Notre invitée de ce dimanche est le Dr Catherine Gaud, immunologiste française ayant longtemps travaillé à La Réunion et qui fait partie de la cellule de crise médicale créée par le gouvernement mauricien pour gérer l’épidémie de coronavirus. Cette interview a été réalisée hier matin par téléphone, en raison de l’emploi du temps extrêmement chargé du Dr Gaud.

Commençons par vous présenter Catherine Gaud. Vous êtes immunologiste et avez longtemps travaillé à La Réunion. Vous avez collaboré avec Maurice, notamment avec PILS, dans le cadre de l’épidémie du sida avant de devenir la vice-présidente de la région Réunion aux côtés de Pierre Vergès. Après la politique, vous êtes revenue à vos premières amours, la médecine.
– En fait, je n’ai jamais cessé d’être médecin. Quand j’étais vice-présidente de la région Réunion, c’était au titre de représentant de la société civile tout en poursuivant mon travail de médecin à l’hôpital. En tant qu’immunologiste, je me suis particulièrement intéressée aux enfants qui naissent avec une immunité perturbée et aux maladies virales. Avec l’épidémie de coronavirus, je suis exactement dans ma spécialité.

Qu’est-ce que ce virus qui fait trembler le monde et qui pousse au confinement un tiers de l’humanité ?
– Le coronavirus est connu depuis des années et fait partie d’une famille de virus qui peuvent être à la fois très dangereux et assez bénins. C’est cette famille de virus qui a donné le Sras en 2002 et également le Mers, un syndrome respiratoire avec une mortalité aiguë qui est apparu au Moyen-Orient. Le coronavirus peut aussi donner des maladies complètement bénignes, puisque beaucoup de rhumes y sont liés. Le nouveau coronavirus est comme les autres, comme le VIH, c’est-à-dire que son réservoir est animal. Pour le VIH, ce sont les singes, pour le coronavirus qui nous concerne, c’est la chauve-souris et le pangolin.

Quels sont les éléments qui ont conduit à l’explosion de la forme de coronavirus que nous subissons depuis quelques mois ?
– Premièrement, ce virus est extrêmement contagieux, beaucoup plus que celui de la grippe, par exemple. Pour l’instant, il n’est pas plus mortel que le virus de la grippe qui, je le rappelle, fait, sans que personne n’en parle, plus de 400 000 morts chaque année dans le monde. La grippe tourne autour du monde selon les saisons, mais le coronavirus touche tous les pays du monde en même temps. Et comme il est très contagieux, il touche les populations de façon tellement aiguë que la crise sanitaire qu’il provoque entraîne une crise économique qui va peut-être se transformer en une crise financière. C’est une situation totalement inédite.

On avait dit, au départ, que le virus ne touchait que la population âgée, sujette à des problèmes médicaux. Or, à Maurice, on parle de victimes jeunes et même des enfants. Est-ce que le virus aurait muté ?
– Il faut bien comprendre que la maladie est à la fois virale et immunitaire et comprend deux stades. Le premier stade est le suivant : après avoir été en contact avec une personne touchée, le ou la contaminé(ée) a une période d’incubation de 14 jours, mais plus ça va et plus on se rend compte que cette période d’incubation se situe, en fait, entre 2 et 7 jours. Après cette période d’incubation la personne fait une maladie virale : elle a de la fièvre, de la toux, des courbatures et puis c’est beaucoup plus fréquent chez les personnes âgées, de la diarhée, des vomissements, une immense fatigue et de la difficulté pour respirer. La première semaine de la maladie n’est pas si grave que ça, mais entre le huitième et le onzième jour arrive une période déterminante avec une réaction du système immunitaire qui commence à fabriquer des cellules et des anticorps contre le virus. Il se trouve que chez les personnes âgées qui ont d’autres maladies, cette réponse du système immunitaire est excessive, comme un emballement. C’est cet emballement qui va entraîner des infections pulmonaires qui peut tuer le malade. Or, pour que cette réaction se fasse, il faut que la personne ait dans ses poumons certaines cellules du système immunitaire que les petits enfants de douze 13 ans n’ont pas. Mais en médecine, il y a toujours des exceptions, on peut être jeune, voire un petit enfant, et avoir d’autres maladies qui permettent au coronavirus de se développer.

