GUILLAUME ROSE
Neuchâtel, Suisse

Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas dit « Je t’aime » mais cette fois, je n’ai pas envie de le faire.

La surface totale de notre planète est égale à 510 065 700 km2. Les océans représentent (aujourd’hui, hélas) 360 700 000 km2, les terres habitables sont, elles, de l’ordre de 149 400 000 km2. Enfin, il y a toi, en plein milieu de l’océan Indien, l’Ile Maurice, avec tes belles courbes et ta gracieuse silhouette de 1865 km2. Soit 0.00125% de la totalité des terres émergées. Petit appendice de l’écorce terrestre qui a éclos au milieu de cet océan indien. Des terres fertiles, un sol vivant, riche en vers de terre, champignons et bactéries, qui contribuent au bon fonctionnement du cycle de la vie. Un sol fertile où poussent de la canne à sucre, la vie, des hibiscus, la vie, des cocotiers, la vie, une multitude d’arbres fruitiers, la vie et, depuis quelques semaines des cadavres, la mort. À quoi joues-tu ? Qu’est-ce que tu me caches?

J’admets ici-même, et cela en toute loyauté, mon écœurement pour ce que j’ai entendu à ton égard.

Aujourd’hui, assis sur un banc cinq minutes avec moi, je pensais à toi. Toi qui m’as tant donné, des principes et des valeurs aux mille saveurs. Je trouve que tu te laisses aller, tu me fais presque pitié. Tes belles courbes incurvées ont laissé place à de plates lignes droites. Ton maquillage est dégoulinant, dégoutant, déroutant. Mais avec qui traines-tu ? Où traines-tu ? Qui fréquentes-tu ? Qui t’influence ? Ma tendre, dis-moi, à qui as-tu vendu ton âme ? Quelle est donc cette vipère qui te consomme de l’intérieur? Des morts par-ci, des veuves par-là, des balles qui sifflent dans ton beau bassin.

Ma chérie, toi que je considère aussi comme mon troisième parent, tu es envahie de tellement de noirceur que je ne te reconnais même plus. C’est un sentiment aliénant. Moi, j’ai arrêté de parler de toi à mon entourage. La honte germe dans mon cœur, comme les bougainvilliers sur tes plaines du nord, de l’ouest ou encore de l’est. Comme cette même plante, n’oublie pas que tu es aussi volubile et que tu dois t’accrocher à un socle solide pour te développer et t’épanouir ; cela t’est nécessaire. Je t’en prie, aide-moi, ramène-moi vers toi. Mon île, tu es affamée, tu hurles, tu pleures, tu as envie… nous sommes plusieurs à entendre tes glaciales lamentations et tes atroces gémissements. J’entends ta grande douleur ainsi que tes vifs regrets. Fais tes deuils, répare tes lésions, Réveille-toi bon sang ! Debout ! Bouscule, fais mal mais sans sang, garde ton sang-froid. Bouge, agis, enlève ces chaines qui t’enlaidissent et fais de tes pleurs ta sueur.

Dans tes calculs, pense à ta jeunesse, pense à la suite, pense à l’avenir, revois tes films en noir et blanc, ou pour t’en inspirer ou pour rigoler aux larmes, pour rigoler aux « armes » de tes stupidités du passé. Permets-toi une seconde crise d’adolescence. N’hésite pas à entrer en éruption cutanée, et laisse couler la lave. Refais-toi une beauté, prends soin de ton peuple irrité, souffle, et efface cette trainée de mauvais souvenir. Achève ta puberté. Il est plus que temps de te réveiller ma grande, lève-toi, élève-toi et reprends tes droits. Reprends tes esprits, il est temps, plus que temps, de briller sur la scène mondiale et de récupérer ton statut de modèle social, économique, et pourquoi pas écologique question de te remettre au goût du jour. Fais ta révolution dans la paix, la justice, et librement.

Ils seront nombreux à venir te faire la cour ces prochains jours, apprends à choisir. Ils se présenteront comme les nouveaux artisans de ton bonheur. Pourquoi pas ? Mais tu décides, toi, à qui tu donnes ta confiance. Évite les hypocrites, rejette les sales bêtes, les arriérés, les clowns et les acteurs d’une autre époque qui tenteront de te passer l’anneau. Ne te laisse pas circonvenir par d’étonnants mots artistiquement agencés comme les miens. Ne te laisse pas amadouer par de belles promesses comme les leurs, et surtout ne te laisse pas berner par des pollicitations de jocrisse. Sois lucide, tu es reine et maitresse de ton destin, je pense. Procède de façon à ce que la règle morale qui dicte ton action d’aujourd’hui, puisse être élevée en loi universelle demain.

Lors d’un précédent « je t’aime », je te disais encore que tu serais peut-être, un jour, mon cercueil. Sache que, mourir dans tes bras fait toujours partie de mes plus vifs projets. Pour toi, je ramperais à tes côtés jusqu’aux portes des enfers. Sache que, tant que tu ne franchiras pas ce portail, je resterai parmi toi. Mon message touche à sa fin ici et maintenant, car mon système nerveux parasympathique s’active, un nœud se forme à mon estomac et ma gorge se serre. À bientôt Mama Later.