Dans la perspective de la présentation du Budget 2021-22, le 11 juin prochain, l’économiste Georges Chung Tick Kan constate que la situation économique est « tout simplement désastreuse ». Il considère qu’il ne faut pas sous-estimer les effets de ce marasme généralisé.

Nous abordons la dernière ligne droite en vue du Budget 2021-2022. Comment se présente l’économie du pays à quelques jours de cet exercice important pour le pays ?
Au vu de toutes les statistiques disponibles à ce jour sur la santé financière des entreprises, surtout les plus grosses, mais aussi par rapport aux indices économiques, la situation, pour dire le moins, est tout simplement désastreuse. Le déficit de notre balance commerciale va atteindre des sommets, l’économie est en profonde dépression, la roupie a perdu plus de 15% de sa valeur, et la situation de l’emploi est largement incertaine, avec plus 100 000 encore sous perfusion.

Quant aux grosses entreprises, dont le bilan et le compte d’exploitation ont été publiés au cours de ces dernières semaines, elles doivent donner le vertige à la fois aux actionnaires et à leurs banquiers. L’endettement, pour beaucoup, dépasse de loin ce qui est acceptable par rapport aux normes, alors que les pertes se chiffrent à plusieurs milliards, surtout dans le secteur de l’hôtellerie. À la veille du discours du budget, le COVID aura infligé au secteur public et au privé bien des dégâts de manière non discriminée. Il ne faut certainement pas sous-estimer les effets à venir de ce marasme généralisé.

Beaucoup pensent que la pandémie est à l’origine de la plus grande crise économique et sociale qu’aura connu le pays. Est-ce votre avis ?
En 1980, quoi que cela soit peu comparable, puisque notre structure économique était bien différente, la situation était bien plus périlleuse pour la société. Le taux de chômage, l’indice le plus utilisé pour prédire une explosion sociale, frôlait alors les 25%. Il ne restait que très peu dans les caisses de la Banque centrale pour payer les factures pour le riz et la farine ainsi que les autres produits de première nécessité. Il faut absolument, avec ce COVID, tout faire pour ne pas laisser pourrir davantage la situation.
Cependant, on avait beaucoup de chance en 1980, car le boom du textile est intervenu très vite, non seulement pour réparer l’économie, mais de manière encore plus importante, pour transformer toute l’économie mauricienne de long en large.

Près de 15 mois après le début de la pandémie à Maurice, estimez-vous que l’économie a été résiliente ?
Elle paraît résiliente grâce à la diversification de l’économie mais aussi dans une certaine mesure par les milliards d’injections du Wage Assistance Scheme. Mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin. Les Rs 20 milliards du WAS ne font qu’endetter davantage l’État, sans grande contrepartie de la production.

Quelle est la situation au niveau du secteur privé ? Vous qui êtes vous-même entrepreneur, est-ce que les entreprises tiennent le coup ?
Je serais tout bonnement inquiet et sans doute que je songerais à l’obligation ou à l’idée de mettre la clé sous le paillasson d’ici peu de temps. Aucune entreprise ne peut longtemps survivre dans une conjoncture où, pendant une année ou deux, l’essentiel du chiffre d’affaires arrive carrément à disparaître. De surcroît, l’entreprise est endettée et à haute intensité de capital, comme les hôtels. Pour les autres activités, comme celle du transport et des banques, les intermédiaires qui tournent autour du secteur de l’hôtellerie, elles doivent en ce moment subir une baisse drastique de leurs ventes sans savoir quand la situation reviendra à la normale. Si d’aventure l’hôtellerie fait naufrage, cela provoquera bien des dégâts.

Est-ce qu’une augmentation du taux de chômage est inévitable ?
Au train où vont les choses, hélas, cela me paraît inévitable quand cessera le WAS et quand viendra la réouverture des frontières. Tout le secteur du tourisme et tout ce qui tourne autour n’auront plus accès à l’aide financière de l’État. Il faudra quelques années pour que tout le secteur se retrouve. Je pense que beaucoup d’entreprises ne pourront attendre, compte tenu du poids de leurs dépenses et de leur endettement.
Pour tout le pays, pour éviter cette dégradation de l’emploi, la réouverture des frontières, malheureusement, ne sera pas suffisante. Il faut, comme pour la crise de 1980 et du début du siècle, avec le démantèlement de l’accord multifibre, songer sérieusement à transformer l’économie. Seule la transformation de notre économie pourra résorber la hausse du chômage à venir. En effet, le textile et l’habillement au cours des années 1980, et le secteur des services financiers, dans les années 2000, ont singulièrement transformé notre économie pour, surtout, sauver l’emploi. Les pistes de cette nouvelle transformation ne manquent certainement pas.