Donc, à moins d’avoir déjà des défaillances médicales, les enfants ne sont pas concernés par le coronavirus…
– Exactement. Mais par contre, ils peuvent être touchés par la maladie, qui touche tout le monde et, sans doute, beaucoup les enfants. Ils sont touchés, mais n’ont aucun symptôme et la maladie ne va pas jusqu’à la forme grave. On dit que la mortalité est d’environ 0, 2 % jusqu’à 50 ans et après ça s’accélère et le taux, qui est de 8 % dans la tranche de 50 à 70 ans, passe à 15 % pour les plus de 80 ans. Mais il faut aussi savoir que la mortalité dépend d’énormément de choses : de l’âge, de l’état de santé, des traitements médicaux que la personne suit, son taux d’obésité. Ce sont des facteurs de risques très importants. Au moment où je vous parle, toutes les personnes jeunes atteintes à Maurice avaient des problèmes médicaux. Pour l’instant, il n’y a pas eu de cas de jeunes contaminés sans problèmes médicaux.

Donc, tout le monde peut avoir le virus…
– Oui, mais tout le monde ne fait pas la même forme clinique. La plupart des gens, 80 % des cas, font une forme soit asymptomatique – ils n’ont pas les symptômes, mais ont le virus – mais peuvent le transmettre sans avoir le virus ou alors ont d’autres formes minimes de la maladie. Un soir, ils sont fatigués, le nez coule un peu et ils ont un peu mal au dos et puis le lendemain ils sont OK. Dans ce cas, le virus les touche, mais n’entraîne pas de forme clinique. Je le rappelle : seulement 15 % ont des formes graves de la maladie et les 5 % restants nécessitent la réanimation.

Donc, tout le monde peut avoir le coronavirus et peut en guérir. Est-ce que le virus sommeille dans l’organisme avec des possibilités de se manifester de nouveau ?
– Certainement pas. Quand on a été atteint par le coronavirus, l’organisme fabrique des anticorps pour protéger des possibles attaques du virus. Je pense pouvoir dire, sans me tromper, que l’organisme est protégé pour une longue période, plusieurs années en tout cas.

On dirait que les modes de transmission du virus sont diverses et variées. Nous avons eu à Maurice un chauffeur de taxi, une cliente de supermarché en sus des personnes qui ont été en contact avec des malades. Il y aurait donc beaucoup de formes de contamination ?
– Pas du tout. Il y en a deux dont on en est certains. Le premier c’est quand on est proche d’une personne malade qui postillonne, touche et éternue, ce qui fait qu’elle envoie le virus directement. C’est pour cette raison qu’il faut toujours, toujours se tenir à plus d’un mètre des personnes. Le deuxième mode de contamination c’est ce qu’on appelle « goutelletes et contact », c’est quand on touche des surfaces sur lesquelles le virus a été déposé. Quand on tousse, on crache et on postillonne, cela va se poser sur des surfaces et on peut se contaminer en les touchant. Les mains sont des vecteurs de transmission du virus et c’est pour cette raison qu’il est impératif de se les laver, de bien se les laver avec du savon au lieu de se contenter de les passer sous l’eau. Il faut également nettoyer les surfaces touchées par les mains, comme les poignées de porte, la table de la salle à manger, celle de la cuisine, les rampes d’escalier… Ces endroits doivent être régulièrement nettoyés. Il faut également souligner que, contrairement à ce qui a pu être dit, le virus n’est pas dans l’air, les petites parties qui circulent ne sont pas dangereuses. On ne peut être contaminé par l’air que quand on est confiné dans un espace clos, pas aéré, et pendant longtemps avec une personne infectée, comme la chambre d’un malade. Il y a très peu de virus dans l’air et pas en quantité suffisante pour contaminer les gens.

Donc, les masques que les Mauriciens portent ostensiblement depuis le confinement ne servent pas à grand-chose ?
– Ça ne sert à rien pour la population si elle fait tout bien. Quelqu’un qui respecte effectivement les gestes barrières : se laver les mains, se tenir à distance des personnes, ne pas toucher les surfaces à risques n’a pas besoin d’un masque. Mais je sais que c’est difficile de respecter les consignes et qu’il arrive parfois qu’on pose ses mains sur une table et qu’après on se gratte le nez ou on se frotte les yeux. Dans ces cas, le masque est utile, mais il ne faut pas le réutiliser sans arrêt.

