Il y a eu l’indépendance en 1968, il y a eu 1982, il y a eu 1992, il y a eu 2003 et il y a eu le 29 août 2020. Quatre points d’étape cruciaux dans l’histoire politique de l’île Maurice post-coloniale et dite moderne. L’indépendance, pas vraiment l’aboutissement d’une âpre bataille, fut, néanmoins, une belle conquête et une avancée fondamentale.

Le grand chambardement de 1982, avec son premier 60/0 enregistré à la deuxième consultation populaire post-indépendance était, comme l’avait si bien écrit alors notre confrère Le Mauricien, « un coup d’État au crayon » qui tournait la page d’un gouvernement caractérisé par tous les excès. Et surtout une coupure avec la jeunesse qui s’était avérée fatale.

En 1992, ce fut l’avènement de la République. Une bonne chose mais elle est restée une coquille un peu vide depuis. Parce que la République n’a pas été accompagnée d’un toilettage ni des textes ni des institutions pour leur garantir un fonctionnement indépendant et rassurer les citoyens. Bien au contraire.

Après 1995 et son deuxième 60/0, il y a eu des alternances mais sans remise en question profonde de notre mode de gouvernance. Il avait été question de la création d’un sénat pour agir un peu comme un garde-fou contre les dérives autoritaires des institutions, mais le dossier fut vite enterré lorsque les trois quarts n’étaient plus là pour lui donner corps.

En 2003, il y eut la concrétisation d’un pari fou. Un tabou fut brisé avec l’installation d’un Premier ministre qui ne s’appelait ni Jugnauth ni Ramgoolam. Une période apaisée qui avait culminé avec la prestation d’homme d’État que livra Paul Bérenger qui, au soir de la défaite, le 4 juillet 2005, s’adressa sereinement à la nation et souhaita, avec le sourire, bonne chance à son successeur, Navin Ramgoolam.

Les conditions de l’alternance si rares dans un pays du continent furent saluées au-delà de nos frontières. Même les pires adversaires du leader du MMM, ici, avaient dû reconnaître qu’ils n’avaient jamais vu un vaincu, au résultat honorable de 42%, reconnaître la défaite de l’équipe qu’il dirigeait aussi dignement. Sans la moindre amertume.

Cela remonte à 15 ans. Les enfants majeurs aujourd’hui qui n’avait que 3 ans ne sauraient pas que Paul Bérenger a été le seul Premier ministre qui, lors de ses déplacements officiels à l’étranger, s’est fait accompagner, non pas de la seule MBC, mais des principaux titres de la presse nationale qui avaient pu librement rendre compte de ces déplacements.

Depuis ce dernier grand soir-là, le pays n’a connu que des ratés. Moins sur le plan social qu’à celui de la vitalité de ses institutions. De l’Assemblée nationale aux organismes publics en passant par la MBC, la descente a été constante jusqu’à atteindre les bas fonds depuis 2014. Nous sommes comme revenus à 1982. À un point inévitable de rupture.

Les Mauriciens ont dit samedi qu’ils ne voulaient ou ne pouvaient plus attendre rien qu’un jour d’élection, tous les cinq ans, pour s’exprimer et que l’heure était venue de battre le pavé et d’exprimer leur ras-le-bol des excès en tous genres perpétrés avec insolence et provocation depuis novembre 2019.

Avec seulement 37%, ils ont fait comme s’ils avaient obtenu un 60/0. Il n’y a qu’à écouter certains intervenants de la majorité lors des débats sur le budget pour s’en convaincre. Le plus beau, le plus grand, le plus fort, l’unique c’est Pravind Kumar Jugnauth, ont-ils chanté en chœur. On ne sait pas s’il s’est laissé prendre au jeu de ses flatteurs intéressés, mais il a, ces derniers mois, gouverné comme si Maurice était sa propriété personnelle.

Avant que ne vienne Bruneau Laurette, il y avait déjà une colère sourde qui grondait au sein de la population. Elle était excédée par le comportement révoltant d’un Speaker, par le vote de lois répressives ou rétroactives pour couvrir des actes illégaux, par la corruption endémique qui a entaché jusqu’à l’achat de produits pharmaceutiques en plein confinement.

Il y a aussi cette arrogance, qui ne passe absolument pas, des « porte-parole » du gouvernement ou du MSM — on ne sait plus tellement il y a une confusion des genres — les Bobby Hurreeram, Zouberr Joomaye, Joe Lesjongard, Maneesh Gobin et Ken Arian.

Les difficultés économiques liées à la pandémie et le confinement lui-même, cet enfermement physique ont fait qu’il y a eu une agrégation de facteurs déclencheurs qui ont conduit au soulèvement populaire et massif du 29 août. Le sort réservé aux squatteurs, le décès du bébé de Pointe-aux-Sables, les atermoiements qui ont marqué la gestion du Wakashio, les arrestations sélectives n’ont fait qu’alimenter le ressentiment.

Ce qui se passe au sein des administrations régionales, le changement de direction politique au conseil de Rivière Noire et les turbulences au sein de plusieurs municipalités, arrivées en fin de parcours, sont aussi des signes que, malgré ses tentacules, il y a des choses qui échappent au pouvoir qui se croit tout puissant. Ici et là, il y a des personnes qui ont décidé de ne plus obéir aux ordres et de prendre leur destin en mains.

Bruneau Laurette a été le catalyseur de cette frustration et de cette colère. Il a permis que ceux qui en ont marre et qui étaient éparpillés puissent se rassembler autour du drapeau national. Depuis le 29 août, le mouvement ne lui appartient plus. Les Mauriciens sont passés à une autre étape, celle de se faire entendre là où ils se trouvent.

Ce qu’attend le peuple désormais, c’est de tourner une page comme en 1982. L’État mammouth qui veut tout gérer de nos vies, la confiscation des organismes publics, leur politisation outrancière, la politique de nomination des petits copains, le favoritisme, le gaspillage des fonds publics, la corruption, l’absence de méritocratie et la culture de la médiocrité, ça n’a que trop duré.

La démocratisation et l’indépendance des institutions, la télé privée, c’est maintenant. Le programme doit être Horizon 2023. À l’occasion du 55e anniversaire de l’indépendance et les 31 ans de la République. Ce n’est pas un souhait. C’est une voie obligée.