BERNARD CAYEUX

À Maurice, la politique est un sport national, nous dit-on; tout comme le foot et les courses de chevaux. Il suffit qu’un club anglais soit au programme pour déprogrammer toute structure familiale. Dès le moment où arrivent les héros sur la pelouse, l’homme se sent fort, puissant, presque beau, tandis que femmes et enfants passent du 5e au 6e plan et doivent observer un silence complet.

Le jour d’avant et le jour d’après les courses, les experts, dans des cercles exclusivement masculins, s’en vont dans des diatribes à l’encontre des jockeys et des entraîneurs. En sport comme en politique, les experts sont légion mais l’expertise quant à elle se résume à la relation qu’aurait « mo tonton so kouzin » avec un jockey, un entraîneur, un palefrenier ou un député, un de ceux qui aurait « tou dan so lame ». Tout ça, sans avoir jamais touché à un ballon ou approché un cheval tout comme son ignorance des significations des mots « démocratie », « citoyen », ou encore « république ». À l’extrême, en sport comme en politique, même le gagnant a moins d’importance que ce qu’il pourrait faire gagner. Quel résultat permettrait de gagner quelques sous autrement laissés chez les bookies ou d’obtenir ce permis dont la demande traîne dans les couloirs du ministère? La réelle question politique est « ek kisannla nou pou gayn nou bout ? »

C’est pourtant dans ce contexte que nous devons nous mobiliser en très grand nombre ce samedi 29 pour un rendez-vous politique, qui pourrait être aussi historique, en espérant qu’il transcende ces différents préjugés et états d’esprit qui freinent l’élan national.

Empêtrés dans l’huile communaliste

Parmi ces « forces occultes » citons d’abord, pour en finir plus vite, les indésirables. Ces nombreux empêtrés dans l’huile communaliste, d’où ils ne peuvent distinguer la bouteille de détergent de celle de jus d’orange; des oranges parfois “ordinaires”, parfois sanguines, ça dépend du quinquennat. Il n’y a pas de remèdes immédiats pour ceux-là; seuls le karma et de nombreuses réincarnations pourraient les sauver ; à leur image, ce footballeur de salon (vous voyez, celui en survêtements d’un vert douteux et ses multiples complexes, qui en meute se croit maître du monde, juste avant de prendre ses jambes à son cou et d’implorer pardon).

Vient ensuite le bourgeois qui se considère déjà exemplaire parce qu’il respecte tout, même les injustices, et qui pense remplir son devoir de citoyen en se rendant aux urnes une fois tous les 5 ans (presque soulagé si son nom a été enlevé des listes), en se disant qu’il communiquera ses valeurs à son fils. Il est très occupé les samedis; c’est son jour « food court ». « Si seulement c’était le 30 », se dit-il, tout en espérant rencontrer un ami fataliste ce jour-là pour qu’ensemble ils puissent se dire que de toute façon, ça ne sert à rien. À la rigueur il viendrait « faire un tour » mais certainement pas avec femme et enfants, car il peut y avoir violence. Pour lui la politique c’est comme le foot, c’est un sport phallique.

Ainsi, il veut protéger les siens des violences de rue mais les laisse aux prises de celles des écrans. Pour beaucoup, la violence c’est quand il y a des jets de pierres mais pas lorsque la police embarque un citoyen à l’aube, sans mandat d’arrêt et dispose de cet être à son bon vouloir en l’isolant, des heures durant, de ses proches et de ses avocats. Pas de violence non plus lorsque 11 « pomiliciers » en civil font irruption dans une chambre à coucher, avant l’aube et se mettent à faire un “body-search” du couple à peine éveillé parce qu’il ou elle a osé publier une opinion ou partager une vérité qui dérange. Pas de violence non plus lorsque le tractopelle démolit en 2 secondes les cases qui donnaient à des enfants l’illusion d’une protection des valeurs familiales. Est-ce vraiment protéger son enfant en lui faisant croire que son pays n’a pas besoin de lui?