Est-il vrai que le virus peut tenir plusieurs heures sur du papier, du textile ou du plastique ? Ce qui aurait été une des raisons qui ont mené à la fermeture de supermarchés et des magasins ?
– Pas du tout. Le virus peut se poser sur des vêtements, mais c’est comme dans l’air, en quantité tellement mimines que ce n’est pas infectant. Il ne faut pas non plus croire ce qu’on raconte : qu’il faut se déshabiller totalement avant de rentrer chez soi ! On a dû fermer les supermarchés parce que “malheureusement” si la plupart de la population mauricienne est raisonnable, il y a des gens qui ne respectent pas les consignes. On en a vu se précipiter sur les rayons des supermarchés, dans les magasins vendant du gaz en ne respectant aucune règle. C’est pour éviter les erreurs faites dans d’autres pays que cette mesure de confinement a été prise dans le cadre d’une politique très rigoureuse pour tuer l’épidémie dans l’œuf ou en tout cas l’empêcher de se propager. Le problème sera d’éviter que cela recommence.

Est-ce que, à partir des connaissances actuelles, la sortie du confinement sera difficile ?
– La sortie du confinement est un problème très important parce qu’il ne faut pas que les Mauriciens se recontaminent. Je ne parle pas de ceux qui auront été atteints et dont l’organisme a créé les anticorps nécessaires pour se défendre. Mais on ne sait pas quel a été le taux d’attaque, c’est-à-dire le pourcentage de la population mauricienne qui a été touchée au début de l’épidémie. Il va falloir adopter une stratégie de sortie de crise qui va faire en sorte que les Mauriciens continuent à adopter les bonnes pratiques – pas aussi dures que celles du confinement.

La France a décidé, vendredi soir, de prolonger le confinement pour une durée de quinze jours. Est-ce que ce même scénario pourrait s’appliquer à Maurice ?
– C’est une décision politique, basée sur des réalités scientifiques et médicales, qui appartient au Premier ministre de Maurice et son gouvernement. Mais je dirais que du point de vue purement scientifique, il serait vraisemblablement utile de poursuivre légèrement le confinement.

La chloroquine est recommandée par le gouvernement mauricien pour le traitement du coronavirus. Or, l’utilisation de ce médicament contre le coronavirus a suscité une énorme polémique scientifique. Quel est votre avis ?
– Il n’est pas certain du tout que la chloroquine soit efficace. Nous avons pour le moment des études dont les conclusions sont extrêmement contradictoires et d’autres sont en cours. On s’est dit, comme beaucoup de médecins dans le monde, que l’on pourrait, dans les cas de certains patients qui ne risquent pas d’avoir des effets secondaires, administrer ce médicament qui existe, qui est disponible et n’est pas coûteux. Il est prescrit par rapport à l’état du patient, on ne le donne pas à tous les malades. C’est une attitude qui est correcte.

En fonction des renseignements dont vous disposez, est-ce qu’on peut estimer quand Maurice atteindra le peak de l’épidémie ?
– C’est extrêmement difficile à dire parce qu’on a confiné à un moment où il y avait très peu de malades et parce qu’on ne sait pas depuis combien de temps l’épidémie était présente à Maurice. Le pays est extrêmement exposé au virus à cause des touristes, et plus particulièrement des touristes chinois ou des Mauriciens qui étaient en voyage à l’étranger. Il est probable que ces touristes ou ces Mauriciens aient pu faire véhiculer le virus assez tôt à Maurice et ont provoqué un début de contamination. Le gouvernement a décidé, très vite après les premiers cas, d’un confinement très exigeant et avec une détermination que je salue et qui devrait donner des résultats. Il y a malheureusement quelques personnes qui remettent en cause ces mesures en faisant n’importe quoi. Tout le monde doit respecter le confinement, car nous sommes dans une situation très, très fragile et nous n’avons pas du tout gagné la bataille. Avec tous ces éléments, il est très difficile d’évaluer le moment du peak. Il est possible qu’on ait très peu de cas et qu’on arrive à une courbe descendante.

Pour le moment, la courbe est plutôt ascendante…
– C’est parce que nous sommes en train d’absorber tous les gens qui ont été contaminés il y a 15 jours, trois semaines, quand le confinement n’avait pas encore été décrété. Un confinement donne un résultat trois semaines après. Personne ne peut dire quels seront les résultats de ce que nous sommes en train de faire, mais on a mis toutes les ressources de notre côté avec un confinement strict et le contact tracing, la recherche des personnes ayant côtoyé les contaminés, par des équipes très déterminées. Ce n’est sans doute pas parfait, mais je pense que ces mesures ont beaucoup contribué à diminuer la propagation de l’épidémie à Maurice.

