Cela fait des années qu’elle lutte pour la reconnaissance des artistes qui évoluent dans le circuit hôtelier. La pandémie de Covid-19 est venue rappeler la triste réalité d’un métier qui fait rêver, mais qui n’offre aucune sécurité. Une fois de plus, Joëlle Coret monte au créneau pour réclamer un statut, la reconnaissance officielle que l’artiste est un travailleur comme les autres. Entre-temps, face aux hôtels qui restent fermés, elle se voit contrainte de se réinventer pour survivre.

Vous chantez dans les hôtels, mais vous n’avez pas un statut officiel. Comment vous considérez-vous ?

Je me considère comme une artiste avant tout. Je suis auteur-compositeur-interprète. L’hôtel est la seule plateforme où des artistes comme moi peuvent gagner leur vie dignement. Malheureusement, pour cette raison, nous sommes souvent catégorisés comme « artistes d’hôtels ». Et les autres, ceux qui ont leurs albums ou qui chantent dans des concerts, sont considérés comme des artistes locaux. Mais au fait, nous sommes tous artistes. Il y en a qui sont auteurs-compositeurs-interprètes, d’autres seulement auteurs-compositeurs, d’autres encore des performers… Chacun a sa spécificité. Cela fait 24 ans que je chante à l’hôtel.

Il y a beaucoup d’artistes qui ont démarré dans ce secteur, pour ensuite avoir une carrière propre en dehors du circuit hôtelier, à l’exemple de Linzy Bacbotte ou encore le fameux bassiste Linley Marthe. Il y a beaucoup d’artistes qui “perform” à l’hôtel, pour gagner leur vie, mais qui ont également leur album. Malheureusement, ils n’ont pas la chance de présenter cet album sur la scène locale, d’être invités dans un concert ou des événements organisés par les ministères ou les municipalités, car nous sommes considérés comme des artistes qui évoluent à l’hôtel uniquement. Quand j’avais sorti mon album Vizion Dime, j’ai eu l’occasion de participer à un événement pour le ministère de la Femme et pour la municipalité. Puis ensuite, plus rien.

Vous arrivez quand même à gagner votre vie en travaillant à l’hôtel…

Effectivement, ce travail m’a également permis de voyager. J’ai travaillé pendant dix ans à l’étranger. J’ai été en Tunisie, à Dubaï, au Bahreïn et aux Seychelles. Au départ, j’avais un agent international pour Dubaï. Ensuite, j’ai eu l’occasion de travailler directement avec les hôtels sans passer par des intermédiaires. Par exemple, je travaillais à l’hôtel Rotana, à Dubaï, et le directeur de l’hôtel Le Méridien avait besoin de moi et m’a appelée. Ensuite, je suis partie en Tunisie, grâce à un directeur qui travaillait à La Pirogue et que j’ai connu quand j’étais là-bas. Quand il m’a retrouvé sur la scène internationale, il m’a demandé de venir travailler avec lui, en Tunisie, si cela m’intéressait. Je suis partie et j’y suis restée pendant quatre ans. C’est à cette période que j’ai fait un album avec mon équipe. Cela nous a permis de passer à la radio là-bas, de faire des soirées pour des groupes, comme Lacoste, ou avec des acteurs du cinéma. J’ai eu l’occasion de rencontrer des artistes internationaux, comme Hélène Ségara. Tous ces gens parlent en bien des Mauriciens.

Malgré tout ce parcours, vous n’avez aucun statut, donc aucune sécurité d’emploi…

Oui, c’est ça. Je dois préciser que même si j’ai toujours aimé la scène, je faisais des études de droit car je voulais devenir avocate. Malheureusement, faute de moyens financiers, ça n’a pas abouti. De même, j’ai essayé d’autres boulots pendant cinq ans. Quand je suis rentrée à Maurice, en 2013, j’ai fait une pause. J’ai eu un enfant et comme il n’y avait aucune sécurité d’emploi dans ce que je faisais, j’ai dû me tourner vers d’autres secteurs. Mais après cinq ans, la musique est venue me chercher. Des fois, il y a des gens qui disent que c’est nous-mêmes qui avons fait ce choix, et qu’il faut l’assumer. Mais je dirais aussi que chanter à l’hôtel est un travail, et non pas un divertissement. L’animation fait partie des prestations offertes par l’hôtel. Donc, il doit être reconnu en tant que tel.

