« Votre pays est devenu un paradis pour criminels ! »

Tiens, parlerait-on là de Maurice ?

Pas tout à fait. Bien qu’on puisse trouver des échos troublants à la réalité que nous vivons (ou subissons ?) aujourd’hui dans le « petit paradis » qu’est censé être Maurice…

Cette exclamation s’adresse en réalité, à la base, aux Pays Bas et aux Néerlandais. Elle figure en titre d’une tribune publiée il y a deux semaines par le Corriere della Serra en Italie, et reprise dans les colonnes de Courrier International. Une tribune signée Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien, icône de la lutte anti-mafia en Italie suite à ses écrits et articles, en particulier dans son livre Gomorra, qui met à nu le milieu de la mafia napolitaine et mondiale autour notamment du trafic de cocaïne.

La tribune de Saviano fait suite à l’assassinat du journaliste d’investigation Peter de Vries. Aux Pays Bas, ce dernier était une célébrité. Spécialisé dans les enquêtes sur les affaires criminelles, il a notamment enquêté sur plusieurs cold cases (vieilles affaires classées bien que non résolues), mais aussi sur le trafic de drogue qui a explosé au cours de ces 20 dernières années.

Le 6 juillet 2021, Peter de Vries est atteint de cinq balles, au beau milieu d’une rue animée du centre d’Amsterdam. Après une semaine entre la vie et la mort, il est décédé. Un an après l’assassinat d’un avocat qui travaillait, comme de Vries, sur la Mocro Maffia, gigantesque organisation criminelle ayant ses origines au Maroc.

Depuis, l’enquête sur la mort du journaliste tâtonne et rien n’a permis d’identifier qui était réellement derrière cet assassinat.

C’est ce qui provoque la réaction écrite de Roberto Saviano.

Interpellant les Pays Bas et les Néerlandais, il leur demande : « Vous connaissez-vous donc si peu ? Avez-vous vraiment de vous-mêmes une image à ce point différente de la réalité ? Les Pays Bas sont l’un des pays les plus criminels du monde. »

Ayant asséné cela, il dit être conscient que celles et ceux qui lisent ses mots « auront haussé les sourcils, puis les auront froncés. Certains auront suspendu la lecture de cet article sur le champ. La plupart m’auront envoyé au diable. Les plus bienveillants se diront que je délire, les malveillants que je suis un ennemi de la nation ».

Mais il insiste.

Quand il dit que les Pays Bas sont l’un des pays les plus criminels au monde, il ne fait pas référence, précise-t-il, à la délinquance de rue. Ni au système judiciaire « dont les décisions seraient soumises à une grille tarifaire », en d’autres mots achetable. Ni à une police ou un gouvernement qui seraient « à la merci des pots-de-vin ou à la botte des cartels de drogue ».

Concernant tous ces aspects, les Pays Bas seraient, au contraire, « un pays doté d’une structure institutionnelle solide, assortie d’une police fondamentalement intègre et d’un système pénitentiaire d’avant-garde. Un pays où l’on respecte les droits humains et sociaux ».

Alors, quoi ?

Pour Roberto Saviano, ce qui fait des Pays Bas l’un des pays les plus criminels du monde, c’est son régime économique depuis qu’il est devenu un territoire offshore. Il met ainsi directement en cause le système financier néerlandais, aveugle à la provenance de flux d’argent.

Certes, reconnaît-il, les Pays Bas ne figurent pas officiellement sur la liste des paradis fiscaux. Mais pour légal qu’il soit, le fait d’accueillir de grandes sociétés en leur permettant d’échapper au cadre juridique de leur pays d’origine en leur réclamant un petit pourcentage qui finit par représenter une manne financière pour le pays, cela n’en a pas moins un prix.

Ce prix, il se mesure notamment dans le fait que les Pays Bas se retrouvent aujourd’hui avec une capitale où les narcotrafiquants sont aussi violents que dans les banlieues de Lagos. Prêts à assassiner un journaliste en plein milieu d’Amsterdam. C’est, dit Roberto Saviano, « parce que ceux qui sont aux manettes de la pègre aux Pays Bas ont aujourd’hui des facilités de blanchiment qui n’ont pas d’équivalent en Europe ». Les Pays Bas sont devenus le bastion du blanchiment européen. Et quiconque se met en travers de leur route doit être éliminé.

