D’un côté, il y a l’image de la force de Bruneau Laurette. Défiant concrètement le gouvernement, obligeant deux de ses ministres à fuir, sous les huées, la cour de Mahébourg où il les a traînés dans le sillage du naufrage et de la marée noire du Wakashio. Et puis il y a l’image douloureuse de vulnérabilité et la tristesse absolue de la mort de ce bébé, Mateo, 7 mois.

Bébé symbole des sans-logis de Pointe aux Sables vivant depuis 3 mois sous des tentes. Les deux images sont intimement liées. Il est plus que jamais important de tenter de mettre en perspective le grand chamboulement que nous sommes en train de vivre à Maurice et qui culmine avec la marée noire du « Wakachiotte » (comme l’a rebaptisé un internaute à l’humour décapant). Au milieu de tout cela, on peut voir un fil rouge, qui se prolonge depuis notre indépendance en 1968 : la sur-concentration de pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Aujourd’hui plus que jamais, le Premier ministre Pravind Jugnauth est fortement remis en cause dans la crise du Wakashio. Face à cela, un homme est apparu. Jean Bruneau Laurette.

Au-delà de la catastrophe écologique, il a été l’un des premiers à mettre en avant, avec force, l’aspect de la sécurité nationale. Soulevant à quel point la trajectoire du Wakashio vers notre île, son entrée incontrôlée dans nos eaux territoriales, et son encastrage non-empêché dans nos récifs, mettait en lumière des failles très sérieuses au niveau de la sécurité et de l’intégrité de notre territoire. A sa façon, Bruneau Laurette a amené une révolution dans notre paysage : se prévalant d’une provision de l’Environment Protection Act, couvrant la gérance environnementale, il a considéré que la catastrophe du Wakashio lèse ses droits en tant que citoyen mauricien. D’où la poursuite pénale contre le ministre de l’Environnement Kavi Ramano, le ministre des ressources marines Sudhir Maudhoo, le capitaine du Wakashio et le Director of Shipping. Bruneau Laurette a donc pris sur lui d’obliger deux ministres à comparaître vendredi dernier devant la Cour de Mahébourg, dont ils ont dû être exfiltrés sous forte escorte policière face à la colère populaire qui les attendait à la sortie.

Ce qui est également marquant, c’est que le Directeur des Poursuites Publiques est venu, vendredi, reconnaître que Bruneau Laurette est habilité, en tant que citoyen, à intenter cette poursuite. Car tout aurait pu s’arrêter là si le DPP en avait décidé autrement. Du coup, certains, partisans du gouvernement, ont été prompts à faire ressortir le lien de parenté entre le DPP et le leader de l’opposition, qui selon eux justifierait cette décision qui ne leur plaît pas. Où l’on voit, encore une fois, à quel point l’hyper-personnalisation de notre vie politique peut être un handicap. Et cela concerne aussi Bruneau Laurette. Ce n’est pas tous les jours, à Maurice, qu’un citoyen ose se dresser comme il le fait face à un pouvoir politique qui a depuis peu montré sa propension à faire taire les voix dissonantes notamment en faisant arrêter à 6h du matin de supposés opposants en les privant du droit de voir leurs avocats. Affichant une « virilité » de lutteur à la carrure d’armoire trois battants et à la détermination farouche, quand ce n’est pas arme au poing sur certaines photos d’archives, Bruneau Laurette atterrit dans notre paysage en crise en déployant sur les réseaux sociaux, face aux « bannexper » invisibles du gouvernement, son expertise avérée de spécialiste en sécurité maritime ayant travaillé sur bien des océans, ses relevés et ses cartes satellitaires qui tendent à montrer bien des zones d’ombre dans l’affaire du Wakashio. Suggérant qu’il ne s’agit pas là d’un échouement, qui est involontaire et relève de l’accident, mais plutôt d’un échouage, qui relève d’un acte délibéré.