C’est pour cela que nous luttons pour qu’il y ait une reconnaissance du statut d’artiste. D’autres avant nous ont mené le même combat. Malheureusement, notre voix n’a pas été entendue jusqu’ici. Je dois dire qu’avec la Covid-19, il y a eu une prise de conscience. Le ministre des Arts et de la Culture a dit qu’il est à l’écoute des artistes et qu’il va tout faire pour mettre en place le statut des artistes. Nous espérons que cette fois, ce ne sera pas un travail inachevé. Car beaucoup ont promis par le passé, sans pour autant concrétiser leurs promesses.

Quels ont été les obstacles depuis que vous avez commencé ce combat pour une reconnaissance officielle ?

Commençons par les artistes eux-mêmes. On dit souvent qu’on veut la reconnaissance, mais on se rend complice de la situation. Certains étaient bien installés dans leur confort et n’ont pas trouvé utile de combattre. D’autres ont eu peur de représailles, de perdre leur emploi. On peut bien comprendre cela. Sauf que nous n’avons pas pensé à ce qui peut arriver demain. La Covid-19 a ainsi été un choc pour beaucoup, car il n’y a pas que les artistes qui ont été affectés. Même ceux qui ont une sécurité d’emploi ont été affectés. Cela nous pousse à réfléchir. On se dit que si on ne se fait pas entendre, les artistes risquent de se retrouver sans rien. Les hôtels sont fermés, on ne peut organiser de concert, il n’y a pas de mariage… Comment allons-nous faire pour nourrir notre famille ? Faut-il changer de métier ? Personnellement, j’ai essayé, mais je n’ai pas pu m’adapter. De plus, si je dois aller apprendre un nouveau métier maintenant, en 2020, quand vais-je maîtriser un domaine que je ne connais pas. Que ferai-je de mon expérience dans le secteur de l’hôtellerie ? C’est comme si tout ce parcours, tout ce combat avait été vain. Je préfère donc lutter. Quand on a commencé quelque chose, il faut aller jusqu’au bout.

Par ailleurs, si l’on se base sur ce qui s’est passé pendant le confinement, on réalise que les artistes ont joué un grand rôle, en étant très présent sur les réseaux sociaux. Ils ont contribué à accompagner chaque personne moralement, grâce à leur art. Même si on était confiné chez nous, on a pu voir, sur différentes plateformes, à Maurice comme à l’étranger, que les artistes animaient des concerts, des shows, qui ont contribué à permettre aux gens de passer ce cap difficile. Cela démontre que nous avons une importance, une mission à remplir.

Est-ce différent de chanter dans un hôtel à l’étranger et à Maurice ?

À l’étranger, j’avais ma fiche de paie, comme les employés de l’hôtel. J’avais également le boni en décembre. Nous avions aussi droit au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner au restaurant. Nous avions également accès aux clients, on pouvait discuter ou prendre l’apéro avec eux. À Maurice, le contact avec les clients est interdit. Nous n’avons pas de fiche de paie non plus. Il est rare qu’un musicien puisse se rendre à la banque avec sa fiche de paie pour chercher un emprunt. C’est pour cela qu’il nous faut une loi pour nous protéger. Nos aînés ont beaucoup lutté pour cela. Il est temps de trouver une solution.

À un certain moment, il y avait des discussions engagées avec l’AHRIM pour réglementer votre situation. Que s’est-il passé par la suite ?

