— « Chaque semaine, on a en moyenne un cas localement ! »

— « Il faudra, sur les deux prochains mois, que les autorités fassent des dépistages réguliers dans les supermarchés et endroits publics, vu qu’aucune restriction n’a été émise »

— « Démarrée fin janvier, la campagne de vaccination est un échec total ! À presque la mi-2021, la moitié de la population n’a pas encore été vaccinée… Y compris des Frontliners, des seniors et des personnes vulnérables ! »

— « Se pa staf medikal kinn fote ! C’est le manque de leadership et de suivi du ministère de la Santé »

Depuis 6h, le samedi 1er mai, les Mauriciens ont repris leurs activités “normales”. Le deuxième confinement a été levé. L’ancien directeur des services de la Santé, le Dr Vasantrao Gujadhur, a ponctué cette deuxième vague par une présence constante. C’est sa façon, à lui, explique-t-il au Mauricien, « d’accomplir mon devoir de patriote : j’ai contribué, par le biais de mes propositions et mes suggestions, à aider les décideurs politiques, et mon pays, à ne pas sombrer dans une deuxième vague dévastatrice ». Il précise que « le virus est toujours là ». Et d’ajouter : « le grand problème, avec cette reprise, c’est que le gouvernement n’a émis aucune restriction ! Ce sera donc à tout un chacun d’assumer pleinement ses responsabilités, de se protéger et de protéger les autres. Mais aussi aux autorités de sévir et prendre les mesures qu’il faut, de mettre en place, sur les prochains mois, des dépistages et des monitoring continus pour suivre l’évolution de l’épidémie. »

Ce deuxième confinement est levé le samedi 1er mai. Les Mauriciens sont-ils prêts à reprendre leurs activités « normales », bien entendu, dans le respect des consignes sanitaires ?

Le problème avec cette présente reprise, c’est qu’aucune consigne n’a été donnée ! Comme si on lâchait les gens dans la nature… Les personnes âgées, par exemple, devront éviter de sortir. Mais inévitablement, tout le monde va sortir ! Le premier problème qui se pose, c’est que, bien que l’ensemble de la population respecte les gestes barrières — port du masque convenablement, usage de gel hydroalcoolique régulier, lavage fréquent des mains, respect de la distanciation sociale — tout cela tombe à l’eau dans les endroits clos et où les foules sont amenées à se réunir !

Comment cela va se passer dans les transports publics ? Qui s’assurera que les consignes sont respectées ? Deuxièmement, un certain nombre d’endroits vont rester fermés, comme les salles de sport. Où iront les jeunes ? Vers les supermarchés également ! Donc, cela va faire une concentration énorme de la population dans ces endroits ! Comment est-ce que les préposés parviendront à faire respecter les consignes ?

Il y aura, très certainement, un relâchement dans les attitudes et les comportements dans peu de temps. Quelles sont vos consignes en ce sens ?

Un relâchement est inévitable : on l’a bien vu, la dernière fois, après le premier confinement. C’est là que les autorités doivent assumer pleinement leurs responsabilités et sévir. Il faut qu’elles prennent des mesures contre ces personnes qui ne portent pas, comme il le faut, leur masque ou qui ne l’ont pas carrément. Et contre ceux qui ne respectent pas la distanciation sociale. Si elles ne font pas tout cela, comme il le faut, on ne sera jamais à l’abri !

Il ne faut pas oublier que le virus invisible est toujours là… Il ne se passe pas une semaine sans qu’on recense un cas, en moyenne. Donc, il s’agit de ne pas relâcher la vigilance. Bien au contraire ! Il va donc y avoir de gros mouvements de foules dans des endroits clos. Et il ne faut pas oublier qu’avec les patients dialysés, le virus demeure encore dans leur corps, même après qu’ils soient sortis de leur quarantaine. Ce sont de potentiels vecteurs…

Cette deuxième vague de COVID-19 a-t-elle été bien gérée par les autorités, comparé à la première, selon vous ?

Je ne vais pas faire de comparaison. Pour la simple et bonne raison que le premier confinement, on découvrait une situation totalement inédite ! Il y a eu beaucoup de cas importés, des cas en quarantaine, des cas recensés dans la communauté, un peu partout dans l’île.

Avec la deuxième vague, on a eu les “clusters” : Forest-Side, l’entreprise d’import de fruits et légumes, des régions comme Dubreuil, La Caverne, à Vacoas, Highlands, mais aussi l’hôpital de Souillac, le centre de quarantaine de l’hôtel Tamassa…

Au final, le système mis en place dans les centres de quarantaine a été mal géré !

Quels sont les couacs que vous retenez ?

D’abord, il y a le transport des malades : il n’y a pas eu de respect des normes sanitaires. Trop de patients ont été véhiculés en même temps, par exemple. Où est le respect de la distance ? Ceux qui sont positifs et ceux qui sont négatifs ont été mis ensemble ! Ensuite, on a isolé les patients dialysés. De plus, leur alimentation n’était pas équilibrée et appropriée à leurs problèmes de santé.

Au centre, où les patients effectuaient leur dialyse, une fois de plus, est-ce qu’il y avait désinfection régulière des chaises, équipements, et autres ? Est-ce que les patients positifs passaient après les patients négatifs, ou vice-versa ? Ou ensemble ? Qu’en est-il du « follow up » médical des patients ? Était-il régulier ou sporadique ? Donc, il y a eu une foule de problèmes et de manquements qui a fait que ça n’a pas marché !

