussi bien de Pierre Noël que d’Alteo a été jugée d’autant plus nécessaire que nous sommes actuellement, de toute évidence, au cœur d’une véritable ébullition. Les récentes manifs ont en effet montré qu’un nombre important de Mauriciens sont capables de descendre dans la rue pour clamer qu’ils veulent un changement. Pas seulement d’hommes au pouvoir mais plus profondément de système. Pour cela, c’est le « mauricianisme » qui a été mis en avant comme force motrice, et ce n’est évidemment pas le moment de donner de la canne à broyer à ceux qui veulent pouvoir continuer à nous diviser selon des critères ethniques. Mais il n’y a pas que le communalisme qui nous afflige aujourd’hui. L’injustice, ou  le privilège, est aussi une affaire de classe. Et parfois, les deux se recoupent. C’est ainsi que les créoles se retrouvent affligés de la « double peine » : minoration ethnique et économique.

Du coup, aucune enquête ou sanction n’est appliquée lorsque eux font l’objet de stéréotypes et d’attaques violemment racistes sur les réseaux sociaux. L’indignation et la condamnation sont donc à géométrie variable, selon le pouvoir détenu ou pas…

5. Le racisme relève d’un processus

Ne soyons pas hypocrites : Maurice est une société profondément racisée/ethnicisée dans sa pensée et son fonctionnement. Il ne suffit pas de trois marches et de quelques slogans qui galvanisent pour que nous soyons soudain « tous Mauriciens » dans le sens de « tous égaux ». Il en faudra beaucoup plus si c’est vers cela que nous tendons véritablement. Et cela ne sera pas simple. Cela sera même sans doute douloureux. Sommes-nous tous prêts à questionner nos préjugés, nos a priori, nos façons de parler de et avec les autres, nos privilèges, nos pratiques, la façon dont nous vivons ou pas dans le respect de l’humanité entière de l’autre?  Vaste chantier…

A Maurice, nous avons une histoire conflictuelle, même si ces conflits sont restés plutôt feutrés. Changer implique aussi que nous soyons prêts à découvrir cette histoire, à l’approfondir, et à en discuter dans toute sa complexité. Ethnique, mais pas seulement.

Tache écrasante ? A défaut de rire à gorge déployée ou de nous désespérer, l’ébullition qui s’est manifestée dans nos rues ces dernières semaines pourrait peut-être nous apporter l’allègement d’un espoir : « La légèreté est de prendre conscience, notamment grâce au recul historique, qu’il y a des choses qui vont bien : énergie et combativité pour le futur répondent à merveille au fatalisme », dit Hubert Reeves. A charge de savoir si nous aurons la maturité de ne pas nous laisser dérouter de notre focus pour l’avenir par des jokes à la petite semaine…