Ce sont des images horrifiantes qui nous parviennent d’Inde ces jours-ci. Cristallisées par ces visions de flammes qui embrument des silhouettes indistinctes, bûchers érigés en série pour assurer la crémation rapide de milliers de morts du Covid. Plus de 386 000 nouveaux cas et au moins 3600 décès recensés en un seul jour.

Des chiffres terribles qui ne refléteraient qu’une toute petite part de la réalité sur le terrain. Parce qu’il est difficile d’obtenir des tests. Et que si Delhi est submergée, que dire de ce qui se passe dans des villages dans le Bihar ou l’Uttar Pradesh, où des dizaines de millions de travailleurs venant des villes affectées ont afflué ces derniers jours, traumatisés par le souvenir du lockdown total décrété en 4h par Narendra Modi en 2020, qui les avait laissés sans travail, sans logement, sans nourriture et sans transport.

Aujourd’hui, l’Inde, avec ses 1,3 milliard d’habitants, est devenue la vision d’horreur des ravages que peut causer la pandémie de Covid-19. Alors même qu’en janvier dernier, au World Economic Forum, alors que les Etats Unis et l’Europe subissaient le pic d’une nouvelle vague de la pandémie, le Premier ministre indien, Narendra Modi, avait vanté les infrastructures et la préparation indienne face au Covid. “It was predicted that India would be the most affected country from corona all over the world. In a country which is home to 18 % of the world population, that country has saved humanity from a big disaster by containing corona effectively.”

Deux mois plus tard, c’est la catastrophe. Une catastrophe que le gouvernement indien tente malgré tout d’atténuer, voire de cacher.

Le 24 avril dernier, alors que des dizaines de patients hospitalisés à Delhi sont morts faute d’avoir été fournis en oxygène, le solicitor general de l’Inde, Tushar Mehta, déclarait: “Let’s try and not be a cry baby… so far we have ensured that no one in the country was left without oxygen.” De son côté, le chief minister d’Uttar Pradesh affirmait qu’il n’y a aucune pénurie d’oxygène dans son Etat, et que ceux faisant circuler cette «rumeur» seraient arrêtés sans caution sous le National Security Act et leurs biens saisis. Et même Twitter et Facebook semblent avoir décidé de se plier au diktat du gouvernement indien de ne propager que des ondes positives, en suspendant les comptes de ceux qui émettent des critiques et font circuler le hashtag #ModiMustResign.

Mais les images et reportages des médias internationaux sont là, têtus, implacables. Et puis des voix, comme celle d’Arundhati Roy, qui vient de publier mercredi dernier, 28 avril, dans le journal britannique The Guardian, une longue tribune où elle affirme que l’on est actuellement témoin, en Inde, d’un “crime contre l’humanité”. Crime dont elle rend directement responsable le gouvernement indien de Modi.

Ecrivaine mondialement reconnue et acclamée depuis la parution de son magnifique roman The god of small things (Booker Prize en 1997), Arundhati Roy est aussi connue comme une activiste extrêmement engagée en faveur de l’écologie, de l’altermondialisme, de la réduction des inégalités et des droits humains. Reconnue pour la finesse et la puissance de ses analyses politiques et sociales, elle place l’actuelle crise du Covid, dans la droite ligne de la politique ultra nationaliste adoptée par Modi depuis des années.

Disant à quel point il est difficile d’exprimer l’étendue du chaos, du traumatisme et de l’indignité auxquels la population indienne est actuellement soumise, elle dresse un constat effarant de la situation: lits d’hôpital débordés. Médecins et personnel hospitalier épuisés. Médicaments en rupture. Fabrication d’oxygène totalement insuffisante. Personnes qui meurent par milliers dans des couloirs d’hôpitaux, sur la route, chez eux. A Delhi, parkings et parcs transformés en crématoires, alimentés par le bois d’arbres abattus en pleine ville.

