GILLIAN GENEVIÈVE

Au même titre que la religion, tout ce que tu trouves inutile – le livre ou le tableau, la cantate, le temple sur la colline ou au bord de la mer – est d’abord un lien entre les hommes. Il n’y a pas de livre s’il n’y a pas de lecteurs. Il n’y a pas de cathédrale s’il n’y a pas de fidèles. Le public est l’ennemi et la condition même de l’artiste. Pour un écrivain, pour un musicien, pour un peintre, il est aussi meurtrier de rechercher un public que de ne pas en avoir. Les grandes choses de ce monde sont faites à l’écart des autres, en dépit des autres, souvent contre les autres. Et elles sont faites pour eux (…)

Rien n’est très important. Tout est tragique. Tout ce que nous aimons mourra. Et je mourrai moi aussi. La vie est belle.

Jean d’Ormesson

Le dernier roi soleil

Les écrivains écrivent ce que le réel inscrit en nous. J’avoue être curieux de ce que cette drôle d’époque que nous vivons va imprimer dans notre imaginaire collectif et dans celui des écrivains ; d’avance, je m’enthousiasme des livres qui seront publiés en 2021 et dans les années à venir et qui diront 2020.

En attendant, je reviendrai dans ce qui suit aux sorties littéraires en France en cette année si singulière. Mais je sens aussi le besoin, un bref instant, de revenir à un vieux maître. De vie et d’écrit. Jean d’Ormesson. Le dernier roi soleil pour Sophie des Déserts.

Il me manque. Ses mots, ses livres, son regard sur le monde me manquent. J’aurais tellement voulu qu’il puisse encore être là pour commenter cette année si particulière, ce Covid 19 qui n’en finit pas de gangrener notre quotidien mais également tout ce qui en découle : le confinement, la course folle aux vaccins, la gestion de la crise sanitaire par nos politiques, la fermeture des frontières, les théories du complot, les fake news, mais aussi cette horreur qu’est l’illusion de la transparence absolue.

Ce délire dystopique (mais désormais à portée de clic), à la fois honni et voulu par nos contemporains, fait que nous restons désormais rivés à nos écrans en quête de vérité, paradoxalement, à l’ère de la post-vérité. Cela nourrit à la fois nos peurs et l’impossibilité de penser juste. Le climat en devient anxiogène ; on entend, on voit et on croit tout et son contraire ; la possibilité de la conviction est fissurée. Et nous pataugeons alors dans cette ère du soupçon et de la suspicion.

Le regard et les écrits de Jean d’Ormesson nous auraient aidés à voir plus clair. Ses livres tissaient le lien entre les époques et les espaces ; ses livres parlaient du temps et de notre histoire commune. Le Covid 19 et sa gestion aléatoire, notre peur et la folie de notre démarche face à ce virus soulignent cruellement que nous sommes en manque de mémoire.

Culture du buzz et hébétude

Nous sortons tous de cette année – où pourtant nous avons été confinés, mis au repos forcé entre quatre murs – épuisés. Aussi bien physiquement que mentalement. Privés de repères, privés de la possibilité du recul nécessaire à la réflexion par le flux incessant de l’information, nous avons assisté impuissants à des décisions contradictoires, hébétés et incapables d’être dans le discernement et la lucidité ; nous étions comme abasourdis par le caractère inédit des événements.

Les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux nous maintiennent dans un état hypnotique face à nos écrans. En quête de buzz et du dernier événement en date, nous sommes alors dans l’impossibilité de connaître ce silence nécessaire à la lucidité et à la possibilité de mieux comprendre ce que nous vivons.

En tant que groupes sociaux définis et profilés, en tant qu’individu nous nous retrouvons confinés dans nos croyances lacunaires nourries par les algorithmes de Facebook et de Google.  Biaisés par notre profilage, ils nous servent la même rengaine en guise d’information et de vision du monde (voir l’excellent et inquiétant documentaire sur le sujet : The social dilemma).

Sans la contradiction, notre pensée est privée de la possibilité de la remise en question et d’une certaine hauteur de vue. Nous nous retrouvons alors englués dans la mélasse de l’oubli et de l’amnésie volontaire.

Un livre, publié en 2020, nous fait ainsi le récit de ce temps où la perte de mémoire dicte le devenir du monde : « Ainsi c’est cela, le temps moderne, un présent permanent qui a oublié la notion de recommencements pour se transformer en une suite ininterrompue d’instants, un temps dans lequel nous sommes tout entiers, occupés à cultiver l’oubli et, tel le lapin blanc, à courir plus vite afin de nous maintenir sous le joug permanent de l’événement. »  nous rappelle Bruno Remaury dans son brillant ouvrage : Rien pour Demain, paru aux Éditions José Corti.

Dans ce livre essentiel, « Les personnages s’affranchissent des époques. Ils disparaissent, reviennent, se rencontrent. Certains sont de pures créations, d’autres des figures historiques, des penseurs, des artistes. Le réel et l’imaginaire fluctuent, se croisent, conversent, rien ne presse, tout se tresse, tout viendra. C’est la définition d’une tapisserie, c’est-à-dire d’un vrai livre. C’est aussi la définition du temps, sujet de l’ouvrage. », nous dit Sylvain Tesson à propos de ce livre inclassable.

Le livre : antidote à la sinistrose et à la folie

Le livre, justement, cet objet que j’aime passionnément, est à mon humble avis l’antidote rêvé aux effets délétères d’une modernité qui nous asservit à l’hébétude et au manque de discernement ; il est l’antidote à cette anesthésie intellectuelle qui fait que nos contemporains balbutient une pensée informe et dangereuse.