En fait, nous avons eu beaucoup de réunions à plusieurs niveaux. C’est vrai qu’il y a aussi eu des pourparlers avec l’AHRIM. Je me souviens que lors de la dernière réunion, il y avait même des représentants du ministère du Travail et de la Sécurité sociale. Tout le monde était d’accord qu’il fallait un statut pour les artistes, mais il n’y a eu aucune suite. Cette fois, le ministre a dit qu’il a pris le dossier en main. On attend de voir.

Comment faites-vous entre-temps pour subvenir aux besoins de votre famille ?

Ce n’est pas évident, mais il faut se réinventer. Le ministère a mis des “grants” à la disposition des artistes pour faire leurs albums. C’est une bonne chose. Mais moi, je pense qu’il faut des mesures sur le long terme. Par exemple, nous avons déjà fait des demandes pour que nous ayons droit à une pension. Demain, quand j’arrêterai de chanter à l’hôtel, il faut que j’ai droit à une pension. Comme c’est le cas pour tous ceux qui travaillent. D’où l’importance de ce statut de l’artiste. Pour ce qui est de la situation actuelle, il serait bien qu’on puisse avoir une allocation pour survivre en attendant la reprise du secteur. De même, on ne sait combien d’artistes vont retrouver leur travail à l’hôtel. On est condamné à se réinventer, à se prendre en charge. Il faut savoir vivre de son art. Je dirai également que les autorités ainsi que les responsables d’hôtels doivent également comprendre notre situation et trouver un terrain d’entente. Il faut réfléchir à la manière dont on réorganisera le secteur de l’animation.

Avez-vous droit au Self-employed Assistance Scheme ?

Oui, nous y avons droit, sauf que certains n’ont rien reçu à ce jour. Nous n’avons aucune idée pendant combien de temps nous aurons droit à cette aide, si le gouvernement va renouveler ou pas. J’ai également entendu parler d’un plan d’aide pour le secteur du tourisme jusqu’à décembre, et là encore, je ne sais pas si nous sommes concernés. Et puis, Rs 5 100, c’est la moitié du salaire minimum, et ce n’est pas évident de vivre avec ça. Quand l’on considère toutes les augmentations qu’il y a eues… Mon fils va reprendre l’école bientôt, il faudra payer le van; etc. On est obligé de se réinventer, de chercher des choses à faire.

Que prévoyez-vous exactement ?

Avec d’autres artistes, nous avons mis en place une coopérative et lançons un projet intitulé “Nou lar nou viv”. Tout le temps, nous avons travaillé individuellement, là nous voulons monter des projets en commun. Nou lar nou viv est un projet pilote où nous allons présenter une série de spectacles avec les artistes, justement, qui n’ont plus de travail parce que les hôtels sont fermés. Nous allons voir comment se passe cette première expérience et nous pourrons poursuivre avec d’autres artistes si cela marche. Le concept est d’organiser un concert, un spectacle dans un lieu fermé, qui sera par la suite diffusé en ligne.

Le premier se tiendra au Domaine Izi. Il y aura un paiement symbolique de Rs 100 pour avoir accès au “live”. Nous faisons appel à la solidarité des Mauriciens. Nous allons monter cela avec nos propres moyens. Chacun apporte ce qu’il a. Pour ce premier “live”, il y aura Cindia Amerally, Wendy Simiette et Vanesha Itoo (danse). Ce sera un spectacle complet, comme on le fait à l’hôtel. Comme musiciens, il y a Jean Simiette, Murvin Padaruth, Mathieu Sournois et Jean-Noël Philippe. Parallèlement à ce projet, je veux relancer ma carrière hors du circuit hôtelier.

Qu’attendez-vous du projet de statut pour les artistes ?

Il faut être reconnu pour ce que nous sommes. Comme je l’ai dit plus tôt, être artiste, c’est un métier. Il faut reconnaître cela, tout comme on reconnaît un avocat ou un comptable. Avoir un statut officiel, c’est avoir le respect. Cela nous permettra de dire que notre métier est reconnu, que nous avons une certaine sécurité. Quand je monte sur scène avec un micro, ce n’est pas qu’un divertissement. C’est quelque chose de professionnel.

