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MORISCLEROSIS : vivement le vaccin !

SAMAD RAMOLY

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Il existera toujours parmi nous des optimistes qui regardent la vie en rose, des pessimistes qui regardent la vie en noir, des utopistes qui fantasment sur un monde de rêve, des relativistes qui relativisent tout, quitte à pactiser avec la médiocrité ainsi que certains bigots. Toutes ces perspectives comptent. Les réalistes en revanche abordent le monde dans toute sa complexité, accueillant intuitivement ses nuances, et agissent en conséquence. Pour eux, l’idée d’une méthode universelle est une aberration. Leurs actions peuvent toutefois être soit durablement équitables, soit fatalement néfastes.

SAMAD RAMOLY

Bienveillante chez les élites dirigeantes, cette perspective oriente les politiques d’une nation vers le bien-être commun, puisant dans le vécu des citoyens et composant avec la mondialisation. Autrement, les dirigeants dissimulent cyniquement leurs agissements dans notamment des slogans, des idéologies, des récits souvent mythifiés d’un autre temps ou d’ailleurs. Bref, une machination pernicieuse servant simultanément de berceuse qui n’est évidemment pas conçue pour répondre avec de l’imagination aux aspirations profondes et plurielles des citoyens. Cette perspective transforme les dirigeants en créatures surréelles avec le potentiel de tracer les contours du « système ». Parallèlement se trament l’enrichissement personnel et des réseaux de parrainage de ce « système » – nous surnommerons ces profiteurs les insiders (et le cas échéant, les outsiders). La fin justifiant les moyens.

Nous nous répétons que notre système parlementaire est d’inspiration westminstérienne, censée véhiculer une démarche résolument favorable aux citoyens. Or, et ce depuis longtemps déjà, les politiciens mainstream s’acoquinent au monde des affaires pendant que les politiques du gouvernement s’éloignent de l’intérêt général. Faute de certains médias mainstream suffisamment vigilants (sous l’emprise des gros annonceurs et de leurs facilitateurs-politiciens), de mécanisme de fonctionnement parlementaire propice à la transparence et à la redevabilité, de brigades anti-corruption et pro-concurrence impitoyables. Une situation semblable certes à pratiquement tous les pays du monde, pas selon la gravité n’empêche. Elle nourrit à l’usure des ressentiments anti-establishment dont la créature suprême est incarnée par le fantasque Donald Trump, et ses avatars.

Reset global

Depuis plusieurs siècles, la majeure partie du monde a été sous l’influence de la perspective « occidentale » construite par les élites dirigeantes et représentée d’abord par l’entente franco-britannique avant que les États-Unis ne deviennent le moteur. Contrairement à l’empreinte des autres civilisations, cette perspective favorise une approche binaire de l’existence. La liberté individuelle passe avant l’esprit de la communauté, la raison ne peut pas intégrer la dimension émotionnelle (dramatique lorsqu’elle est religieuse), la technicité prime sur le ressenti, etc.

Spinoza, le sage du 17e siècle, avait pressenti la toxicité de l’approche non-holistique/non-intégrée qui fait fi de la notion de complémentarité et de solidarité, aujourd’hui l’anthropologue Joseph Henrich et d’autres s’alarment. Dans les années 80, cette perspective « occidentale » a asphyxié la pensée interdisciplinaire au profit de l’expertise réductrice. L’économisme et ses experts les économistes mainstream – heureusement que des économistes Millenials s’efforcent à s’émanciper de l’incapacité de certains de leurs ainés à think outside the box – étaient désormais érigés en éclaireurs du « système ». Maurice ne faisant malheureusement pas partie de ces rares pays épargnés. Depuis quelques années déjà l’hégémonie « occidentale » s’effrite avec le nouveau contexte géopolitique international, et dans ce sillage, la crispation se mondialise.

Pire, alors que Covid-19 a bouleversé davantage notre normalité et a bousculé la perspective des capitaines politiques et des affaires presque partout ailleurs, ici le nombrilisme persiste. Même le Financial Times, la voix du capitalisme mondialisé, a changé de perspective. Il ne s’agit pour nous ni de s’inscrire au reset genre stakeholder capitalism ni à celui du socialisme réinventé. Mais d’un leadership visionnaire capable de diagnostic sans complaisance qui, hélas, nous échappe dangereusement. Idem pour la vision globale, la planification et les compétences locales requises pour une mise en œuvre maîtrisant les coûts et respectant les normes scrupuleusement. La solution n’est certainement pas de tout externaliser à la technocratie internationale bureaucratisée. Nous pouvons nous inspirer des meilleures pratiques à l’étranger, rechercher l’accompagnement de notre diaspora, mais les solutions ne peuvent être que locales et hybrides.

Depuis 1968, nos gouvernements successifs nous ont offert des avancées notables. Sans vraiment se soucier de leur rendement effectif dans le temps. Prenons l’État providence qui n’arrête pas de perdre en efficacité et en qualité. Ce n’est pas le ciblage des bénéficiaires qui rendra le contrat social avec le peuple efficient, mais un engagement ferme à l’extirper du gaspillage et de la corruption. Singapour, la Corée du Sud et les pays scandinaves surtout ont longtemps internalisé l’impératif d’un État proactif et juste. Comme le système éducatif et celui de la santé, un système de transport public intégré ne doit pas souscrire à l’impératif de rentabilité financière. D’ailleurs, dans certaines villes le transport public est gratuit. D’autres envisagent de leur emboîter le pas, ayant bien anticipé l’impact multidimensionnel sur les marchés de l’emploi et des loisirs, et la société dans son ensemble.