Le dernier rapport de la Banque mondiale sur Maurice, intitulé “Mauritius Country Economic Memorandum, Through the Eye of a Perfect Storm – Coming Back Stronger from the COVID-19 Crisis”, considère : « The COVID-19 crisis presents policy makers with an opportunity to confront long-standing challenges. The current crisis brought to the fore the need to address long standing challenges to inclusive growth – unlocking investment, restoring competitiveness, maintaining inclusiveness, and doing more with fewer public resources. » Comment appréciez-vous cette remarque ?
Avec tout le respect que l’on doit avoir pour les économistes de la Banque mondiale, ce ne sont que des formules généralisées, bien que nécessaires pour se refaire une santé. C’est comme un médecin qui vous dit d’améliorer votre alimentation et de faire des exercices au lendemain d’une crise cardiaque. Il faut aller plus loin, pour nous faire la démonstration, comment la technologie nouvelle, l’économie bleue et la nouvelle énergie durable, qui peuvent transformer notre économie de fond en comble afin de pouvoir produire et exporter, générer des revenus nouveaux pour les entreprises et le pays, et créer des emplois pour les jeunes.
En quelques années, le textile et l’habillement, les secteurs de l’offshore, première et deuxième versions, tout au long des années 1990 et 2000, ont produit des dizaines de milliers d’emplois et des centaines de milliards de roupies de devises. C’est comme cela, en transformant notre économie, que l’on pourra renverser la donne.

La Banque mondiale est très critique au sujet du recours du ministère des Finances aux réserves de la Banque de Maurice pour financer son budget. Qu’en pensez-vous ?
Je crois que c’est une tempête dans un verre d’eau. Certes, ce n’est pas le métier d’une Banque centrale. Mais nous vivons une période exceptionnelle. Après tout, La Banque centrale, même si elle opère indépendamment, peut utiliser des moyens financiers autres que ses réserves pour venir à la rescousse du ministre des Finances. On semble être d’accord là-dessus.

De quelle marge de manœuvre dispose le ministre des Finances ?
Je crois que le ministre doit être réconforté par le fait que même les pays les plus nantis, comme la Grande-Bretagne et la France, ont déjà franchi de loin le taux d’endettement des 100%. Mais attention : si on dépense et si on s’endette davantage, il faudra que ce soit impérativement pour des projets à forte propension de création d’emplois et de croissance.

Quelles sont les mesures les plus pertinentes que vous souhaiteriez voir dans le budget ?

Un investissement conséquent et une incitation à investir dans les nouvelles technologies afin de moderniser nos secteurs traditionnels, et pour se lancer dans de nouveaux secteurs, comme la 5G, l’intelligence artificielle, la mer et l’énergie durable.

Pensez-vous qu’on devrait commencer à rouvrir nos frontières ?
C’est un impératif économique, au risque d’arriver à un point de non-retour. Tout en mettant en œuvre, bien entendu, les protocoles indispensables par rapport au COVID. Mais comme je le disais, cela sera insuffisant. Il faudra commencer par transformer l’économie dans le même souffle.

Avec la présence de Maurice sur la liste noire de l’UE et la liste grise de la FATF, le secteur financier semble commencer à ressentir les effets négatifs. Jusqu’où pourrons-nous résister ?
Le problème ne paraît pas difficile à résoudre. Il suffirait d’un peu de bonne volonté sur le plan politique et d’exécuter des choses relativement à portée de main pour rassurer l’Union européenne et la FATF à l’effet que nous faisons des choses de manière correcte et dans un esprit de bonne gouvernance. Mais la volonté politique doit faire l’effort, quel que soit le prix. C’est un travail pour tous les ministres et toute l’administration de toutes les institutions, surtout celles qui sont responsables de l’application des lois, et pas seulement relevant des finances, mais aussi celles relevant de l’intérêt public tout court.

Dans votre dernier ouvrage, “Vaccinons notre économie”, vous parlez longuement de la crise sanitaire, qui affecte le monde entier. S’il fallait faire un état des lieux à ce sujet, que diriez-vous ?
Que les crises sont des opportunités pour se lancer dans la modernité et pour créer des secteurs nouveaux. Je n’invente rien. L’Allemagne et le Japon, terrassés par la défaite au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ou encore Singapour face à son expulsion de la Fédération de la Malaisie, face à l’adversité, ou encore la grande crise de 1929, étaient tous de bonnes raisons pour se réinventer.

Quelles sont les mesures que vous préconisiez dans votre livre et qui tiennent toujours la route et pourraient figurer dans le budget ? Le gouvernement devait-il revoir sa stratégie pour notre retour vers le progrès ?
Je fais la démonstration, preuves à l’appui, de la manière dont un pays peut retourner une situation fortement compromise, car ce n’est pas la première fois qu’une crise nous met à genoux. Pour sortir de la présente crise sanitaire, de nouvelles voies sont possibles, à condition que nous sachions moderniser nos secteurs classiques, à savoir le tourisme, l’agriculture, l’industrie et les services financiers, et innover pour de nouveaux piliers économiques, à savoir les énergies vertes, comme le solaire et l’éolien, les nouvelles technologies en soutien scolaire ou comme assistance à l’agriculture, la médecine valorisant le tourisme, l’exploitation raisonnée d’un domaine maritime considérable… Autant de piste de progrès que nous permet aujourd’hui la technologie nouvelle. On est dans l’obligation de prendre ces virages si on veut assurer notre avenir.