UMAR TIMOL

La poésie est un événement improbable, rare. Elle est semblable à ces éclaboussures de la foudre dans les lieux trop ensoleillés. Quand elle survient, il faut donc s’arrêter. Cesser de respirer. D’être. Et céder à l’urgence de la lecture tout en sachant qu’on ne lit pas de la poésie car c’est la poésie qui nous lit, qui lacère les entrailles de nos veines. La poésie, dans ses formes les plus achevées, n’est pas un agencement de mots, elle est cette ordonnance du silence qui se vide dans les confluents de la beauté. Celle qui est au cœur de notre propre silence.

Lire le dernier recueil de poésie d’Ananda Devi (Danser sur tes braises suivi de Six décennies : Éditions Bruno Doucey) est ainsi cheminer vers ce lieu du silence. Il faut, au cours de ce parcours, se préparer à accueillir le poème en soi. Ainsi taire le temps, être hors du temps, oublier ce qu’on est, le monde n’est désormais plus, ainsi se rendre disponible au miracle pour qu’il puisse nous déposséder afin de mieux nous posséder.

La force du poème ne provient pas tant de ce qu’il énonce mais du silence qui enserre les mots. Plongeons donc dans les fulgurances du silence.

« Pacte impossible, me disent aujourd’hui les vents automnaux

qui m’entourent, la lente coulée du jour lilas, cette

très brève interruption crépusculaire qui, plus que tout, me

fait comprendre que chaque instant est un adieu. »

« Noyade dans nos propres eaux. On en revient à cette

image. Une sorte de liquéfaction du monde, comme si nous

étions faites pour nager dans des eaux lentes, créatures

palmées, sirènes en devenir plus habituées au silence qu’au

tapage mécanique du monde, plus aptes à tanguer avec le

vent qu’à franchir les murs en les fracassant, plus habiles

à déceler la magie infuse des choses qu’à les transformer

selon nos besoins. »

« Les arbres se fondent dans un enchevêtrement de bruns.

C’est un matin gris, l’horizon est mouillé, brouillé, sans

qu’il pleuve vraiment. À peine si les silhouettes se précisent

dans l’éclair d’un feu ; le soleil ne viendra pas. »

« L’océan est à mes pieds, à perte de mémoire. Je sais que la

vague attend. Elle m’attend depuis toujours. Mes rêves me

l’ont dit. Mais le tsunami qui me guettait n’était pas fait

d’eau mais d’une haute houle de mots qui me noient. »

Ainsi la langue est maîtrisée, ciselée, non pour la rendre stérile mais pour l’emplir de la force qu’elle recèle, pour déchaîner cette force. La poésie rend la langue à ce qu’elle est, hors de ses masques, de ses impostures, semblable à un diamant enfin libéré de la chair qui l’a façonné.

Au cœur de ce recueil on entend sourdre l’absence, ce déni de la plénitude. L’être ainsi égaré en ce monde, dans un exil permanent se cherche et n’arrive pas à se trouver, il déploie les visages du temps mais des visages scellés par la sciure de la mélancolie. Que cherche-t-il, sinon son royaume perdu, le paradis perdu ? Quelle est cette écriture sinon celle d’une quête que rien ne parvient à assouvir ? Entre l’être et la beauté qu’il fabrique, il y a ces mots qui tendent à la plénitude, on la sait possible mais une plénitude qui toujours s’éloigne, qui toujours fuit. La saisir, se l’approprier, combler cet espace, ce vide, n’est-ce pas cesser d’être poète finalement ? La poésie n’est-elle pas la défaite nécessaire de soi pour que puisse triompher la beauté ?

Lire ce recueil est se regarder dans un miroir fracturé, si lumineux qu’il anéantit la lumière, on y découvre non ce qu’on est mais la résonance de l’inconnu en soi, ce qui est caché en soi. La poésie est ainsi révélation, on y déterre les rythmes de son corps et les frénésies de son imaginaire, les effigies de ses plaies et ce souffle qui laboure nos terres affamées. On ne lit pas la poésie car c’est la poésie qui nous lit. Elle est lumière qui abolit la lumière, en soi et contre soi. Elle autorise le jaillissement de notre sang, lavé enfin de toutes ses apparences, revêtu enfin de sa nudité.

Le caractère miraculeux de la poésie, la vraie poésie, la rend, dans un sens, impossible. Elle est véritablement l’affaire d’élus. Il y a un voile, fait de la matière du silence, qui nous en sépare. Et la poésie réclame l’ascèse de notre silence pour qu’on communie avec son silence. Ce voile devenu braises pour qu’on puisse renaître à soi-même et au sens par l’entremise de la beauté. Du miracle de son silence.