A Maurice, nous ne sommes, certes, pas dans la même situation.

Mais de nombreuses questions méritent d’être posées au plus haut niveau lors que l’enquête judiciaire sur la mort de Soopramanien Kistnen vient de clore ses travaux.

Pour rappel, nous avons là l’affaire d’un homme, agent du MSM au pouvoir, dont le corps calciné est retrouvé, il y a un an au mois d’octobre, dans un champ de cannes. L’enquête policière conclut rapidement à un suicide. Mais sa veuve ne l’entend pas de cette oreille : elle révèle que Soopramanien Kistnen détenait des documents concernant diverses transactions financières délictueuses qui auraient été orchestrées avec le ministre du Commerce. Documents dont des copies auraient été remises par Kistnen à un certain nombre de personnes avant sa mort et qui montrent des magouilles sur des allocations de contrats publics, mais aussi des dépassements conséquents de frais électoraux du ministre du Commerce et des ses colistiers, dont le Premier ministre en personne. Ce qui constitue un délit susceptible d’entraîner une invalidation de l’élection de 2019.

Depuis, nous sommes allés de rebondissements en rebondissements. Avec les éléments troublants amenés par une équipe d’avocats déterminés qui se baptisent les Avengers, le Directeur des Poursuites Publiques finit par mettre en place une enquête judiciaire qui permet de découvrir qu’il ne s’agissait absolument pas d’un suicide. Mais suite à une première clôture de l’enquête, d’autres éléments nouveaux provoqueront une réouverture il y a quelques semaines. Et cette réouverture montre que non seulement la police a considérablement « bâclé » son travail, mais aussi que le travail et les conclusions du médecin légiste sont fortement remises en cause, avec des indications à l’effet que la victime aurait été étranglée ; que la police n’a pas pris en compte des éléments graves qui lui ont été signalés par le Forensic Science Laboratory dans ses rapports, ne se donnant même pas la peine d’aller récupérer les dits rapports ! Sans oublier que des pièces importantes, dont le sac à dos de la victime, manquent au dossier…

Lorsqu’il dit que les Pays Bas sont devenus « un paradis pour criminels », Roberto Saviano dit aussi, comme souligné plus haut, que ce pays dispose d’une « structure institutionnelle solide, assortie d’une police fondamentalement intègre et d’un système pénitentiaire d’avant-garde. Un pays où l’on respecte les droits humains et sociaux ».

Notre « paradis » peut-il en dire autant ?

Dix ans plus tard, le meurtre dans un luxueux hôtel de plage de l’Irlandaise Michaella Harte, venue en lune de miel chez nous en janvier 2011, n’a toujours pas été résolu.

La semaine dernière, des plants de cannabis ont été découverts dans les baraquements de la SMF à Rodrigues.

On nous annonce la nomination d’un Commissaire de Police par interim, alors que des allégations de malversations circulent.

Dans une interview il y a quelques jours à notre confrère Le Défi, l’inspecteur Jokhoo de la Major Crime Investigation Unit remet en question l’efficacité des caméras Safe City. Car plus d’une semaine après le meurtre de Jyoti Dussoye à Grand-Bois, l’époux de cette dernière est toujours en cavale, et les images des caméras du réseau Safe City n’ont rien donné pour aider à le retracer. Et elles n’ont rien donné, non plus, dans le cas du meurtre de Soopramanien Kistnen. Alors, rappelons-le, que le gouvernement a affirmé que cela était essentiel pour réduire la criminalité, lorsqu’il s’est agi d’imposer ce projet d’installation de caméras de surveillance au coût astronomique de Rs 19 milliards, avec une opacité totale au niveau des contrats et du fonctionnement. Technologie supposée de pointe qui, bizarrement, ne fonctionne pas quand et là où il faut…

A qui profite le crime ?

Entre écran de fumée et enfumage, il n’y a parfois qu’un feu de cannes…