Notre invité de ce dimanche est Jean-Pierre Dalais, le CEO du groupe CIEL, l’un des plus importants du pays avec plus de 32 000 employés à Maurice et à l’étranger. Dans cette interview réalisée jeudi et terminée vendredi, Jean-Pierre Dalais passe en revue la situation économique du pays tout en présentant le plan stratégique que son entreprise vient de lancer : Ciel go beyond.

Vous dirigez un de plus grands groupes de ce pays avec des entreprises implantées à l’étranger, et je suis sûr que vous êtes très attentif à la situation économique que nous vivons à cause des conséquences de la pandémie. Quelle est votre analyse de cette situation ?

– Sur le plan national, la situation de la santé a été bien maîtrisée jusqu’à présent. Nous sommes dans une récession économique majeure, qui ne se fait pas encore sentir dans toute sa rigueur. Tant que nous n’aurons pas redémarré l’activité touristique, qui représente plus de 22 % du PNB et plus encore en ce qui concerne l’emploi, nous ne sortirons pas de la crise. Il est primordial de bien faire les choses pour que l’on puisse redémarrer effectivement la totalité des moteurs de la croissance économique de Maurice. Nous vivons une situation sans précédent. Nous sommes en train de découvrir un environnement particulièrement difficile. Nous avons éprouvé un choc par rapport à l’impact économique mondial de la pandémie et au groupe CIEL, nous avons eu une prise de conscience urgente par rapport aux mesures qu’il fallait prendre dans chacune de nos activités pour  nous assurer que les équipes soient mobilisées. Ensuite, même s’il était difficile d’envisager la suite avec précision, en raison du peu de visibilité dont nous disposions, nous nous sommes mis en position pour un redémarrage de chaque activité.

Faire redémarrer le moteur touristique va se heurter aux mesures de précautions sanitaires. Est-ce qu’en ouvrant les frontières, nous ne risquons pas de provoquer une deuxième vague du virus comme c’est actuellement le cas en Europe ?

– Je ne le pense pas. Le gouvernement travaille sur des protocoles très précis et l’ouverture se fera dans un bon environnement sanitaire. Mais nous devons rouvrir dès que nous serons prêts. La réouverture rapide des frontières pour le tourisme, qui a un effet multiplicateur sur l’économie du pays, est primordiale. On ne peut avoir une paix sociale et une croissance économique sans cela. Nous sortons de la basse saison touristique et entrons dans la haute saison, où certains de nos hôtels faisaient le double de leur chiffre d’affaires. Plus nous allons tarder, plus nous allons rater cette haute saison, ce qui serait catastrophique pour la relance des activités économiques.

Selon les prévisions de l’Economic Trade Review de la Chambre de commerce et d’industrie, tous les secteurs économiques seront en décroissance, sauf l’agriculture qui va faire un plus de 1,2 %. Dans cette conjoncture économique catastrophique, l’entreprise que vous dirigez annonce le lancement d’un plan, Ciel go beyond, et annonce qu’elle s’engage à poursuivre une stratégie holistique de développement durable pour atteindre une croissance inclusive. Est-ce que ce n’est pas un excès d’optimisme dans le climat économique actuel ?

– La crise que nous subissons amène une sensibilisation plus forte de l’importance de la durabilité sur le plan économique, celui des risques, du social et de l’écologie. Elle nous a permis de nous rendre compte de la nécessité de laisser respirer la nature, de respecter davantage l’environnement. Le plan a été fait et approuvé par le conseil d’administration bien avant l’épidémie. A cause de la pandémie, nous avons préféré le mettre de côté, puis nous avons pensé que, paradoxalement, il fallait saisir l’opportunité offerte par cette crise économique pour lancer le plan. Il répond à plusieurs réflexions et observations. Nous avons constaté, par exemple, que sur nos principaux marchés, la durabilité prend de plus en plus d’importance en matière économique et sociale à tous les niveaux, plus particulièrement dans le textile et l’hôtellerie. Ne pas mettre en pratique le plan serait diminuer les possibilités d’une reprise avec succès de nos activités.

Pourquoi avoir prévu ce plan avant la crise, alors que vous êtes une entreprise dont les activités étaient florissantes ?

