ALAIN JEANNOT

 

Chers coreligionnaires et citoyens de l’ancienne Isle de France,

C’est avec grand intérêt que je suis les actualités mauriciennes, et ce depuis des siècles. Votre belle contrée que j’ai eu l’honneur et la chance d’administrer, en tant qu’intendant du Roi de France, de 1767 à 1772, tient une place de choix dans mon cœur.

Sans elle, comment aurai-je pu faire pour réaliser le rêve de mettre une définitive trêve à la tyrannie du monopole hollandais sur les précieuses épices ? Celles-ci égayent non seulement les aliments, mais faisaient aussi office de médicaments à l’époque ? D’ailleurs, le clou de girofle, qui parfume nos mets, est encore utilisé pour calmer les maux de dents.

Sous ma direction, l’ancienne Isle de France a servi de jardin d’acclimatation pour les muscadiers, girofliers et autres plantes précieuses, ramenées des îles lointaines, au prix de péripéties qui durèrent des décennies. Ces épices contribuèrent à la richesse de ma patrie, de ses colonies où elles étaient, ensuite, introduites. Fini les prix exorbitants de la compagnie des Indes hollandaises, la poésie dans les assiettes fut sujette à plus de démocratie !

J’ai aussi, dès mon arrivée, le 16 juillet 1767, exprimé ma folle vision aux colons cultivateurs. Elle fut, non seulement, celle de l’autosuffisance alimentaire, mais aussi celle pourvoyeuse pour les navigateurs. « Rendez-vous heureux, en cultivant vos terres […]. Pensez que vous êtes tout à la fois les défenseurs et les nourriciers de cette colonie pendant la paix. Vous êtes plus : pendant la guerre, la patrie vous regarde […] comme les nourriciers des escadres ainsi que des troupes qui vous seront envoyées », leur exhortais-je.

Ce discours fit comme une onde de choc dans le pays où régnaient à la fois léthargie et insulte à l’écologie. Cependant, je m’évertuai à donner non seulement le ton en étant au four et au moulin, mais donnai aussi les moyens et la structure légale pour encourager les habitants à parvenir à leurs fins. Ainsi, je fis introduire une diversité de fruits et légumes exotiques tels que l’avocat, le letchi, l’arbre à pain, le mangoustan et autres palmiers. Je fis aussi venir des animaux comestibles de Madagascar et du Cap.

Pour assurer une agriculture durable, j’introduisis des mesures légales pour limiter la déforestation. Les réserves pour les rivières et les pas du Roi, que vous connaissez, aujourd’hui, sous l’appellation de pas géométriques furent, par exemple, établis.

J’introduisis non seulement le Martin pour contrôler les sauterelles qui ravageaient les champs, mais m’assurai aussi de protéger, légalement, ce bruyant volatile. Toute personne qui oserait le tuer était soumise à poursuite et amende !

Ma longue expérience sur les mers, ma formation de missionnaire, mes multiples péripéties m’avaient appris que la réussite dépend aussi de la coopération avec les autres. Aussi durant mon intendance, j’encourageai les savants à visiter et à contribuer au progrès de l’Isle de France. Parmi eux, d’éminents botanistes comme Abbé Galloys et Abbé Rochon. Conscient de la nécessité de cultiver aussi la spiritualité, je fis établir deux nouvelles paroisses, celle de Moka et celle de Flacq.

J’ai passé chez vous les plus belles années de ma vie. Ma jeune et belle épouse Françoise Robin, que j’avais épousée quelques mois avant d’y prendre mes fonctions, m’y donna deux filles. L’une d’elles, née le 19 juillet 1770, fut appelée Françoise Julienne Isle de France Poivre, comme pour démontrer l’ardeur avec laquelle Françoise et moi aimions votre Ile ! L’inscrire dans le fruit de notre amour, la sève de notre descendance, était pour nous le signe d’une grande reconnaissance, celle d’une expérience unique dont le monde jouit encore des fruits.

Je vous encourage dans vos projets d’autosuffisance alimentaire. Vous avez la chance de disposer des terres fertiles, mais vous êtes aussi délivrés de cet affreux système servile que j’ai combattu, à ma façon, en réduisant le poids des charges portées par les esclaves.

Allez donc chers coreligionnaires, chers Mauriciens, conjuguez vos ressources, piochez, plantez, faites de vos cours d’églises, de vos collèges, vos écoles, vos propriétés de véritables jardins potagers. Votre destin est entre vos mains. Votre bourse et votre panse vous en sont déjà reconnaissantes !

Que Dieu bénisse l’Ile Maurice !

Cordialement,

Pierre Poivre

(Missionnaire ayant dû renoncer à sa carrière de religieux ayant perdu son bras droit, celle de l’ordination, lors d’une attaque ennemie. Mais, il restera non moins un Chrétien pratiquant et convaincu. Ami de l’Église, des hommes et de la nature)

BIBLIOGRAPHIE

1. Elier, Ferdinand Magon de St. L’Isle de France.s.l. : collection mascarin, 1992.

2. Nemours, Dupont de. Oeuvres complètes de P. Poivre. 1797.

3. Dinan, Monique. Deux grands bâtisseurs de notre chrétienté Les Lazaristes et Pierre Poivre. Pierre et Monique Dinan. [Online] 2018.