Faut-il toujours passer par un « contracteur » pour avoir de l’emploi dans un hôtel aujourd’hui ?

Parfois, c’est pire. Par le passé, on avait des agences qui recrutaient les artistes. Aujourd’hui, on a des sous-contracteurs. Parfois, on ne sait même pas qui a le contrat avec l’hôtel. Quelqu’un peut nous contacter pour venir chanter avec son groupe et c’est lui qui nous paie, après avoir lui-même reçu l’argent de quelqu’un d’autre… Pour moi, cela veut dire que la situation est en train de s’aggraver. J’ajouterai que les artistes sont parfois fautifs de “soutirer” (cautionner) cette situation. C’est vrai que nous devons travailler, mais nous ne pouvons accepter de le faire sous n’importe quelles conditions. C’est pour cela que je dis qu’il faut se regrouper. On dit que la musique unit. Il faut donc que nous commencions par donner l’exemple. L’union fait la force, dit-on. Il ne faut pas faire de compétition entre nous. Il y a des personnes qui ont déjà pris contact avec nous. C’est un pas en avant.

Organiser un concert, même en ligne, a des coûts. Comment allez-vous faire dans la conjoncture actuelle ?

Comme je l’ai dit, chacun apporte sa collaboration et nous allons faire avec les moyens du bord. Nous n’avons aucun soutien. Nous allons mettre les efforts ensemble et le partage sera équitable par la suite. Nous allons essayer pour voir si ça marche. Après, on pourra intégrer les autres. C’est pour cela que nous allons commencer avec un petit projet. Nous avons d’ailleurs dit que c’est un projet pilote. Il y a 18 artistes concernés. Nous voulons tout faire dans les règles pour ne pas avoir de mauvaises surprises par la suite. J’ai déjà envoyé la liste de notre répertoire à la MASA et nous leur demandons des conseils afin de s’assurer de rester dans les paramètres de la loi. Nous avons déjà démarré les répétitions et nous allons nous donner à fond.

Quel est votre message aux artistes ?

Essayons de concentrer nos énergies, de se rassembler, pour trouver nous-mêmes des solutions, au lieu d’attendre que les autres fassent les choses pour nous. Un artiste a beaucoup de discernement. Utilisons-le dans le bon sens pour faire respecter notre art. En même temps, nous encourageons les jeunes à appliquer cette discipline. Nous ne voulons pas que demain, nos enfants disent qu’ils aiment la musique, mais que cela n’aboutira à rien. Faisons en sorte que grâce à notre combat, nos enfants puissent vivre dans la stabilité demain. Sans l’art et sans la musique, le monde serait dans un grand silence. La musique nous garde vivants.

J’aimerais également dire un mot spécial pour les artistes qui ont “perform” dans les hôtels à Maurice et qui sont aujourd’hui à l’étranger. Je pense notamment à Johnny Joseph, l’un des batteurs mauriciens les plus connus, qui a joué au China Drum Summit, ou encore le chanteur Gilbert Kuppusamy, qui mène une carrière à l’étranger. Pourquoi ne pas reconnaître le talent de ces personnes à Maurice ? S’ils ont pu briller sur la scène internationale, c’est qu’ils ont une certaine valeur. Il y en a d’autres encore, comme Damien Elisa ou Steeve Deville, qui ont tellement de talent et qui ont besoin d’espace pour s’exprimer. Ils ne sont pas assez vus et doivent se battre pour faire entendre leur musique. Il faut comprendre que beaucoup d’artistes ont une souffrance intérieure qui les pousse à lever la voix aujourd’hui. Ils ont tout fait par eux-mêmes, mais ils n’ont reçu aucun soutien. C’est pour cela que certains ont dû aller faire valoriser leurs talents ailleurs.