Ce deuxième confinement a hélas été marqué par les décès malheureux d’un grand nombre de patients qui étaient sous dialyse. Quelle est votre lecture de ce qui s’est passé ? Kisanla finn fote ?

C’est l’ensemble du système qui a flanché. Par exemple, pourquoi, à ce jour, nombre de Frontliners ne sont toujours pas vaccinés ? Idem pour les seniors et les personnes vulnérables, comme des patients présentant des pathologies spécifiques, des complications et des comorbidités. Pourquoi ces patients sous dialyse n’avaient pas encore été vaccinés ?

Les vrais responsables sont le ministère de la Santé, ses techniciens, ceux qui prennent des décisions. Pas le staff ! Et on essaie, hélas ! de faire porter le chapeau par le personnel. Me pa zot kinn fote ! L’ensemble du personnel médical et paramédical est dépassé. Découragé et n’en peut plus. Le système est là. Les protocoles sont là. Pourtant, rien n’a marché comme il le faut. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas eu de leadership, de volonté de prendre le « lead » et de faire avancer dans la bonne direction.

Comment avez-vous vécu personnellement cette deuxième vague ?

J’ai vécu cela de loin, comme je ne fais plus partie du ministère de la Santé. Mais, en même temps, j’ai tenu, en tant que patriote, à contribuer à protéger mon pays. Je l’ai fait en intervenant constamment et régulièrement via les médias, que ce soient les journaux et les radios, mais aussi par le biais des réseaux sociaux.

Je conçois que c’est mon devoir de citoyen de partager mon savoir et mon expérience. À chaque occasion qui m’a été donnée, j’ai partagé mon point de vue. J’ai émis des suggestions et des propositions, quand j’ai vu qu’il y avait des problèmes.

Certains ont pris cela comme des critiques, c’est malheureux et triste. Ce que je cherche à faire, tout le temps, c’est d’apporter ma contribution pour quelque chose de constructif et ainsi limiter les dégâts.

Comme chaque Mauricien, je ressens le besoin d’aider mon pays et d’éviter qu’on ait des problèmes.

Quelle est la marche à suivre pour les prochains mois, selon votre expertise et votre expérience ? Quels sont les conseils que vous donneriez au GM ?

Il sera très important, dans les deux prochains mois, que les autorités ne fassent pas preuve de laxisme et de manque de vigilance. Il faudra être sur le front, dans les endroits publics. Je pense là aux supermarchés et aux Area Health Centres et centres communautaires, entre autres, où des médecins sont affectés. Il faudra faire des dépistages dans les supermarchés, de manière régulière et systématique, dans toutes les régions du pays, puisque ce seront les endroits où le grand public circulera et effectuera un échantillonnage complet : des enfants, des ados, des adultes, des seniors, ainsi que les membres du personnel de ces supermarchés qui traitent directement avec le grand public.

Dans les centres de santé, il faudra également que les médecins affectés réalisent des dépistages, “at random” et sur un échantillonnage, encore une fois. Il faudra effectuer des “swabbing” notamment. Et en ce qui concerne les patients dialysés, il faudra un “close monitoring”, surtout pour le centre de traitement de Souillac, qui a été un “cluster” en lui-même… Il faudra tout aussi bien perpétuer les dépistages dans les “covid testing centres”.

Et, élément important, il faudra aussi inclure les cliniques privées dans le processus. Il faudra maintenir ces exercices et enregistrer toutes les données sur une période minimale de deux mois. Et ce n’est qu’en parcourant, justement, ces données, que l’on verra l’évolution de la maladie… Si aucun cas n’est recensé, on saura qu’on est “safe”, mais pas “free” !

Vos conseils et suggestions sur la campagne de vaccination qui a été interrompue…

La campagne de vaccination est un échec total ! Elle a débuté fin janvier, on est entré en confinement, et presque à la moitié de l’année, la moitié de la population n’a pas encore été vaccinée ! 11% l’ont été et uniquement la première dose. La deuxième a récemment commencé. Et on parle d’immunité collective ? Pour cela, il faut que 70% de la population soit vaccinée.

En ce moment, on vaccine les enseignants et le personnel comme les chauffeurs, les aide-chauffeurs. Mais est-ce que les autorités n’auraient pas dû plutôt cibler les plus de 50 ans dans cette catégorie, et leur donner priorité et continuer la campagne de vaccination de la population, en parallèle ?

Dans le monde entier, actuellement, le marché des vaccins est saturé : les grandes puissances du monde ont la priorité, c’est un fait. Quand est-ce que le pays aura de nouvelles cargaisons de vaccins pour poursuivre la campagne ? À ce rythme, l’an prochain, ceux qui se seront déjà fait vacciner cette année seront en train de se refaire vacciner, et il y aura toujours des Mauriciens qui attendront de se faire injecter leur toute première dose !

Et on parle de rouvrir nos frontières ? Pour cela, il faudra, comme l’ont fait les Seychelles, s’assurer que toute la population soit vaccinée, d’abord. On est très, très en retard !

Votre mot de la fin ?

Mon message, c’est que la pandémie est toujours là. Pour le moment, l’épidémie, chez nous, semble être sous contrôle. Nous avons eu deux confinements et deux vagues, et on a retenu des leçons de chaque expérience. Maintenant, il ne faut, à aucun moment, oublier qu’à n’importe quel moment, l’épidémie peut repartir au sein de la population, parce que ce virus, invisible, n’attend qu’une imprudence pour rejaillir ! Il ne faut pas se grouper, former des foules. Il faut constamment respecter scrupuleusement les gestes barrières : il n’y a que ça qui va nous aider.