UMAR TIMOL

Bien pire que le raciste qui sait qu’il est raciste et qui assume sa condition de raciste, qui s’en vante même est le raciste qui ne sait pas qu’il est raciste. Dites-lui qu’il est raciste et il vous regardera avec des yeux effarés. Moi raciste, comment osez-vous ? Et il est sincère. On ne peut être plus sincère que lui. Il est vrai qu’il a des opinions très arrêtées sur les autres. Il les considère avec un certain mépris ou plutôt un mépris certain. Pas civilisés, pas éduqués, primitifs, sauvages, stupides, cons, pas comme ‘nous’ en d’autres mots. En quoi est-ce que c’est du racisme ? C’est un constat, vous répond-il. Après tout qui a inventé la civilisation ? Qui a apporté les lumières de la civilisation au monde ? Vous imaginez ce que serait le monde sans notre civilisation ? On serait encore dans les cavernes à chasser avec des lances des lions et des hippopotames. Qui parle la plus belle langue du monde, la langue de la culture ? Qui a inventé la science ? Qui a permis le progrès ? Qui a rendu possible le développement économique ? Il est prêt à reconnaître qu’il a quelques privilèges. Mais à qui la faute ? C’est le fruit d’un dur labeur. Et puis il faut arrêter avec tous ces discours qui culpabilisent les gens, pourquoi constamment nous bassiner les oreilles avec le passé, ce qui est fait est fait. Nous ne sommes quand même pas responsables de tous les malheurs du monde. Et le ‘joker’ du raciste qui ne sait pas qu’il est raciste est ses amitiés avec les gens d’autres ‘races’. Est-ce que cela ne suffit pas à démontrer qu’il n’est pas raciste ? Est-ce qu’il vous faut une preuve supplémentaire ? Comment ose-t-on l’accuser ? Il est vrai qu’avec ses ‘amis’ il se laisse aller parfois à faire des blagues racistes, rien de bien méchant, qui sont très cool et qu’est-ce qu’une blague après tout, un moyen de détendre l’atmosphère, de rigoler un bon coup. N’a-t-on donc plus le droit de rire dans ce pays ? Est-ce qu’on ne peut s’amuser à taquiner gentiment l’autre ? C’est ce que tout le monde fait après tout. Où est le mal ? Faire une blague raciste ne fait certainement pas de moi une personne raciste. Loin de là. Il en fait un humoriste, quelqu’un qui a un sens aigu de l’humour. Au fond, le problème du raciste qui ne sait qu’il est raciste est qu’il est incapable d’introspection. Il ne sait pas ce qu’il est ou ne veut pas savoir ce qu’il est. Il ne comprend pas que son rapport au monde est le fruit d’une histoire de subjugation de l’autre et que ses opinions sur les autres, son racisme éloquent, est la superstructure nécessaire à une infrastructure de la domination. Comment est-ce qu’on a pu ainsi justifier, dans le passé, l’asservissement des autres et comment justifier maintenant la hiérarchie des races, des castes, des classes, d’une rigidité quasi féodale? Le racisme est l’ingrédient essentiel à ces systèmes de domination. Mais il n’y comprend rien. Il n’est qu’un bon vivant qui a, il est vrai, de fortes opinions, pas toujours politiquement correctes, qui peuvent choquer les âmes pudiques, sensibles ou trop ancrées à gauche mais cela ne fait pas de lui un raciste. Certainement pas. Et il peut toujours compter sur ses amis de l’intelligentsia qui, face à des accusations de racisme à son égard, le défendent bec et ongles. Ce n’est qu’une mauvaise blague, disent-ils. Il ne fait que rigoler, disent-ils. Si ces esprits brillants, d’autres ‘races’, disent qu’il n’est pas raciste, c’est qu’il ne l’est pas, tout simplement. Il a du mal à comprendre que l’intelligentsia, qui est inféodée à divers degrés aux dominants économiques, ils sont souvent employés par eux, ne va quand même pas se mettre à le critiquer. C’est pire qu’un crime de lèse-majesté. On ne va quand même pas scier la branche sur laquelle on est assis. Donc le raciste qui ne sait pas qu’il est raciste vit dans sa petite bulle, il s’y sent bien, il n’a que faire des critiques et des insinuations et ils sont nombreux, de toute façon, à le soutenir. Tu n’es pas raciste, mon ami, loin de là. Tu es humoriste de talent. Et il est heureux d’entendre cela. Il a des larmes aux yeux. Sauf que, et ça personne ne le lui dira peut-être, le racisme n’est jamais anodin, le racisme est une maladie, le racisme est un condensé de haine, le racisme détruit, le racisme est toxique et ultimement le racisme tue. Il lui suffit d’ailleurs de feuilleter les pages de son histoire pour comprendre de quoi il s’agit.