Il y a enfin certains “patrons” qui ne peuvent s’empêcher de patronner. Sans doute que pour eux, la politique est un “truc sale” et ils ne veulent pas s’abaisser à marcher dans les rues. Par contre, toujours à leurs yeux, d’aller faire du lèche-bottes et proposer des combines entre les quatre murs d’un bureau ministériel, ça, c’est de la politique; de la vraie. Leur présence aurait été aussi importante qu’une autre puisque la démarche est citoyenne. Personne de la foule ne s’attardera plus sur eux que sur un autre; ils brûlent une chance d’être, pour une fois, ce monsieur Tout-le-monde dans une ferveur populaire; ils manquent un rendez-vous avec l’histoire et ne pourront pas dire à leurs petits enfants : « j’y étais ! »

Si les décisions concernant leur personne ne regardent qu’eux, en revanche le fait de décourager (et le mot est faible) leurs salariés de participer à la mobilisation de samedi est non seulement une atteinte à la liberté d’autrui mais relève d’une cécité sévère qui explique, maintenant qu’on y pense, comment et pourquoi l’ensemble du secteur privé est aujourd’hui à genoux devant un mur orange, à attendre que leur soit porté le coup fatal. La présence massive du privé révélerait au grand jour l’affront qui se joue en coulisses depuis des mois, traduit en tractations hypocrites d’un côté comme de l’autre. Cette présence pourrait replacer le privé du côté des citoyens; une posture qui devrait être standard mais qui gagne en importance lorsqu’on a affaire à un gouvernement qui œuvre contre son peuple. De plus, la présence massive des salariés du privé serait un élément fédérateur à bien des égards; ne serait-ce que par l’éventail de “backgrounds” et de “classes” qu’ils représentent et qui, à moins justement que ne soient vidées du pouvoir les bouteilles de jus d’orange, entament une descente aux enfers sans précédent. Ces interdictions de s’exprimer relèvent presque d’une non-assistance à personne en danger.

Une fenêtre d’action citoyenne

La revendication de rue et de masse fait bel et bien partie du système démocratique et c’est même cette forme qui est à l’origine des grandes révolutions. Certes, elle n’a plus la même efficacité d’antan mais pour notre peuple de moutons elle est presque une innovation. Il s’est ouvert une fenêtre d’action citoyenne que nous sommes tenus de traverser avant que ne se referment les rideaux… de fer.

Il s’agit en effet d’une dernière chance de glisser un pied dans l’ouverture de la porte mais voyons là surtout comme une première, issue d’un incroyable concours de circonstances. C’est la première fois qu’une des équipes gouvernementales successives enchaîne boulettes, gaffes et scandales à un rythme aussi soutenu. C’est la première fois qu’autant de mesures et d’actions liberticides soient prises dans la foulée de l’épisode COVID, qui n’est d’ailleurs pas terminée. C’est la première fois que l’ensemble de ces démarches mène à deux doigts d’une véritable situation de dictature avec tous les leviers du pouvoir dans une poignée de voyous. Ceci a été rendu possible par la grande tolérance du Mauricien, pour qui, tant que le pays est vert, que le vent murmure dans les filaos et que la mer est bleue… Mais voilà, nous avons cette première où, pendant qu’on repeint les abribus en orange, la mer virait au noir, couleur d’un sang d’encre. C’est la première fois que le citoyen mauricien se rend compte de l’importance de son environnement, qu’il se rend compte de son amour pour sa nature, sa mer, son île. C’est la première fois que se lève cette brise citoyenne au lendemain de la marée noire pour venir prêter main-forte à tout le monde mais à personne en particulier. C’est la première fois que les citoyens font preuve d’autant d’initiatives et de spontanéité pour mener à bien une vaste opération de sauvetage, dans une belle chorégraphie improvisée.

C’est la première fois qu’un citoyen apolitique qui, sans trembler ou hésiter le moindrement, prend les devants d’une marche qui ne ressemblerait à aucune autre. C’est la première fois que nous citoyens, remettons en question la raison d’être de leaders, de dirigeants… C’est la première fois que le citoyen mauricien retrouve cette confiance en lui et une estime de soi.

Ce samedi 29 août 2020 est notre première et dernière chance et nous devrons être très nombreux.