– Parce que l’entreprise de demain n’est pas celle d’hier et qu’elle doit s’impliquer beaucoup plus dans l’écologie et l’écosystème social et environnemental. Il ne fait aucun doute que les enjeux climatiques, économiques et sociaux sont au coeur du fonctionnement et du rôle des entreprises. Nous avions déjà de nombreuses initiatives en cours, mais nous avons désormais une feuille de route claire, adaptée pour l’ensemble des opérations du groupe.

Je ne voudrais pas doucher votre enthousiasme, mais avec l’ouverture des frontières, n’allons-nous pas nous précipiter vers les recettes du monde d’avant avec comme priorité l’économie d’abord et avant tout ?

– Il est clair que l’économie reste une priorité, mais après cette crise, elle doit marcher de pair avec le sanitaire et le social. L’aspect social aura une dimension très importante dans les mois et les années qui viennent, et nous allons en tenir compte. Ensuite, par rapport à Maurice et aux autres pays où nous opérons, nous devons protéger et respecter l’environnement et apporter notre pierre à l’édifice et notre arbre à la forêt et au monde.

Comment va s’articuler cette stratégie de développement holistique durable ?

– Du fait que nous sommes à Maurice, île multiculturelle, nos équipes,  le fer de lance de l’entreprise, sont diverses, ce qui est une richesse et une force. Le fait d’être présent dans plusieurs pays enrichit cette diversité et apporte de nouvelles idées. Nous pensons que les femmes ont une réflexion et un apport différents à l’entreprise qu’il convient de valoriser.

Cela veut dire que le nombre de femmes aux postes de direction au conseil d’administration de CIEL va augmenter ?

– Nous nous sommes fixé l’objectif de 35 % pour ce qui est des postes de direction d’ici 2025, alors qu’aujourd’hui nous en sommes à 25 %. En ce qui concerne les conseils d’administration, nous sommes aujourd’hui à 10 % et espérons arriver à 30 % en 2030. Notre ambition c’est de faire mieux en dépassant ces objectifs fixés.

Et comment ont réagi les hommes qui dirigent les équipes de CIEL à ces nouvelles orientations ?

– Il y a dans l’équipe qui m’entoure une volonté d’aller dans cette direction, d’autant plus que depuis longtemps nous valorisons la diversité au sein de notre entreprise. Nous voulons ensuite, du fait que Maurice a maintenant une plus grande visibilité sur le plan mondial, créer un environnement qui nous permette d’attirer les talents chez nous. Nous souhaitons faire le maximum de promotions en interne, mais également pouvoir aller chercher les compétences à l’étranger. Pour ce faire, nous espérons pouvoir obtenir la certification internationale du meilleur employeur, un titre difficile à acquérir, d’ici 2025. Pour cela, nous avons des programmes et des formations dans divers secteurs où nous sommes impliqués. Dans cette optique, nous misons sur le travail à temps flexible (flexy time work), déjà introduit chez nous bien avant le lockdown sanitaire. La crise a amené une prise de conscience sur le fait que l’on pouvait travailler efficacement de chez soi, qu’il est plus facile de réunir des décideurs et des clients par vidéoconférence au lieu des réunions sur place. Ce qui libère pas mal de temps et crée de nouvelles proximités.

De quelle manière, CIEL a su tirer efficacement profit de la crise sanitaire et de ses contraintes ?

– Je dirais plutôt que nous sommes dans une situation stimulante, provoquée par la crise, qui nous pousse à nous remettre en question. Nous devons accélérer notre transition, développer davantage de produits et services responsables, en réduisant notre empreinte sur la planète et en augmentant notre impact positif sur les communautés. Il s’agit non seulement d’un enjeu écologique, mais aussi économique et social. Dans cette perspective, je pense qu’à un moment donné il va falloir que Maurice et CIEL soient en position d’attaque, plutôt qu’en position de défense.

Cette remise en cause de l’entreprise ne va-t-elle pas jurer avec l’environnement du monde des affaires à Maurice qui en est encore aux recettes de l’ancien monde axées sur le profit financier ?

