FAIZAL JEEROBURKHAN

Le Budget 2020-2021 accorde Rs 15 milliards au ministère de l’Éducation avec quelques mesures superficielles et palliatives, sans prendre en compte la baisse drastique de la population estudiantine, l’accroissement des écoles privées payantes, l’efficacité du système et sa capacité à répondre à nos besoins futurs ? Dans une économie de la connaissance qui se mondialise, la qualité de l’éducation est devenue un enjeu stratégique majeur pour le pays. Notre système éducatif, avec l’emphase démesurée sur les examens et les leçons particulières, ne parvient pas à relever ce défi. Il ressemble davantage à une sorte de colonisation de l’enfance plutôt que de sa libéralisation et son épanouissement. Il est basé surtout sur un entraînement de la mémoire avec des contenus et des méthodes pédagogiques désormais caduques. Ce système est un obstacle de taille face à de nouveaux challenges tels que l’explosion de la connaissance, la révolution numérique, le changement climatique, la perte des valeurs, les menaces sanitaires et écologiques, la pollution, la perte de la biodiversité, etc.
Nous devons impérativement transformer notre système éducatif pour faire face aux multiples menaces du 21e siècle. D’abord, il faut redéfinir notre philosophie éducative et les objectifs de l’éducation pour les années à venir et développer de nouvelles stratégies en termes de curriculum, de pédagogie, d’évaluation, de la formation des enseignants et de la gestion des écoles. Pour cela, il nous faut d’abord jeter un regard critique sur les multiples faiblesses de notre système éducatif actuel. En voici quelques exemples :
• Un système éducatif élitiste qui donne des résultats plutôt médiocres (30-40% d’échec annuellement et quelque 10% d’analphabètes) et des jeunes sans valeurs humaines et citoyennes ;
• Une focalisation obsessionnelle sur les programmes académiques dominés par la mémorisation et la reproduction de contenus dans des épreuves écrites qui favorisent les leçons particulières inutiles et qui gangrènent tout le système ;
• Un curriculum « one-size-fits-all » et dépassé qui ne répond plus aux besoins du jour et encore moins aux exigences des décennies à venir ;
• Une pédagogie passive, monotone et démotivante qui pousse les moins téméraires des apprenants à abandonner leurs scolarisations ;
• Un laisser-aller au niveau de certaines institutions scolaires asphyxiées par la prise de décision centralisée au niveau du ministère de l’Éducation ;
• L’absence de consultation, de réflexion, de recherche et d’innovation pour réformer le système ;
Comment préparer nos jeunes à faire face à un monde qui change à une vitesse vertigineuse sur le plan économique, social, environnemental et technologique ? Comment les rendre plus humains, sociables, épanouis et productifs ? À présent, l’enfant mauricien est scolarisé pendant 11 à 13 ans (primaire 6 ans ; secondaire 5-7 ans) essentiellement pour un développement académique qui lui permet d’acquérir les connaissances en langues, histoire, géographie, mathématique, science, économie, gestion, technologie, sociologie, etc. Ces connaissances académiques sont une fin en soi ; elles seront déterminées par des épreuves écrites et attestées par un certificat. Malheureusement, ce scénario est devenu l’essentiel de notre système éducatif. Cependant, il y a d’autres compétences transversales qui sont primordiales, mais qu’on a tendance à ignorer, car elles requièrent davantage d’expertises, d’efforts et de volonté politique pour leurs mises en application.
On peut résumer ces compétences ainsi :
• Compétence académique – l’acquisition des connaissances académiques surtout en milieu scolaire sous le contrôle d’un instructeur boulonné à un manuel scolaire et qui s’intéresse essentiellement au pourcentage de réussite aux examens ;
• Compétence physique – le développement corporel à partir des activités sportives, des exercices physiques, le jardinage, les excursions… ;
• Compétence intellectuelle – développer l’esprit critique et créatif ; apprendre à découvrir et à raisonner ; intérioriser les notions de vérité, de justice, d’équité… ;
• Compétence scientifique et technologique –apprendre à maîtriser la pensée et la méthode scientifique, les nouvelles technologies, l’informatique, la robotique, l’intelligence artificielle… ;
• Compétence artistique – l’art, la peinture, la poésie, le théâtre, la musique, la danse… la créativité et l’esthétique ;
• Compétence corporelle et mentale – la dextérité, l’agilité ; capacité à chercher l’information, à l’évaluer, à le communiquer et à l’utiliser pour résoudre des problèmes ; la façon de réfléchir, de proposer de nouvelles idées et des solutions innovantes ;
• Compétence émotionnelle – l’estime de soi, la compassion, la résilience, l’empathie, les valeurs humaines et citoyennes ; le respect des autres, de la vie, de la nature, des plantes, des animaux ;
• Compétence comportementale – l’autonomie, la motivation, la curiosité, l’initiative, la discipline, l’effort, la patience, la persévérance, l’adaptabilité, le patriotisme, la gestion du temps ;
• Compétence relationnelle – la coopération, le partage, le respect, le travail en équipe ; la participation dans les discussions et les débats, etc.
• Compétence entrepreneuriale – l’esprit d’entreprise et la débrouillardise ; la capacité d’évaluer et de prendre des risques ; la capacité d’inventer, de se surpasser.
Peut-on alors parler d’éducation intégrale et holistique quand la plupart de ces objectifs (sauf pour le développement académique) sont consciemment ignorés ? A-t-on des administrateurs et des enseignants avec la volonté et les qualités voulues pour assurer ces types de développement chez nos jeunes ? A-t-on la volonté politique pour réformer le système ? Est-ce que les examens (y compris le SC et le HSC) sont vraiment en mesure d’évaluer ces attributs chez nos jeunes ? Avec les Rs 15 milliards prévues dans ce budget, sommes-nous condamnés à voir se perpétuer un système éducatif anachronique et essoufflé ?