Hubert JOLY,

Président du Conseil international de la langue française

Est-il mort ? Non, car il bouge encore…

Le cinquantième anniversaire de la mort du Général de Gaulle a provoqué une énorme vague de commentaires et d’émissions télévisées mettant en lumière l’extraordinaire destin d’un personnage hors normes, un géant de la politique et de l’action qui dépasse en envergure tous les autres contemporains. Ne parlons pas des criminels comme Hitler, Mussolini, Staline et Mao, voire Hiro-Hito.

Roosevelt apparait bien médiocre et seul Churchill peut souffrir la comparaison avec de Gaulle, parti de rien, condamné à mort et fort de sa seule conception de la grandeur de la France.

Mais quel visionnaire. Aux jours les plus sombres de l’armistice, il entrevoit déjà que la guerre sera mondiale. Dès l’assaut donné à l’Union soviétique par les nazis en juin 1941, il prophétise que la guerre est gagnée… Contre la volonté des Anglo-saxons, il réintroduit la France dans le jeu des vainqueurs. Il double les Américains dans la libération de Paris et de Strasbourg et il réinstalle la République et l’État dans la démocratie et la plénitude de leurs fonctions.

Plus tard, ce sera le fameux discours de Phnom-Penh du 1er septembre 1966 qui prévoit l’issue désastreuse du conflit vietnamien pour les troupes américaines, la volonté de contrer l’hégémonie américaine dans l’OTAN, l’essor de la cinquième République, enfin le retrait démocratique lorsque sera perdu le référendum de 1969.

Le général réussira même brillamment sa sortie de l’Histoire en mourant dans la simplicité et la dignité.

Autant elle aura été adulée, autant cette personnalité exceptionnelle aura été haïe par une partie de ceux qui l’avaient portée au pouvoir.

À tort ou à raison, j’ai mon interprétation, juste ou erronée de deux faits qui ont beaucoup fait parler.

L’affaire algérienne d’abord. Très tôt, le général a pris conscience qu’il serait difficile de faire coexister 40 millions de Français et 12 millions d’Algériens et de les fondre dans un même creuset afin d’en faire un seul et même peuple. Et pourtant, il semble qu’il l’ait espéré à un moment, conscient que la profondeur des espaces africains était un atout stratégique pour la France. Mais l’indépendance acquise par le Maroc et la Tunisie, l’hostilité des Russes et des Américains, démontraient que le statut crypto-colonial de l’Algérie n’était plus de saison.

Et puis, il ne faut pas oublier qu’à ce moment de l’Histoire, le danger soviétique était des plus menaçants. On se rappelle qu’en 1960 précisément, Khrouchtchev avait brandi sa chaussure à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies et qu’on redoutait une attaque des Russes à Berlin ou ailleurs en Europe. Le Général voulait à tout prix dégager la France du bourbier algérien et pouvoir rapatrier des troupes en Europe si nécessaire, ce qu’il fit d’ailleurs en 1961.

Mais les pieds-noirs d’Algérie, aveugles et désorientés, persistaient à croire en une Algérie française dont leurs héritiers actuels du Rassemblement national de Mme Le Pen ne voudraient évidemment à aucun prix. Que diraient-ils si la France avait accueilli les 35 millions d’Algériens d’aujourd’hui…

Un second fait déchaina les passions : le « Vive le Québec libre » de Montréal indigna tous les Atlantistes. Ce n’était qu’une réponse au « speak white » dont nombre de Canadiens anglais racistes abreuvaient les Québécois francophones et au désir du Général de réparer l’abandon de 1763 ou le Grand dérangement de 1755 et des années suivantes où les Anglais avaient perpétré un cruel génocide des paysans acadiens.

Mais le Général qui s’était fait refuser une participation à un directoire politique de l’Alliance atlantique n’était pas fâché de montrer aux Américains qu’il était capable de donner un coup de pied dans leur fourmilière et de secouer leur pesante hégémonie.

Du côté de l’Allemagne, on se gargarise de la rencontre Kohl-Mitterrand à Douaumont, près de Verdun, en 1984, mais on oublie facilement que c’est de Gaulle qui a, le premier, pris l’initiative d’inviter le chancelier Adenauer dans sa maison de Colombey-les-deux-églises dès 1958. Et en 1962, ce sera la signature du traité de l’Élysée qui consacre la coopération franco-allemande.

Là encore, geste de visionnaire…

On en arrive enfin à la pitoyable affaire anglaise. On sait qu’après avoir appelé, avec Churchill, à la constitution d’un ensemble européen sans eux, les Anglais n’ont eu de cesse de chercher à le détruire, notamment en suscitant dès 1960, une Association européenne de libre échange (AELE) pour concurrencer l’Europe des six.

Rien d’étonnant alors que le général de Gaulle, lassé des manœuvres et des coups bas des Anglais, leur ait claqué la porte de l’Europe en 1963.

Aujourd’hui, en 2020, combien la décision du Général apparait prophétique puisque c’est d’eux-mêmes que les Anglais s’en vont. Et pourtant, avec une patience admirable, les Européens pendant 43 longues années ont accepté beaucoup de leurs demandes, notamment le « I want my money back » de Mme Thatcher et bien d’autres avantages. L’avenir dira s’ils ont eu raison mais ce qui est certain est qu’à court terme au moins, ils se font un grand tort, et qu’ils se moquent d’en faire à leurs partenaires. Tout cela est très désagréable mais le Général avait 57 ans d’avance…

Ainsi, celui qui avait, dès avant la guerre de 1939, dénoncé le danger de l’Allemagne nazie, l’homme du 18 juin, ne s’est pas contenté d’être le recours au moment où tout avait capitulé autour de lui. Il a redonné un espoir à la France, consolidé ses institutions et son économie, et imprimé la marque de la France et de sa devise dans la tragique histoire du 20e siècle.

20 novembre 2020

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« Souvent de Gaulle prescrit le sens de la mesure (.) Il faut exercer sa mémoire. Il fait un ardent plaidoyer en faveur de la culture générale et l’on connait la phrase magnifique : « la véritable école du commandement est donc la culture générale » car son esprit est pétri selon l’ordre classique, selon la méthode, selon la forme et selon l’ordonnance du classicisme, du raisonnable et de l’universel.

Il faut y ajouter la vertu aristotélicienne de l’équilibre, de la juste mesure, en particulier dans le travail, quelle qu’en soit la nature. De Gaulle sait se garder de la faiblesse comme de l’indifférence, de la modestie, comme de l’outrecuidance. Il sait ce que l’on doit faire, ce que l’on peut faire, ce que l’on veut faire. » [Professeur Alain Larcan, Charles de Gaulle, Itinéraires intellectuels et spirituels]

Hubert JOLY

– Président du Conseil international de la langue française.

– Conseiller des affaires étrangères ER.

– Licencié en droit, diplômé d’études supérieures d’économie politique et de sciences économiques.

– Breveté de l’Ecole nationale de la France d’Outre mer

– Publications : Dictionnaire des industries ; Dictionnaire de mots nouveaux 2004 ; Dictionnaire du paysage ; Dictionnaire de mots nouveaux 2007 ; Dictionnaire du patrimoine ; Le français mort ou vif ; Chroniques méditerranéennes.

Décorations : Croix de la valeur militaire, chevalier de l’ordre national du Mérite ; Chevalier des arts et des lettres, officier du Mérite de la République fédérale d’Autriche ; Le Prix Richelieu Senghor.