– Je pense que de manière globale, il y a une volonté d’aller dans cette nouvelle direction. J’en suis persuadé, malgré les différents défis auxquels nous devons faire face. Mais c’est vrai, l’aspect financier est important. Sans une comptabilité et un cash flow sains, on ne peut pas enrichir la carrière de nos employés, continuer à  développer l’entreprise et avoir un rôle moteur tant sur le plan social qu’économique. Le côté financier est primordial dans la réussite d’une entreprise, surtout en période de crise. Mais nous sommes très actifs sur le front social et nous allons bientôt proposer de nouveaux programmes. Ensuite, dans le domaine de l’environnement, nous allons, d’ici 2030, réduire notre intensité carbone, arrêter l’utilisation du charbon dans nos usines, planter 100 000 arbres et reboiser 1000 hectares à Maurice, comme à l’étranger.

Est-ce que les employés de CIEL ont été consultés, sont partie prenante de l’élaboration de ce nouveau plan ?

– Tout à fait. Nous avons dans chacune de nos activités des comités chargés de faire circuler l’information de la base à la direction et inversement. Nous voulons sensibiliser et former nos équipes pour avancer dans la direction choisie. Ce plan est le résultat d’une réflexion qui date de quelques années et a commencé dans chacune des entreprises qui y a apporté sa contribution. Ce plan permettra un engagement plus systématique de toutes les équipes qui sont les moteurs de cette transformation. Je suis persuadé que l’entreprise de demain sera complètement différente de celle d’aujourd’hui et que son impact ne sera pas mesuré uniquement sur des résultats financiers comme c’était le cas il y a dix ans, même si nous sommes en pleine crise économique et que la priorité, quelque part, est de s’assurer qu’on ait un avenir économique. Le travail est déjà en cours et nous avons une feuille de route claire avec des dates, et je crois que nous sommes le premier groupe mauricien à rendre publics ses objectifs. Il est important d’innover dans la situation actuelle. C’est l’innovation qui va nous permettre de réfléchir à une société et des entreprises différentes pour demain.

Dans cette période de crise économique, la priorité n’est-elle pas de tenter de préserver l’emploi sur les règles d’hier, plutôt que de réfléchir à demain ?

– La plus grande des priorités c’est effectivement de conserver les emplois et nous avons créé un fonds pour ceux qui ont perdu ou perdraient leurs emplois, même si pour le moment il y a très peu de cas chez nous. Nous travaillons sur comment faire face à la crise et comment équiper nos entreprises pour perdre le moins d’emplois possibles. Mais il est difficile de prévoir, parce que nous avons peu de visibilité sur l’ouverture du pays, sur la capacité du marché à rebondir, sur la crise internationale avec une décroissance de plus de 7%. Il faut donc passer à l’attaque. Maurice a joué beaucoup en défense, a bien géré pendant le confinement, mais il est important qu’elle se mette en position d’attaque. Certes, il faudra prendre des risques, mais il faut le faire et je suis sûr que l’Etat et le privé sauront gérer la reprise. La clé est de redynamiser les moteurs économiques qui sont à l’arrêt. Ensuite il faut aborder un changement assez drastique rendu nécessaire par la crise pour ce qui est de la gestion des entreprises. Je me dis que le moment est probablement venu de réfléchir à notre stratégie en tant que pays. Ce qui a été notre désavantage comparatif pendant très longtemps — un petit marché très éloigné avec peu de ressources – est en train de devenir un avantage pour nous. On pourrait positionner Maurice comme étant l’endroit où l’on peut s’installer et bien vivre, puisque l’île est protégée par les océans de la croissance de la population mondiale. Avec une protection de l’écologie efficace, bien que cela soit paradoxal de le dire étant donné ce qui se passe à Pointe d’Esny ! et avec la richesse de sa diversité culturelle, on peut faire venir des gens chez nous. Il faut élaborer une vraie stratégie réfléchie, simplifier beaucoup de choses, comme les permis de résidence et de travail. Il faut une fiscalité compétitive et bien cadrée sur le long terme, l’accès des étrangers à la terre et l’amélioration du système de santé. Ce sont des axes fondamentaux si l’on veut faire de Maurice une île exemplaire. Les changements survenus sur le plan mondial avec la crise permettent d’envisager cette stratégie qui pourrait représenter une opportunité économique unique pour notre pays.

