Le multiple recordman de la natation mauricienne Bradley Vincent (28 ans), qui a été rapatrié en début de mois de l’Australie, sort de deux semaines de quarantaine à l’hôtel Gold Crest à Quatre-Bornes. Celui-ci revient sur son passage au pays des kangourous et nous parle également du chemin qu’il souhaiterait emprunter après sa carrière de nageur.

Pourquoi avoir choisi l’Australie au lieu d’un autre pays pour votre préparation olympique en début d’année ?

Depuis plusieurs années, j’avais Ben Hiddlestone comme entraîneur, et j’ai réussi à faire des temps extraordinaires sous sa houlette. Mais il me manquait quelque chose. De là, j’ai eu contact avec le coach Ashley Callus (ndlr : recordman du 50m nage libre et médaillé d’or olympique au 4x100m nage libre en 2000 à Sydney), qui avait des nageurs du même niveau ou plus forts que moi. Je n’avais jamais eu cette expérience et c’était une occasion à saisir.

Comment évaluez-vous votre préparation ?

En deux mois d’entraînement, j’avais de bons retours du coach Callus. Physiquement, j’ai pris 6 kg de muscles et je n’avais jamais été exposé à de telles séances dans ma vie. En plus de ça, j’avais des adversaires de taille, qui apportent une grosse motivation à se surpasser.

En quoi diffère l’encadrement australien de celui de Maurice ?

Je dirai simplement que le niveau y est tout autre. On ne peut comparer les deux pays. À Maurice comme en Australie, nous avons la même vision professionnelle, mais ils ont une longueur d’avance sur nous.

« Par cette pandémie, j’ai des amis et de la famille qui ont tout perdu»

Une collaboration entre Maurice et l’Australie sera certainement bénéfique pour les locaux…

Bien évidemment. Des coaches comme Callus ont beaucoup à partager. Je ne parle pas d’un long partenariat, mais de camps d’entraînement où il formera des entraîneurs mauriciens afin qu’ils puissent s’adapter à de nouvelles méthodes d’entraînement. Et ce sont les nageurs mauriciens qui en seront les grands gagnants.

En 2019, vous êtes le premier Mauricien à nager sous les 23 secondes au 50m libre. C’était quoi votre objectif pour cette année avant la pandémie de COVID-19 sur cette distance ?

Je souhaitais me rapprocher des 21 secondes. Et c’est une des raisons pour lesquelles Ben et moi avions opté pour l’Australie, afin que je puisse réaliser cette performance.

Racontez-nous la période de confinement en Australie…

Dès l’apparition de la COVID-19, toutes les infrastructures sportives ont immédiatement fermé et même les athlètes de haut niveau comme James Roberts (demi-finaliste aux Jeux Olympiques 2012) ont dû cesser leurs entraînements. Sans gym et la natation, j’ai dû me contenter des exercices de base. J’ai été très limité.

On retiendra le message engagé adressé au gouvernement mauricien en mai dernier, car vous souhaitiez retourner à Maurice. Outre le désir de revenir au pays, c’était quoi le but derrière cet appel ?

Par cette pandémie, j’ai des amis et de la famille qui ont tout perdu. Ils avaient sollicité plusieurs personnes, mais n’ont reçu aucune aide. Du coup, j’ai utilisé ma voix afin que l’État mauricien puisse m’entendre. Durant ce temps, certains se sont concentrés uniquement sur la politique, ce qui est bien, mais ils avaient oublié la sécurité des Mauriciens qui étaient bloqués à l’étranger.

Les retours ont été plutôt positifs ou négatifs ?

J’ai été vraiment surpris dans les deux sens. Je n’aurais jamais pensé que mon appel allait avoir une telle portée. Mais j’ai eu des retours très négatifs. Certains me disaient que je risquais des représailles. À force d’avoir eu des messages de ce genre, j’ai désactivé mon compte Facebook, car cela devenait pesant.

Pensez-vous que les sportifs doivent être beaucoup plus impliqués dans le social ?

Évidemment. Les sportifs ont le pouvoir de se faire entendre et pour cela ils doivent en être fiers. Toutefois, cela doit se faire de la meilleure des façons, sans but personnel.

Qu’en est-il de la quarantaine à Maurice ?

Lorsque j’ai atterri à Maurice, c’était un soulagement, car j’ai été vraiment chanceux d’avoir pu être rapatrié. Mais certainement, j’avais une pensée spéciale pour les Mauriciens qui n’avaient pu faire le déplacement. En ce qu’il s’agit de la quarantaine, je ne peux dire que ce fut difficile en ce qu’il s’agit du confort. Je dois féliciter le personnel médical qui a été aux petits soins avec moi. C’est dans l’aspect sportif que cela a été plus difficile. Mais comme en Australie, j’ai dû me contenter des exercices de base.

Revenons sur les JIOI 2019. Quelle a été votre plus grande déception ?

Je dirai le 4x100m nage libre, car je savais que nous avions la possibilité de remporter l’or. Mais malheureusement, on a dû se contenter de l’argent.

Pensez-vous repartir en Australie au début de l’année prochaine afin de continuer vos entraînements pour les Jeux Olympiques de Tokyo ?

Je ne pense pas, car par rapport à la logistique, ce sera très compliqué. Aussi, je vais devoir faire deux semaines de quarantaine là-bas, et ce sera certainement une perte de temps. Toutefois, je continuerai mes entraînements à Maurice.

Selon vous, est-ce que ce serait judicieux d’annuler les Jeux Olympiques ?

Je ne sais pas ce qui est le plus triste, avoir des Jeux Olympiques avec des spectateurs à 50% ou à huis clos. L’émotion ne sera pas la même, surtout si un sportif les vit pour la première fois. Toutefois, je ne serai pas surpris si l’organisation annulait la compétition.

«Des JO tristes avec des spectateurs à 50% ou à huis clos…»

Est-ce que votre qualification pour les prochains JO sera plus compliquée ?

Oui, car la situation actuelle est totalement différente.

À 28 ans, vous êtes presque en fin de carrière. N’avez-vous pas l’impression d’avoir mis la barre trop haut pour la nouvelle génération ?

J’ai débuté la natation à 21 ans. En 2012, j’avais dit à Michael Glover, alors CEO du TFES, que le jour où je prendrai ma retraite, je vais être le meilleur nageur de toute l’histoire de la natation mauricienne. Je pense avoir rempli ce contrat. En ce qu’il s’agit des jeunes, je ne pense pas que la barre soit trop haute, mais j’estime que les nageurs doivent se servir de ma carrière comme motivation, afin qu’un jour ils puissent me dépasser. Les records sont faits pour être battus.

Avez-vous pensé à votre après-carrière ?

Je ne pense pas quitter complètement la natation. Car je souhaiterais partager mes expériences à la jeune génération.

L’idée de vous voir comme entraîneur n’est pas à écarter ?

Si je deviens un entraîneur, ce sera simplement par passion de la natation, mais professionnellement, je me dirigerai dans le domaine de la communication.

Pensez-vous avoir les ressources nécessaires pour participer aux JIOI 2023 ?

Pour les JIOI 2023, je souhaiterais m’aligner en tant que coach. Voir mes élèves sur le podium serait la cerise sur le gâteau.

Quel est la philosophie de Bradley Vincent dans la vie ?

If there’s a why, there’s a how.