Cette année, partout dans le monde, malgré notre servitude volontaire à l’écran, des livres ont été publiés ; une folie presque dans un contexte où le segment lecteurs est en train de se rétrécir dangereusement. Mais ce serait prétentieux de ma part de vouloir identifier et répertorier tous les textes essentiels parus dans le monde en 2020. Et une chronique de 1500 mots serait largement insuffisante.

Plus modestement, je me suis arrêté, en guise de partage, au milieu du livre en France. Mais comme partout dans le monde, dans ce désormais village global, on retrouve, dans les livres publiés en 2020, les mêmes préoccupations : en sus de la question de la mémoire et du temps (comme souligné plus haut), les ouvrages parus ont parlé de la place de la femme aujourd’hui, son émancipation et son nécessaire combat pour le respect de sa dignité et son droit à l’égalité, nos angoisses écologiques et le désir d’un retour salutaire vers la nature et nos origines, l’innovation technologique, ses dérives et la redéfinition même de ce qu’est l’humain à l’ère de la pensée transhumaniste mais aussi la question de la vérité et les enjeux démocratiques et politiques qui en découlent.

La femme est l’avenir de l’homme

Deux livres essentiels sur la question de la femme contemporaine : Fille de Camille Laurens et Le consentement de Vanessa Springora.

À travers le parcours de son héroïne, Camille Laurens nous interroge sur la condition féminine au long d’un demi-siècle ; elle nous montre en quoi les mœurs et les idées ont évolué au fil du temps. Elle souligne aussi le chemin qu’il nous reste à parcourir dans le combat pour l’égalité hommes-femmes. Par le biais d’une belle leçon de style, Camille Laurens fait également un formidable portrait de femme, et nous pousse à l’interrogation à travers un jeu subtil entre la fiction et la réalité. Le sens des mots devient alors un enjeu essentiel du livre et inspire une réflexion sur la question du point de vue et de la vérité.

Par le biais de ses mots, Vanessa Springora nous raconte, elle, sa vérité. En tant que femme aujourd’hui. Au nom de la jeune adolescente qu’elle fut et victime d’un homme de 49 ans qui l’a séduite alors qu’elle n’avait que 14 ans. Le livre met au jour le mécanisme d’emprise dont elle a été la victime, la mentalité d’une époque, et la défaillance des institutions et interroge la question du consentement.

Dans les deux cas, la diffusion et la réception des deux livres ont provoqué des électrochocs salutaires. Ils ont contribué à interroger une époque et à faire évoluer les mentalités en remettant en cause un ordre établi injuste et discriminatoire. La femme est l’avenir de l’homme et, malgré ses dérives, le féminisme contemporain est nécessaire. Et la parole libérée de la femme la libère mais libère également l’homme d’un déterminisme qui le réduisait dans sa dimension d’être. Les deux ouvrages ouvrent des perspectives nouvelles aux deux sexes. Tant mieux.

Nos angoisses, nos espoirs, nos combats

2020 a aussi été l’année où les écrivains français nous ont fait le récit de nos angoisses contemporaines et de notre besoin de retrouver la terre et la nature. Je citerai quelques livres et auteurs : entre autres, Histoire de la nuit de Laurent Mauvignier et Et toujours les forêts de Sandrine Collette ; Histoire du fils de Marie Hélène Lafon, Nature humaine (Prix Femina) de Serge Joncour et Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard. Et en matière de roman graphique, la lecture de Carbon et Silicium de Mathieu Bablet sur le délire transhumaniste est un must.

J’avoue que j’attends avec impatience de lire le Prix Goncourt 2020, L’anomalie de Hervé Le Tellier ainsi qu’un très beau roman graphique, Malgré tout de Jordi Lafebre. La fermeture des frontières et le peu de vols à destination de Maurice mettent ma patience à rude épreuve. En attendant de recevoir ma commande, je lis et relis des essais parus en 2020 et qui m’ont passionné : Vies parallèles De Gaulle Mitterrand de Michel Onfray, Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury et Génération offensée de Caroline Fourest ainsi que La fin de l’amour d’Eva Illouz.

Mieux comprendre et aimer la femme en lisant, bouleversé, Camille Laurens et Vanessa Springora, redécouvrir ce que la politique a de noble et le sens de l’histoire à travers les mots de Michel Onfray, trouver des raisons chez Cynthia Fleury pour me purger de tout ressentiment, puiser la force de combattre l’autocensure et la dictature du politiquement correct à travers les mots et les idées de Caroline Fourest et m’imprégner de la pensée d’Eva Illouz pour mieux comprendre le devenir de l’amour dans nos mœurs contemporaines, voilà tout ce que les livres m’auront apporté en 2020 en guise d’antidote face à l’ignorance, l’angoisse et les contre vérités à l’ère du Covid, des fake news et du diktat des réseaux sociaux et des écrans.

Le livre, pour…tourner la page et avancer

S’il est vrai, pour paraphraser Jean d’Ormesson, que rien n’est très important, que tout est tragique, que tout ce que nous aimons mourra et que je mourrai moi aussi, il est aussi vrai que malgré le Covid, la folie des hommes, le sort fait aux femmes et aux minorités, malgré nos bêtises et nos peurs, il faut continuer à avancer.

En 2020, quelques livres m’ont permis d’être dans le discernement, le recul et la lucidité et de sortir de cet état de stupéfaction et de peur face au devenir du monde ; j’y ai redécouvert que la vie est belle. Et j’ai envie d’avancer.