En ce qui concerne notre modèle de développement, il n’a jamais été fondé sur des incitations à être innovant et performant mais sur les privilèges (rentes, copinage, accords préférentiels et roupie anémique). Tous nos gouvernements ont su brandir l’édification des infrastructures publiques (qui tend à rimer avec affairisme) comme trophée de ce développement et abuser du journal télévisé (JT) de 19h30 pour promouvoir l’élan. Si auparavant les gouvernements faisaient mine de faire attention à ne pas envenimer les comptes publics même si l’usage du JT était déjà grotesque, le gouvernement actuel s’autorise toutes les largesses. Une descente certaine en termes de qualité de gouvernance qui en dit long sur la validité de l’indice Mo Ibrahim.

L’épisode Covid-safe procure un confort éphémère qui pourrait booster cette image bidon de gestion impeccable mais qui cache mal ce qui couve : un système national à la dérive qui n’est ni robuste ni vertueux. Notre intégration à la finance mondialisée sans le protocole monétaire requis pour stabiliser notre monnaie (que d’autres petites économies très ouvertes sur le monde observent) a perverti davantage notre modèle de développement qui produisait déjà pas mal de distorsions et d’instabilité. Résultat : des circonstances qui constituent insidieusement un reflet inquiétant de nos comportements.

Une nation saine ne peut se passer d’un État omniprésent inspirant confiance et créant les conditions favorables au rayonnement des citoyens. Or, pour garantir leur mode de vie souvent bling-bling (que les outsiders rongés par l’arrivisme imitent) les insiders ont favorisé un modèle de développement qui désindustrialise et précarise une bonne partie des outsiders. La cherté de la vie que ce soit dans l’absolu ou proportionnellement au niveau des revenus et la crise du logement qui perdure agissent comme principaux vecteurs de cette désillusion. Il est utile de rappeler que 60% des habitants de Vienne en Autriche, pays qui génère vraiment des revenus élevés, bénéficient de logements largement subventionnés par l’État. Pour être performants, nous devons urgemment chercher à réduire considérablement les coûts du maintien des ménages et les coûts d’exploitation des entreprises. Dans cet aveuglement, le vieillissement de la population, parmi d’innombrables autres chantiers à occuper, et ses répercussions néfastes au dynamisme du pays ont été ignorés.

Quel avenir sans la désintoxication du « système » ?

L’investissement dans l’artifice, greenwashing inclus, qui sert à canaliser les regards et les critiques ailleurs que sur/contre les insiders, est aussi un aveu d’incompétence à construire une nation épanouie et compétitive. Le recours aux interdits, à l’instauration de la peur et au tout-répressif devient mode de gestion lorsqu’un gouvernement se sait inapte à mesurer et prendre des risques pour naviguer dans un environnement mondial sans doute de plus en plus imprévisible et impitoyable. Là où ils s’attendent à un État empathique, les outsiders les plus vulnérables subissent une stigmatisation. Pas évident de ne pas chercher à « rod so bout » lorsque les obstacles visibles et invisibles se dressent partout. Ce n’est pas dans un déséquilibre existentiel que la motivation de se surpasser en respectant les lois émergera. Quand l’exemplarité est absente en plus.

Même avant Covid-19 les sociétés les plus avancées commençaient à s’imprégner d’un mode de consommation responsable. Depuis Covid-19 la frugalité et l’expérientiel s’ajoutent à ce nouveau mode de vie. C’est impensable de s’attendre à un mode de vie sophistiqué quand le piège de l’endettement bouffe les revenus disponibles et les loisirs disponibles ne sont pas tous sains et variés, encore moins abordables. Les inégalités fracturent le pays alors que les gated communities, refuges pour les nantis, et que les Smart Cities subventionnées ciblant les étrangers se multiplient. Paradoxalement, la concentration économique et des terres entre les mains de quelques membres d’une toute petite communauté demeure un sujet tabou. Ce qui est en soi suicidaire*. Et de surcroit, un prétexte pour parrainer de nouveaux parasites.

La technologie nous a libérés de nombreuses tâches physiques. L’intelligence artificielle va nous libérer de nombreuses tâches intellectuelles. Sans un basculement vers un apprentissage expérientiel et interdisciplinaire, ce serait vain d’envisager un capital humain futur avec des facultés cognitives agiles et un sens pointu de discernement. Surtout avec l’usage accru des algorithmes pour consolider l’assise des insiders. Arrêtons de nous mentir. Sans l’éveil de quelques insiders visionnaires, d’une masse critique d’outsiders et d’une synergie entre tous les stakeholders, nous ne sortirons pas du cercle vicieux. Nous allons devoir nous contenter des prochaines embellies en contrepartie de plus de cicatrices sociétales dont la normalisation du travail bâclé, de l’incohérence, d’un mode d’opération propre aux faussaires et de l’incivisme.

* L’oligarchie dépigmentée [https://tchombo.blogspot.com/2009/03/loligarchie-depigmentee.html] *

* Pour une lecture complémentaire écrite en 2008 [ https://tchombo.blogspot.com/2011/01/salaam-gentillesse-legendaire.html]

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