Alors, on fait quoi cette année, le 8 mars ?

On fête les Femmes à grand renfort de fleurs et de déclarations énamourées ?

Non. Définitivement non.

On commémore, d’une part, le 110e anniversaire de la première Journée internationale des droits de la femme. Car si les Nations unies ont officialisé la journée du 8 mars en 1977, c’est en 1911 que cette Journée a été célébrée pour la première fois en Autriche, au Danemark, en Allemagne et en Suisse, à l’initiative de la journaliste et militante allemande Clara Zetkin, qui en avait fait la proposition lors de la deuxième conférence internationale des femmes socialistes, en 1910, à Copenhague.

On célèbre, sans doute, les réalisations des femmes et les avancées au niveau de leurs droits et statuts. Puisqu’il y a eu quelques victoires, fruits de batailles longues et ardues.

Mais surtout, on challenge. Car malgré les avancées, le fait est clair : les choses se sont encore corsées pour les femmes au cours de cette dernière année.

Il ne faut pas oublier que le 8 mars puise ses origines dans l’histoire des luttes ouvrières et des manifestations de femmes à l’aube du XXe siècle en Amérique du Nord et en Europe. Notamment en 1908, lorsque 15 000 femmes défilent dans les rues de New York pour réclamer des heures de travail plus courtes, de meilleurs salaires et le droit de vote. Journée de combat également en 1917, lorsque, en pleine Première Guerre mondiale, les femmes russes descendent dans la rue pour exiger « du pain et la paix ». Manifestation qui marquera le début de la révolution russe, contraignant le tsar a abdiquer et le gouvernement provisoire à accorder le droit de vote aux femmes.

Oui, comme à ses origines, le 8 mars est appelé à être une journée de combat.

D’abord en raison de la pandémie de Covid-19.

Des données récentes d’ONU Femmes révèlent en effet que la pandémie de coronavirus pourrait anéantir 25 ans d’égalité croissante entre les sexes. Il ressort clairement que les femmes effectuent encore plus de tâches domestiques et de soins familiaux en raison de la pandémie, ce qui non seulement a accru leur charge, mais entraîne aussi un impact sur les possibilités d’emploi et d’éducation. Et la crise économique qui en découle pèse déjà lourdement sur l’emploi des femmes, aggravant leur précarité et renforçant des inégalités entre les femmes et les hommes au travail. C’est bien pour cela que ONU Femmes a choisi, pour le 8 mars 2021, le thème suivant : « Leadership féminin : Pour un futur égalitaire dans le monde de la Covid-19.

« La parité entre les sexes ne sera pas atteinte avant près d’un siècle », affirme de son côté la campagne du collectif international Journée internationale de la Femme (JIF). « Aucun d’entre nous ne verra la parité des sexes de son vivant, et il est peu probable que nos enfants la verront ». C’est pour cela que cette année, la campagne de la JIF a choisi le thème #ChooseToChallenge. « Avec l’idée qu’un monde défié est un monde en alerte ». Et que « nous pouvons tous choisir de remettre en question et de dénoncer les préjugés et les inégalités entre les sexes, pour créer un monde inclusif ».

Choisir de défier, c’est manifestement ce qui anime en France le collectif de 37 organisations féministes et syndicales qui appellent les « premières de corvées » à se rassembler et à faire grève le lundi 8 mars afin de « dénoncer les injustices » subies par les femmes.

« Le confinement a pesé très lourd sur les femmes depuis maintenant un an que dure cette crise sanitaire, que ce soit en matière de santé, d’emploi, de risques de violences intrafamiliales accrues, sans compter que ce sont pour beaucoup des métiers à prédominance féminine qui ont assuré la continuité pendant le confinement », explique la cosecrétaire générale de la FSU, Murielle Guilbert. Cela alors même que le « à travail égal, salaire égal » n’est toujours pas réalisé. Pas plus le « à compétences égales, opportunités égales ». Y compris dans les pays les plus « développés ».