Mais il me semble qu’avec la crise, le secteur de l’immobilier, surtout celui destiné aux étrangers, est totalement à l’arrêt…

– Ce n’est pas le cas. Dans notre secteur immobilier, il n’y a pas eu beaucoup de désistements, ce qui démontre une certaine résistance du marché. Il y a beaucoup de liquidités dans le système bancaire international et le rendement sur les dépôts reste assez faible, pour ne pas dire inexistant, dépendant des devises. Ce qui fait que la demande pour l’immobilier n’a pas trop baissé à Maurice. C’est en tout cas l’impression que nous avons.

l Vous avez dit dans une de vos rares interviews que l’une des forces de Maurice résidait dans le dialogue public/privé. C’est toujours le cas aujourd’hui en cette période de crise ?

– Il est extrêmement important que ce dialogue existe, et c’est le cas, bien qu’il soit toujours possible de l’améliorer. C’est une des clés fondamentales du succès de demain et je crois vraiment qu’en mettant ensemble les matières grises public/privé — et les autres partenaires sociaux, dont les syndicats —, nous pouvons définir un programme qui permettrait de positionner Maurice sur un axe différent pour se projeter dans l’avenir.

Vous avez mentionné plusieurs fois le terme paix sociale dans cette interview. Vous redoutez que le tissu social que l’on dit fragile se déchire avec les conséquences de la crise ?

– Maurice, qui a eu au cours des dernières années un record mondial de croissance économique, connaît une chute drastique due à la crise mondiale. Il est clair qu’une fragilisation économique aussi forte peut créer une crise sociale. Il faut faire très attention à cela et éviter que le chômage n’augmente au point de devenir un problème national. C’est pour cela qu’on ne peut laisser inactif un secteur qui représente quasiment un quart de notre économie. Je pense évidemment au secteur touristique qui a un effet multiplicateur sur notre économie.

Vous êtes optimiste quant au devenir économique de Maurice après la crise ?

– Il faut être réaliste : nous passons par un moment extrêmement difficile. Je suis optimiste parce que je sais que nous sortirons de ce moment plus forts. Je pense que le gouvernement est très conscient de la nécessité d’avoir une nouvelle dynamique après la crise. Je sais aussi que nous aurons des entreprises différentes qui vont nous donner un regain d’élan de croissance dès que nous serons sortis. On imagine, on se positionne aujourd’hui par rapport à demain en restant très agiles pour pouvoir bouger et ajuster la stratégie en cas de besoin.

Pardonnez-moi d’aller à contre-courant de votre optimiste.Et si Maurice avait à subir une deuxième vague de Covid-19 ?

– Il faudra gérer la situation le mieux possible, utiliser les meilleurs protocoles sanitaires possible, comme cela a été le cas dans dernièrement. Il faut des protocoles précis et éprouvés et que les Mauriciens les respectent scrupuleusement. C’est à ces conditions que nous pourrons faire face à la situation que vous évoquez.

 (Ndlr : cette dernière question a été posée vendredi, le lendemain de l’interview réalisée la veille) 

Quelle est votre réaction par rapport à la catastrophe écologique que subit Maurice à cause du déversement dans la mer à Pointe d’Esny du fioul des cales du vraquier Wakashio ?

– Comme le pays, le groupe CIEL est sous le choc provoqué par cette catastrophe. D’autant plus que nous sommes directement concernés, parce que nous avons des unités situées tout près, notamment à Ferney et à Vieux-Grand-Port. Depuis vendredi matin, nous avons créé un comité de crise et mobilisé toutes nos équipes qui, avec l’aide de volontaires, fabriquent et vont fabriquer des boudins avec de la paille de cannes et du tissu qui vient de nos usines pour absorber le fioul. Ce qui est la priorité des priorités, selon les experts. Nous avons déjà fabriqué une bonne quantité de ces boudins qui, nous l’espérons, vont nous permettre de stopper la marée noire, l’empêcher de se propager dans le lagon. Nous allons intensifier ce travail avec toutes les équipes du groupe et les volontaires qui voudront se joindre à nous aussi longtemps qu’il le faudra. Nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités pour essayer de réduire les conséquences écologiques de cette catastrophe de la manière la plus efficace possible.