C’est un spectacle rocambolesque que nous ont offert cette semaine les élections américaines. En 2000, il avait fallu attendre plusieurs semaines pour que la victoire du républicain George W. Bush sur le démocrate Al Gore soit validée, en raison d’un imbroglio politico-juridique ayant entraîné un laborieux recomptage des votes en Floride. Vingt ans plus tard, cette pagaille est surmultipliée au vu de ce qui se passe aux états-Unis depuis le jour du vote, le 3 novembre dernier.
Le système électoral américain est décidément particulier, qui veut à la base que les électeurs n’élisent pas directement leur président mais votent pour un « collège électoral » chargé à son tour d’élire le président. Ce qui fait qu’en 2016, bien qu’ayant de fait récolté 3 millions de voix de plus que Donald Trump, Hilary Clinton avait dû s’incliner devant celui-ci, qui avait obtenu 304 voix du collège électoral contre 227 pour sa rivale démocrate. Mais ce qui est en cause cette fois, c’est une autre des particularités de ce système, à savoir le vote par anticipation.
Aux états-Unis en effet, il est possible de voter en n’allant pas aux urnes le jour du scrutin. On peut ainsi voter avant la date de l’élection. Soit en allant en personne déposer son bulletin. Ou en l’expédiant par la poste. Et il est aussi possible de voter par la poste le jour même du scrutin. Concrètement, cela veut dire que pour les élections de cette semaine, près de 100 millions d’électeurs (sur un total de 159 millions) ont voté avant mardi, par correspondance (63,9 millions) ou en personne (35,7 millions). Ce qui constitue un record historique. En 2016, c’est 57 millions d’électeurs qui avaient voté en avance, dont environ 33 millions par correspondance. A noter que le taux de participation global à ce scrutin bat aussi des records, avec 66% de votants, contre 56% en 2016, soit le taux le plus élevé depuis… 1900.
L’importance numérique de cet early vote serait, selon les observateurs, directement liée à la pandémie de Covid-19, qui a tué plus de 250 000 Américains. Ce qui expliquerait qu’un nombre important d’électeurs a voulu éviter les attroupements le jour J.
Le problème de ces votes par anticipation, c’est qu’ils sont longs à comptabiliser, les mesures de vérification étant plus laborieuses que le dépouillement direct, et les procédures variant selon les états. Ainsi, en Caroline du Nord, les bulletins validés commencent à être insérés dans les urnes jusqu’à cinq semaines avant l’Election Day, de manière à être rapidement recensés le jour venu. Mais cet Etat accepte jusqu’au 12 novembre de dépouiller des bulletins, aussi longtemps que ceux-ci ont été envoyés avant ou pendant la journée du 3 novembre, cachet de la poste faisant foi. De son côté, l’état pivot de la Pennsylvanie par exemple ne commence le décompte des bulletins par correspondance qu’après la fermeture des bureaux de vote et après le décompte des bulletins déposés physiquement dans les urnes. Pour cet Etat, 1,4 million de votes par courrier sont à dépouiller cette année.
C’est là où intervient Donald Trump.
Au départ, son camp s’est manifestement réjoui du fait que la victoire prédite par les sondages pour Joe Biden ne semblait pas du tout se concrétiser comme prévu. Bien que Biden semble parti pour obtenir plus de voix qu’aucun président américain précédemment, le raz-de-marée bleu n’a pas eu lieu. Mais le candidat républicain est tout de même assez rapidement apparu en tête. D’où la réaction, somme toute très prévisible, de Donald Trump.
Sentant probablement le terrain glisser sous ses pieds, le 45ème président des états-Unis avait en effet, depuis des mois, commencé à affirmer que s’il perdait, cela voudrait automatiquement dire que les élections avaient été truquées… Et le vote par anticipation et par correspondance constituait la façon idéale de soutenir cette affirmation.
Tout indiquait en effet que les supporters de Trump, épousant son scepticisme affirmé face à la menace de la Covid-19, avaient l’intention d’aller voter physiquement dans les bureaux de vote le jour du scrutin. Alors que Joe Biden avait, lui, clairement encouragé ses électeurs à éviter de se mettre en danger et à voter par voie postale. C’est en prenant appui sur ce flux de votes comptabilisés dans un deuxième temps que Donald Trump a lancé sa contestation du résultat pas encore proclamé de ces élections, demandant même un arrêt du décompte des voix dans certaines régions.
La fraude électorale peut se manifester aux états-Unis. En mai dernier, Domenick J. DeMuro, un judge of elections, a été trouvé coupable d’avoir accepté des milliers de dollars pour augmenter le total des voix obtenues par des candidats démocrates aux primaires de 2016 en Philadelphie. Mais les spécialistes s’accordent à dire qu’une fraude à l’échelle de celle suggérée par Donald Trump demanderait une énorme machination criminelle avec la participation d’innombrables officiels. Alors même que les Républicains ont exercé une étroite vigilance sur ce processus électoral.
“I’m guessing that part of it is he’s preparing to lose the election, and he wants to be able to say that he didn’t actually lose the election,” disait en 2016 Lorraine Minnite, auteure du l’ouvrage The myth of voter fraud, au sujet de cette attitude de Donald Trump que l’on retrouve aujourd’hui. “I just don’t think he cares about the effects of what he says.”
Il est singulier en effet de voir un président des états-Unis affirmer, d’un ton boudeur d’enfant à qui on a arraché son prix, que le jeu a été truqué et qu’il a malgré tout gagné. Incitant ses supporters, certains ouvertement armés, à interrompre le décompte dans certains lieux. Certains dirigeants sont prêts à mettre le feu aux poudres si cela sert leurs intérêts. Comme en témoigne l’attitude d’Eric Trump, fils du président, qui a relayé mercredi sur son compte Twitter une vidéo montrant apparemment la mise à feu de douzaines de bulletins favorables à son père en Virginie. Ce à quoi la ville a répondu que les images elles-mêmes montrent qu’il ne s’agit pas de bulletins officiels mais d’échantillons. Ce qui n’a pas empêché Eric Trump de garder la vidéo sur son compte.
A Maurice, cela n’est pas sans nous ramener à notre propre situation électorale. Ce qui est singulier pour nous dans cette affaire, c’est sans doute qu’à notre niveau, ce sont en général les opposants au régime en place qui accusent les détenteurs du pouvoir de trafiquer les scrutins, car eux seuls détiennent la possibilité et les instruments pour le faire. Alors qu’aux états-Unis, le président en exercice accuse l’opposition d’avoir trafiqué les élections, ici, nous attendons toujours, un an exactement après le scrutin du 7 novembre 2019, de savoir où en sont les 12 pétitions électorales entrées en Cour suprême pour contester les résultats de ces élections. Contestations qui ne sont pas anodines puisqu’elles concernent la façon dont le pouvoir de Pravind Jugnauth, en place en 2019, aurait favorisé ou pas l’élection de plusieurs de ses candidats, et donc permis sa victoire.
La semaine dernière, la Cour suprême a rejeté la motion des élus de la circonscription numéro 13 (Rivière-des-Anguilles/Souillac), soit le ministre des Finances Renganaden Padayachy, le ministre de la Santé Kailesh Jagutpal, et le PPS Muhammad Ismaël Rawoo. Qui demandaient le gel de la pétition électorale présentée contre eux par Lormus Bundhoo du Parti travailliste. La contestation est donc toujours jugée valide. Ce qui veut dire qu’un an plus tard, un gouvernement sur lequel plane des accusations non-encore rejetées d’illégitimité continue à gérer le pays.
Ici comme là-bas, plus l’incertitude dure, plus cela est malsain…