LATULIPE

La docilité n’est définitivement plus un attribut du citoyen mauricien. Samedi dernier, 13 février 2021, ils étaient nombreux à braver un soleil de plomb pour crier leur désapprobation à l’égard d’un pouvoir qui repousse, semaine après semaine, les limites de l’ineptie. Une chose est sûre : la contestation semble s’être constitué un noyau dur, confirmant que nous sommes entrés dans une ère de défiance.
Cette colère, qui traverse toutes les strates de la population, est particulière : elle est insaisissable. Personne ne peut se l’approprier, surtout pas les partis d’opposition, contre lesquels elle est également dirigée. Le slogan que scandaient les militants de Rezistans ek Alternativ – « Ni lamar, ni labou » – représente, à coup sûr, une belle frange de l’opinion.
Mais le « ni Navin, ni Xavier, ni Paul » pourrait conduire à un grave écueil, celui qui consisterait à croire qu’écarter de la scène politique les vieux acteurs fatigués (les dinosaures, si l’on veut être méchant) est un remède au mal qui nous afflige. Cela reviendrait à faire une erreur de diagnostic monumental, à confondre la cause de la maladie aux symptômes qui la signalent.
La défiance – et la colère dont elle découle – n’est qu’un symptôme, une poussée de fièvre. L’infection est ailleurs. La pathologie est d’ordre systémique. Elle relève, en effet, d’une inadéquation entre les aspirations de la population et nos mécanismes démocratiques. Nos institutions politiques, malmenées au cours de ces dernières décennies, sont à bout de souffle et le présent pouvoir est en passe de leur donner le coup de grâce.
C’est la fin d’un cycle qui emportera avec elle une génération et une culture politique, toutes deux caractérisées par une conception dépassée de l’exercice du pouvoir. Celle qui consiste à boycotter des titres de presse trop critiques, à utiliser la police comme un outil politique, à user et abuser de l’appareil d’État à des fins partisanes, voire à utiliser une propagande de bas étage fabriquée dans les studios de la MBC. Le problème, c’est qu’à Maurice, nous avons oublié de fixer de vraies limites aux pouvoirs que l’on confère. En somme, nous ne leur avons pas opposé des contre-pouvoirs. Il n’est donc pas étonnant que nous assistions à des accès d’autoritarisme sans que nous ayons de grands recours pour les stopper.
Et qui plus est, aux erreurs de conception, que l’on traîne depuis 1968, s’est ajoutée la pratique provoquant un glissement qui n’aura pas échappé aux observateurs les plus avisés. Le régime parlementaire westminstérien, legs du pouvoir colonial, s’est transformé, graduellement, en un régime présidentiel. Le Premier ministre n’est plus « first among equals » mais bien « head and shoulders above the rest ». Il domine, en effet, de la tête et des épaules son cabinet où chaque membre doit, lorsque la conjoncture l’exige, lui renouveler son allégeance et ressasser devant les caméras et les micros la foi qu’il ou elle a en son leadership. Ce spectacle risible n’est pas l’apanage du présent gouvernement. Il est le produit d’un système vicié.
Le mouvement qui est en marche ne doit pas être gâché. Il s’agit de sortir de la défiance pour susciter l’adhésion. La colère est fugace, temporaire ; l’espoir, quant à lui, est durable, porteur. Il s’agit de sortir du « ni lamar, ni labou » pour construire une alternance solide et crédible. Elle demandera du travail, des efforts car elle n’adviendra pas d’elle-même, par magie. La probabilité qu’elle naisse des mamours des partis de l’opposition est infime, même s’ils finissent par regagner les cœurs, au prix de quelques sacrifices et de quelques sacrifiés.
Alors que nous regardons d’un œil d’ornithologue la parade nuptiale des chefs de l’opposition, nous ne pouvons qu’espérer qu’une avant-garde soit constituée avec des têtes d’horizons divers, qu’elles soient connues ou pas. Sa tâche sera de poser un diagnostic juste, précis, trouvant les mots pour décrire nos maux. Elle devra proposer une compréhension pointue de la réalité complexe. Il lui faudra donner un sens au désordre ambiant avant de dessiner un nouvel horizon pour une île Maurice qui ne demande qu’à être réinventée.
Cette avant-garde doit être un laboratoire de nouvelles idées où l’on n’a pas peur des mots. Elle devra avoir la fougue et l’audace qu’exige le changement. Elle devra revoir, ligne par ligne, chaque clause de notre Constitution pour poser les bases d’une démocratie régénérée, robuste et surtout, participative. Voilà sans doute les qualités d’un écosystème politique harmonieux et apaisé. Elle devra ensuite repenser une économie héritée de notre passé colonial, et qui nous amène à exporter, trop souvent, des futilités pour ensuite importer l’essentiel.
Cette avant-garde devra surtout être honnête, honnête pour être crédible, et crédible pour convaincre en passant outre les clivages. Et alors peut-être, nous passerons de la défiance à l’adhésion.