Certaines personnes sont contraintes de vendre terres et maison pour avoir accès à un hôpital privé. Et l’on négocie même à prix d’or le privilège de voir une dernière fois une personne aimée, enveloppée dans un sac en plastique et empilée dans une morgue d’hôpital…

“L’oxygène est la nouvelle monnaie d’échange sur la nouvelle et morbide Bourse de l’Inde”, souligne Arundhati Roy. Chaque cylindre se négocie au marché noir. Pourtant, souligne-t-elle, la possibilité d’une grave pénurie d’oxygène avait été notifiée depuis avril 2020, réitérée en novembre par un comité institué par le gouvernement lui-même. Et voilà que le PM Cares Fund (organisme opaque qui a récemment remplacé le Prime Minister’s National Relief Fund, qui utilise l’argent public et les infrastructures gouvernementales avec zero accountability) se manifeste soudain pour s’occuper de la question de l’oxygène. “Will Modi own shares in our air-supply now?” interroge-t-elle.

Pour Arundhati Roy, le gouvernement Modi avait clairement d’autres urgences.

«Détruire les derniers vestiges de la démocratie. Persécuter les minorités non-hindoues et consolider les fondations d’une Nation Hindoue. Construire d’énormes prisons dans l’Assam pour les 2 millions de personnes qui y ont vécu depuis des générations et qui se voient soudain privées de leur nationalité indienne. Persécuter et emprisonner activistes et étudiants musulmans suite au pogrom anti-musulman de mars. Tabasser et gazer les fermiers protestant contre les nouveaux Farm Bills qui corporatisent l’agriculture. Construire, à coups de millions de dollars, le nouveau centre de Delhi digne d’abriter le gouvernement de la nouvelle Hindu india, chantier décrété service essentiel avec travailleurs acheminés sur place alors même que la pandémie fait rage. Le Kumbh Mela organisé pour que des millions de pèlerins se regroupent pour se purifier dans les eaux du Gange. L’élection à gagner dans l’état de West Bengal, avec comme star campaigner, le 17 avril dernier, le Premier ministre non masqué ralliant une immense foule non masquée. Résultat : une personne sur deux positive au Covid, et le triple variant désormais connu comme le « Bengal strain”.

Quant à la question du vaccin, le gouvernement indien dépend de deux fabricants, le Serum Institute of India (SII) et Bharat Biotech (qui a fourni des vaccins à Maurice). Tous deux sont autorisés à fournir les vaccins les plus chers au monde à la population la plus pauvre du monde, dénonce Arundhati Roy. “Sous le régime de Modi, des centaines de millions de personnes qui vivaient déjà dans la précarité ont été poussées dans la pauvreté extrême. Comment pourraient-elles payer un mois de salaire qu’elles n’ont pas pour une dose de vaccin, qui est gratuit ailleurs?”

Tout cela amène Arundhati Roy à récuser la version officielle selon laquelle “the system has collapsed”, que le système de santé indien a été dépassé par le virus. Non, dit-elle, le “système” était déjà quasiment inexistant. Parce que le gouvernement a délibérément démantelé le peu d’infrastructure qui existait, parce que l’Inde consacre moins de 1% de son PIB à la Santé, qui a été massivement privatisée. Ce qui, à ses yeux, constitue un crime, car “le secteur privé ne s’occupera pas de personnes affamées, malades, mourantes, qui n’ont pas d’argent”.

“The system hasn’t collapsed. The government has failed” accuse Arundhati Roy. Une faillite qui ne relève pas d’une négligence, mais d’un crime contre l’humanité.

Pour elle, l’abolitionniste américain Fredrick Douglass avait raison lorsqu’il disait: “Les limites des tyrans sont prescrites par l’endurance de ceux qu’ils oppressent”. Or, dit-elle, “en Inde, nous sommes fiers de notre capacité à endurer. Nous nous sommes magnifiquement entraînés à méditer, à nous tourner vers l’intérieur, à exorciser notre fureur et à justifier notre incapacité à être égalitaires”.

Et voilà comment l’Inde se retrouve dans un enfer collectivement fabriqué, avec des institutions décimées et un virus hors de contrôle. Pour Arundhati Roy, “la machine génératrice de crises que nous appelons notre gouvernement est incapable de nous sortir de ce désastre. Notamment parce qu’un seul homme prend toutes les décisions, et cet homme est dangereux — et pas très malin”. Pour elle, il faudrait à ce stade que le processus de décision passe entre les mains d’une sorte d’entité collective regroupant membres du gouvernement, de l’opposition, experts de la Santé et de l’action publique.

Arundhati Roy nous parle de l’Inde. Et nous entendons tant d’échos…