Est-ce qu’il y a suffisamment de lits dans les hôpitaux si, par malheur, le virus prenait une courbe résolument ascendante très rapidement ?
– La réponse à votre question est très difficile. Dans tous les pays du monde, il n’existe pas suffisamment de lits d’hôpitaux pour accueillir tous les malades potentiels. C’est la même chose pour Maurice et il ne faut surtout pas se dire que tout va être facile. Si l’on a réussi à contenir suffisamment l’épidémie, on pourra faire face à la situation avec le personnel existant et extrêmement motivé. Je pense que s’il n’y a pas trop de pression, le système mauricien va pouvoir tenir le coup. S’il y a un peak important, le système mauricien sera, comme tous les autres systèmes, débordé et on fera de notre mieux. Pour le moment, on se prépare, les protocoles sont mis en place, les choses sont prévues avec également l’aide du privé et des volontaires. Face à la situation, il n’y a plus de parti politique, de public v/s le privé, mais un peuple mauricien qui doit être uni. On doit se préparer au pire et si on peut l’éviter grâce à ce que nous avons fait : tant mieux. Pour l’instant, on fait comme si on avait le pire à affronter.

Vendredi soir, le porte-parole du gouvernement évoquait une éventuelle réouverture des supermarchés et des boutiques. Est-ce que cette mesure ne risque pas, avec les gens s’y précipitant, de provoquer une nouvelle hausse de l’épidémie ?
– Il faudra bien réouvrir les supermarchés, les gens ont besoin de faire des provisions. Non, cette réouverture ne provoquera pas de hausse de l’épidémie si elle est bien organisée de façon à ce qu’il n’y ait pas de contamination. C’est en train d’être fait à l’heure actuelle et les explications nécessaires seront données en temps et lieu.

Que voulez-vous dire pour terminer cette interview réalisée au téléphone et alors que vous êtes en voiture vers des séances de travail ?
– Pendant une épidémie, si une seule personne ne suit pas les consignes, elle peut tout faire capoter et mettre en danger tout un pays. Le virus cherche toutes les occasions de se propager et n’en rate aucune. Il faut que les Mauriciens comprennent que la vie de tous leurs concitoyens et l’avenir de leur pays est entre leurs mains. Il faut absolument que les Mauriciens intègrent cette réalité et se conduisent comme des citoyens responsables.

Question personnelle pour terminer : est-ce que nos voisins de La Réunion vous ont laissé facilement venir mettre vos compétences au service de Maurice ?
– Vous savez, je vis une bonne partie de l’année à Maurice depuis que j’ai décidé de consacrer la dernière partie de ma vie professionnelle aux îles de l’océan Indien dans le domaine qui est le mien. Avec mon expérience, j’ai envie d’aider dans la mesure du possible. Les choses sont en place à La Réunion où les gens ont été formés, les protocoles mis en place et je n’ai pas grand-chose à apporter de plus. Ils n’ont vraiment pas besoin de moi. J’ai un mari et des enfants et des petits-enfants mauriciens, je connais très bien Maurice depuis plus de 45 ans ans et, c’est sans doute un avantage, je comprends parfaitement le kreol mauricien : je me sens beaucoup chez moi ici.

Puisque vous comprenez le kreol mauricien, on vous pose la question suivante : le ministre de la Santé a déclaré à la télévision dans le cadre de l’épidémie : « Ki bizin fer seki bizin.” Eski nou finn fer tout seki bizin, Dr Gaud ?
– Pas tout, parce qu’on ne peut jamais tout prévoir et qu’on ne peut pas être parfait. Je crois qu’il faut rester très humble face à cette crise et à ce virus qu’on connaît très mal. On a fait et l’on fait encore tout ce qu’on peut avec les moyens dont nous disposons, avec les pénuries de masques, de gants, de respirateurs. Comme tous les autres pays, on n’a pas tout ce qu’il faut de façon parfaite, mais il me semble que les bonnes mesures ont été prises, et qu’avec le concours de tout le monde, nous devrions éviter le pire. Je l’espère en tout cas.