FRANCK HATTENBERGER

Le jardin de belle-maman est un florilège du règne végétal, une ode à la nature, dont il s’est garni des plus coquets attributs. Les Hibiscus y semblent sortis du laboratoire d’un généticien fou, ayant confondu ADN et LSD. Le résultat est un panel inattendu de formes, de fleurs, d’arômes et de couleurs. Contemplatif avoué de ces éclats éphémères, j’y déambule souvent, solitaire.

Volatiles verts, jaunes ou rouges, bêtes et créatures diverses, rythment nuits et journées de ce lieu. À la tombée du jour, des hordes de chauve-souris déferlent du fond des gorges et s’abattent sur les fruitiers pour leur faire un sort. Avec des cris stridents et épouvantables, elles griffent, lacèrent et éventrent les mangues, avant de les laisser choir au bas de l’arbre, décharnées et exsangues. Au petit matin, nous les ramasserons pour les jeter, car l’animal les charge parfois d’une maladie, venue du ciel pour y emporter les hommes.

Dans le registre des bêtes à douleur, la « mouche jaune » s’offre la part du lion. C’est un saillant hyménoptère de la très sympathique famille des guêpes. Cet insecte est partout, y compris là où il ne devrait pas. Si on l’agresse ou qu’il l’estime, la charge est immédiate, et la décharge instantanée. Après, c’est « sauve-qui-peut », une débâcle totale en espérant que les copines n’aient pas, elles aussi, été courroucées. Auquel cas, ce sera « courage, fuyons ! », troquant la bravade et la fierté pour la débandade.

Autre pointure des dangers ailés, il est à noter un virulent bourdon, qui répond au doux nom de mouche charbon. D’une allure pataude et débonnaire, il est curieux et souvent solitaire, mais se carapater à son approche est un acte salutaire. Sa piqûre est d’une rare violence et peut nécessiter une solide assistance.

Outre le feu issu des cieux, le sol recèle d’âpres risques pernicieux. Sournoisement camouflés dans les bois morts, scorpions, scolopendres et cent pieds attendent la main imprudente, pour y ficher de leurs crochets des flammes ardentes.

Aplatie sous un soleil de plomb, toute une faune vie là tapie, à l’abri d’un écrin d’ombre. Les grenouilles chanteront si ça leur chante mais cela me chanterait de les voir déchanter. Lézards et caméléons bondissent de fleurs en feuilles et se font dorer le cuir sous l’ardeur de midi. Avec le soir, viendra le temps des moustiques mais s’ils n’étaient pas là ce ne serait pas les tropiques.

À toute heure, on peut voir surgir un être sans peur, le grand gecko vert. Introduit depuis Madagascar, c’est un abominable envahisseur qui trouve ici des proies mais pas de prédateur. Il menace l’île, déjà marquée par des siècles de présence humaine, d’une nouvelle saignée dans les rangs de ses premiers locataires.

Souvent, je suis belle-maman dans son Eden, partageant avec elle les délices d’une telle aubaine. Car, à l’instar de tous ces êtres, cherchant l’eau, la proie ou la lumière, nous ne sommes que de simples hôtes de cette Terre.