Au milieu d’un mécontentement populaire qui ne cesse d’enfler, Bruneau Laurette apparaît comme une sorte de nouveau super-héros. Du coup, il va certainement devenir, plus que jamais, l’homme à abattre. Et le processus est déjà enclenché. Au-delà de ceux qui lient l’échouage du Wakashio à une affaire de trafic de drogue, certains vont cette fois plus loin en suggérant que Bruneau Laurette serait un agent à la solde d’un pouvoir israélo-américain chargé de fragiliser le gouvernement mauricien en l’attaquant lui (et non l’armateur du bateau) pour le punir de son outrecuidance sur la question des Chagos… Hypothèse que certains mettent en relation avec la récente déclaration du député britannique Henry Smith, à l’effet que « la très lente réaction » de Maurice dans cette affaire « n’augure rien de bon par rapport à sa revendication de souveraineté à l’effet qu’il pourrait protéger les eaux limpides des Chagos »… De grosses tractations internationales sont manifestement à l’œuvre dans notre région. Concernant pas seulement les Etats-Unis et la Grande Bretagne, mais aussi la France (dont le ministre des Outre-mer s’est exprimé en des termes assez peu « diplomatiques » face au gouvernement mauricien), et avec l’Inde et la Chine.

Il reviendra à Bruneau Laurette d’assurer qu’il ne fait pas partie de ces tractations et de rassurer qu’il s’agit là d’une version à l’usage des adeptes de la « théorie du complot ». Mais il reviendra aussi à la population mauricienne de ne pas se laisser entraîner dans une nouvelle « sur-personnification » de la situation. On peut présager qu’il y aura foule à Port Louis samedi prochain pour la manif initiée par Bruneau Laurette. Qui a ainsi doublé la mouvance Konversasion Solider menée notamment par Rezistans ek Alternativ et d’autres mouvements syndicaux et sociaux. Dans une volonté de prise de décision collective, celle-ci avait convoqué pour ce samedi 22 août à Beau Bassin une assemblée de citoyens pour décider de la prochaine marche, comme elle l’avait fait pour la marche du 11 juillet à Port Louis. Jeudi 20 août, Bruneau Laurette avait déjà pris les devants en annonçant la manif du 29 août. Et même sans faire état de son agenda (on manifeste contre/pour qui ou quoi ?), son appel est déjà largement partagé. Il y a là une colère qui a manifestement besoin de pouvoir s’exprimer sainement.

Jean Bruneau Laurette a du coffre. Aujourd’hui, la voix de JBL semble plus amplifiée que celle de PKJ. Il incarne une force de mouvement dans un pays qui se sait désormais menacé par son inertie. Vendredi soir, le petit Mateo, sept mois, est mort. Certes, il avait un problème congénital. Certes, il ne vivait pas sous une tente, ayant été recueilli par l’association Safe Haven puis par une famille solidaire, mais sa mère et son compagnon font partie de ceux qui sont contraints de vivre depuis trois longs mois sous une tente à Pointe aux Sables suite à la décision du gouvernement de détruire leur logement d’infortune. Et cette mort cristallise la crise de notre modèle de développement. Cela, Bruneau Laurette l’a aussi compris, lui qui œuvre depuis un moment déjà sur le terrain social et qui vient d’aider à assurer les funérailles du petit Mateo. Il importe que Bruneau Laurette sache gérer ce nouveau « pouvoir ». Il importe que la population mauricienne, tout en reconnaissant l’apport décisif de cet homme, sache ne pas en faire un nouveau messie et continue à affirmer sa part dans la réflexion, la prise de décision et l’action, comme elle s’est montré à elle-même qu’elle pouvait le faire ces dernières semaines à Mahébourg. A Mahébourg justement, vendredi dernier, Dominique Veerasamy, dont le mari, Kistna, est pêcheur, a eu ces mots très forts face aux agents du gouvernement venus afficher leurs drapeaux orange: « Pena politik-la ! Met pavion Moris ! Lager pour Mahebourg, lager pou nou drwa, lager pou nou liberte ! » Nous, elle a dit nous…