ASHVEEN KHEMRAZ

(Le P’tit fermier)

Vous qui lisez ces lignes, ne me jugez pas à la hâte. Parents, profs, amis je m’en veux de ne pas avoir été à la hauteur de vos attentes : j’ai longtemps essayé de réconcilier les miennes avec les vôtres, et aujourd’hui nous en sommes là. Cela faisait 15 ans que je pris ce corps d’humain, le plus beau et parfait selon les gens du livre et le plus difficile à obtenir selon les hindous, et j’ai cherché dès mon arrivée à en prendre la mesure. Je me souviens dès mon berceau d’êtres fabuleux (ours, dragons, sirènes et même une fois d’une femme d’une telle beauté et douceur – je sais aujourd’hui que c’était la Nature elle-même – qui me rendit dès ce jour accro aux rêves).

Mais vinrent les premières années de ce que votre société nomme « école ». Le mot provient, semble-t-il, de l’ancien français « escole », lui-même du latin et du grec. Chez les Grecs, le mot signifiait d’après le lexique de Liddell & Scott : « to be at leisure, enjoy ease, keep quiet ». C’est inquiétant de voir les mots dériver de leur sens jusqu’à signifier tout le contraire; pour ma part, je n’y ai pas appris à être à l’aise et jouir de l’oisiveté. Bien au contraire, je compris que le but était de remplir le temps de toute sorte de choses, le plus possible d’ailleurs qui puisse me détourner de mon centre (souvenez-vous, des dragons, sirènes etc…dont la réalité aurait dû être parfaitement accessible et traduisible par l’éducation véritable). Mais voilà, j’avais 3 ans, quoique j’eus émis comme objection (quand je ne réduisais pas tout cela au silence) amusait grandement les adultes autour de moi, et je finis moi-même par tourner en dérision ce que les grands nommaient fantasmagories.

Les choses se corsèrent à la cinquième année. D’où je viens, je sais par exemple que les mathématiques étaient chose sacrée, la langue chantée des fondements de l’univers. Mais à l’école on m’apprit qu’elles servaient à compter les pommes (nous sommes une société marchande mon fils, il est impératif de savoir tenir des comptes…). Et puis il fallait apprendre l’anglais et le français. Encore une fois chose étrange, parce qu’en même temps j’apprenais que les Anglais et les Français vivent à plus de 10000 kilomètres de mon île natale, que leurs administrations avaient entrepris d’envahir le monde il y a 500 ans et que celles-ci ont réussi à transformer la terre entière en une chaudière qui, eux-mêmes le disent, ne sera plus la même en 2050, je crois… J’eus donc à me coltiner la mathématique des pommes et la langue des gueux (Yavanas, disent les sages anciens de l’Hindoustan) à tendance suicidaire. Je dois avouer tout de même que certains de leurs poètes firent raisonner en moi la science centrale mais cette chose-école vous désamorçait sur le champ tout ce qui pouvait apporter de la transcendance, et donc de la joie profonde.

À la dixième année il devenait clair que tout cela ne serait que fumisterie. On nous expliquait maintenant que l’école nous garantissait notre moyen de subsistance de manière tout à fait honorable à condition d’en faire deux autres, dites secondaire et tertiaire, pour décrocher des diplômes. Mais je remarquais que papa et maman, tout aussi diplômés, n’en étaient pas pour autant bien nantis ; le milieu du mois était toujours tumultueux parce qu’il restait 2 semaines pour joindre l’autre bout… Tout cela suscita en moi de sérieux soupçons quant à l’utilité de ces études, mais je ne voulus point déplaire à mon entourage et fit taire mes réflexions d’hérésie qui trouvèrent refuge dans les rêveries et la contre-culture au début…puis dans les paradis artificiels.

J’avançais tout de même péniblement dans cet immense gâchis de belles âmes toutes consentantes à leur suicide intellectuel. Le ver était dans le fruit. Quand il eut fini de ronger l’intérieur, il ne restait à ce vêtement d’homme qu’à tomber pour renaître sous de meilleurs cieux.

Adieu.