Ainsi, dans un rapport mondial publié ce 4 mars, Equileap, fournisseur de données et de recherches sur l’égalité hommes-femmes, affirme que « La Suisse est le pays où les femmes ont le moins de chances d’être promues. Les femmes occupent seulement 22 % des postes de cadres supérieurs (contre 24 % dans le monde), 10 % de ceux de direction (contre 17 % ). Les chiffres indiquent un plafond de verre relativement solide. »

Un plafond de verre qui fait davantage figure de plafond de béton…

En Allemagne, ces derniers mois, toute une série de blogueuses et militantes en vue ont publié sur internet des factures envoyées aux autorités publiques. Utilisant un modèle de facture téléchargeable, avec des taux horaires à cocher.

« Cette action vise à quantifier, en euros, ce que vaut le travail parental (qui est statistiquement en majorité maternel) », explique l’auteure Patricia Cammarata, fer de lance de la campagne. En Suisse, des calculs avaient établi à 7800 euros par mois le coût réel du travail domestique, effectué aux deux tiers au moins par des femmes. Elles s’acquittaient jusqu’à récemment de 20 heures de travail domestique de plus que les hommes par semaine, ce qui a des conséquences sur leurs carrières, leurs retraites. Et cela a explosé avec la Covid. Qui l’a mis en relief : ce n’est pas un sujet privé, qui touche uniquement les familles, mais une urgence publique qui concerne la société tout entière.

C’est aussi cette dimension publique que vise à mettre en avant la 65e session de la Commission de la condition de la femme des Nations unies qui se tiendra du 15 au 26 mars 2021, sous le thème « Les femmes dans la sphère publique ».

S’il est ici plus particulièrement question de « Participation égale à la prise de décisions », cela pose le fait que les femmes, souvent, renoncent à occuper l’espace public, notamment la rue, parce qu’elles n’y ont toujours pas droit au respect de leur intégrité physique et mentale. Et cela se voit particulièrement à Maurice, où les femmes, dès qu’elles se déplacent, savent qu’elles vont se faire siffler, klaxonner, ou abreuver d’insanités. Tous les jours, des femmes sortent de chez elles en sachant qu’elles vont être soumises à des pratiques qui constituent des agressions. Pourquoi cela ne s’arrête-t-il pas ?

Il n’est pas question ici que de pratiques individuelles. Il s’agit d’un système qui considère que le sort des femmes est de subir, de « supporter ». En Inde, lundi dernier, le président de la Cour Suprême, le juge Sharad Arvind Bobde, qui examinait une requête de mise en liberté sous caution d’un technicien du gouvernement accusé d’avoir violé une écolière, a déclaré au suspect : « Si vous voulez l’épouser, nous pouvons vous y aider. Sinon, vous perdez votre emploi et allez en prison. »

Cette proposition a suscité de vives réactions et des manifestations. Dans une lettre ouverte, la défenseure des droits des femmes Vani Subramanian, écrit : « En suggérant que ce violeur épouse la victime survivante, vous, le juge en chef de l’Inde, avez cherché à [la] condamner à une vie de viol en la livrant au bourreau qui l’a conduite à essayer de mettre fin à ses jours ». Soulignant qu’en Inde, les victimes d’agressions sexuelles sont régulièrement soumises à un traitement sexiste de la part de la police et des tribunaux du pays, qui n’hésitent pas à les encourager à épouser leurs agresseurs dans le cadre de solutions dites de compromis.

Chez nous, dans les supermarchés où se pressait le public hier à l’annonce des nouveaux cas de Covid, on pouvait entendre le soupir des femmes qui s’inquiétaient de voir se reproduire la charge du confinement. Chez nous, on a vu se multiplier depuis le début de cette année le nombre de femmes non soutenues par nos institutions et tuées par leur propre compagnon. Chez nous, le ministère de l’Egalité des Genres choisit de demander aux femmes soignantes de faire une haie d’honneur à l’arrivée de l’invité d’honneur de la célébration officielle du 8 mars, le Premier ministre.

Chez nous, le féminisme passe encore pour une chose non seyante. « Dan nou pena sa », disait une ex-ministre de la Femme…

Juste dire que le féminisme n’est pas proclamer la supériorité des femmes sur les hommes, comme certains veulent le faire accroire. Juste dire qu’il s’agit d’un combat qui vise à mettre en lumière que la dévalorisation des femmes constitue un enjeu de pouvoir, de domination, d’inégalités et d’injustice.

C’est dire que l’heure n’est pas à la complaisance…