— Où tu vas, vite, vite comme ça ?
— Je vais commencer à me préparer, toi.
— Où ça que tu vas aller ?
— Mais à Mahébourg toi, enfin voyons !
— Tu veux dire que tu vas aller à la marche ?
— Normal, toi. L’autre fois, je n’ai pas pu aller. Cette fois-ci je ne vais rien rater. Je vais aller devant devant même avec mon djembé.
— Ton djembé ! Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ?
— Je vais jouer, toi. C’est facile, il paraît qu’il faut juste taper dessus.
— Donc, cette fois-ci tu vas aller à la marche.
— Comme tu le sais très bien : j’ai pas pu pour Port-Louis, je ne vais pas rater Mahébourg.
— Tu n’as pas pu, tu n’as pas pu tu as eu peur d’aller la dernière fois. Tu avais peur qu’on te reconnaisse, que ton bonhomme ait des problèmes dans son travail.
— J’ai eu peur d’avoir peur peur, toi. C’est fini. Cette fois-ci je vais aller marcher devant, devant même avec mon djembé, je te dis. Il ne faut plus avoir peur. Il faut faire comme le cardinal a fait à Sainte-Croix, mardi soir. A cause de ça même je vais aller à Mahébourg.
— La messe de Père Laval à Ste Croix. Ne me dis pas que tu es allée marcher au caveau du Père Laval ?
— J’aurais bien voulu aller marcher, mais cette fois il n’y avait pas de place pour moi dans la voiture.
— Tu voulais aller marcher à Père Laval en voiture ?
— Mais c’est comme ça même qu’on fait. On va en voiture jusqu’à la grand-route, près du poste de police d’Abercrombie, puis on fait le reste du chemin à pied. Mais cette fois-ci j’ai pas eu place. Ayo, je regrette, toi : j’aurais aimé voir leur figure quand ils ont reçu ces calottes-là, une derrière l’autre.
— De quelles calottes tu es en train de parler ?
— Ne me dis pas que tu n’es pas au courant ! Tu n’as pas regardé la messe à la télévision ?
— Tu sais bien que je ne regarde pas la MBC !
— Moi aussi c’est pareil. Mais comme il n’y avait pas de place pour moi en auto, j’ai décidé de suivre la messe de Père Laval à la MBC. Et crois-moi je ne le regrette pas.
— Ne me dis pas que la MBC a bien fait son travail ?
— Non, la MBC n’a fait que retransmettre la cérémonie. C’est le cardinal qui était l’acteur principal.
— Qu’est-ce qu’il a fait comme ça, le cardinal ?
— Tu veux dire qu’est-ce qu’il a dit plutôt. Il a fait une homélie canon, je peux te dire.
— L’homélie c’est ça même le sermon qu’il y a dans la messe, non ? C’est là même que le prêtre donne une leçon de morale, souvent en parabole, non ?
— Oui, mais mardi le cardinal avait choisi de ne pas parler en parabole, mais de parler cru, cru de Maurice et des Mauriciens et de leur souffrance.
— Ah bon ! Qu’est ce qu’il a dit comme ça ?
— Il a fait une liste de tous les problèmes qu’on a dans le pays : depuis les squatters jusqu’au trafic de drogue, en passant par la corruption, la police qui ne fait pas son travail pour finir par le Wakashio et sa marée noire, sans oublier la marche de Port-Louis.
— Mais on dirait qu’il a repris tout ce que les Mauriciens ont hurlé pendant la marche !
— C’est exactement ce que tous les Mauriciens reprochent au gouvernement qui fait semblant de ne pas entendre. Mardi soir, le gouvernement a été obligé d’entendre tout ça en direct et, plus comique : sur sa MBC.
— La MBC n’a pas coupé le cardinal, comme elle a fait quand la BBC avait interviewé Navin Ramgoolam ?
— Je crois que, comme le gouvernement, la MBC a été tellement surprise par ce qu’elle a entendu qu’elle n’a pas osé rien faire. Et puis la MBC ne pouvait pas couper parce c’était à la messe de Père Laval.
— Qui senla qui était à la messe de Père Laval ?
— Mais le Premier ministre et des ministres et des PPS, toi.
— Mais qu’est-ce qu’ils faisaient là-bas ?
— Je crois qu’ils étaient venus pour prendre un bain de foule et faire une opération de communication. Ils ont eu droit à une pluie de calottes ! Comme a dit ma bonne le lendemain : Cardinal finn met zot trempé, décrassé, lavé et mett sek enn sel coup.
— Il a leur dit tout ça le cardinal ? Le Wakashio, la marée noire, la drogue, la police, la corruption, les dauphins, les radars qui sont en panne, l’hélicoptère en servicing, les dauphins morts ? Tout ça là, il a dit le cardinal ?
— Oui, toi. Il a dit tout ça je te dis enn derrière l’autre. Comme une liste de commissions que tu lis un par un !
— Non, je crois que c’était plutôt une liste de réponses.
— Réponses à quoi ?
— Mais à la question que le Premier ministre a lui-même posée plusieurs fois ces derniers jours.
— Il a posé une question ? Quelle question encore ?
— Il n’a pas demandé « kot mo finn foté ? » Mardi soir, le cardinal lui a donné une liste de réponses à cette question !

J.-C A