Notre invitée de ce dimanche est Jyoti Jeetun, Chief Executive Officer du groupe Mont Choisy. Dans cette interview, réalisée vendredi dans la matinée, elle revient sur son parcours professionnel, atypique pour dire le moins, et partage quelques idées pour faire face aux sévères conséquences économiques provoquées par la pandémie de Covid-19.

l Vous avez été une des premières victimes de l’opération « lev paké allé » du gouvernement travailliste, en 2005. Vous avez ensuite fait carrière en Europe et en Grande-Bretagne avant de revenir à Maurice en 2015. Pourquoi êtes-vous revenue dans l’île natale qui, vous l’aviez dit dans une interview, semblait vous avoir abandonnée ?

Grâce à un concours de circonstances. J’étais arrivée à une phase intéressante de ma vie professionnelle, je donnais à l’université des cours sur le management des compagnies où l’on commençait à employer les femmes dans des postes de direction. J’avais un bon CV, mais il me manquait l’expérience d’un poste de CEO et on m’a conseillé de prendre un emploi en Afrique pour l’obtenir plus facilement et j’en ai parlé à un contact mauricien, un Franco-Mauricien, qui m’a dit qu’il avait le job rêvé pour moi… à Maurice dans une entreprise franco-mauricienne. J’ai discuté avec son partenaire en lui disant : une femme, d’origine asiatique, CEO d’une compagnie familiale franco-mauricienne à l’île Maurice, c’est pas possible ! Il m’a dit que les mentalités avaient changé à Maurice. J’ai discuté et j’ai fini par accepter la proposition, poussée par ma fille qui m’a dit: « Si des Mauriciens qualifiés comme toi ne reviennent pas au pays pour faire avancer le pays , qui va le faire ? »

 l Comment s’est passée votre arrivée à la direction du groupe Mont Choisy ?

Il y avait beaucoup d’inconnues. Je rentrais après avoir travaillé dix ans à l’étranger, dans un secteur pas évident à l’époque : l’immobilier de luxe ; dans une compagnie familiale, avec ses traditions, essayant de faire une transition vers le corporate governance avec un exécutif ne faisant pas partie de la famille. Ma responsabilité était de réussir cette transition.

l Vous êtes une des rares CEO du secteur privé. Est-ce que l’idée courante qui veut qu’une femme qui occupe un poste de responsabilité doit travailler deux fois plus pour faire reconnaître et accepter ses compétences est vraie?

En ce qui me concerne, j’ai toujours travaillé plus de trente-six heures par jour. J’ai toujours travaillé par passion et cette passion a toujours occupé une place très importante dans ma vie. Trop importante, me dit ma famille. Mais c’est vrai que l’on dit qu’une femme doit travailler plus qu’un homme pour se faire reconnaître.

l Qui le disent, les hommes ou les femmes ?

Ce sont surtout les femmes qui le disent. Mais c’est interpellant puisqu’il s’agit, j’en suis sûre, d’un ressenti. Cela étant, il faut dire que les changements de mentalités quant aux rapports hommes-femmes dans l’entreprise prennent du temps. Il faut du temps pour faire changer les idées qui dominent la société depuis des siècles.

l Les femmes disent toujours ça : il nous faut du temps, donnez-nous du temps pour faire changer les mentalités. Combien de temps faudra-t-il pour que l’égalité hommes-femmes puisse exister ?

Cela prendra le temps qu’il faudra, puisque les mentalités ne changent pas du jour au lendemain. En 2013, en Grande-Bretagne, j’avais toutes les qualifications nécessaires pour occuper un poste de direction, mais c’était difficile de l’obtenir. Il faut donc du temps et, peut-être aussi, imposer des lois et des quotas pour faire avancer les choses.

l On dit aussi que grâce à leur instinct maternel et leur féminité, les femmes font de meilleures directrices d’entreprises que les hommes, savent mieux arrondir les angles…

Je ne peux parler que de mon expérience personnelle. Mon style c’est d’être moi-même, d’être authentique, de faire ce en quoi je crois et je n’arrondis pas les angles. De manière plus générale, c’est vrai que la femme a un instinct maternel et plus d’empathie dans sa démarche…

l Mais il y a aussi des femmes qui sont plus féroces que les hommes dans le business…

Je ne me sens pas concernée par cette remarque. J’aimerais souligner un fait constaté : les leaders des pays qui ont bien géré la Covid-19 ont été, pas toujours certes, mais souvent des femmes : en Corée du Sud, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande par exemple. Quand on les compare avec les leaders des États-Unis, du Brésil et de la Grande-Bretagne… N’oubliez pas qu’en 2008, quand le groupe Lehman Brothers avait fait faillite, entraînant le monde dans la crise économique, on avait dit que si le groupe s’appelait Lehman Sisters il n’aurait pas coulé !

l Sans commentaires ! Est-il facile pour une Indo-Mauricienne de diriger une entreprise dont les actionnaires sont des Franco-Mauriciens ?

C’est vrai que tous les actionnaires du groupe Mont Choisy font partie d’une famille et d’une catégorie sociale. Mon président gère les affaires familiales, moi celles de l’entreprise et je fais comme j’aurais géré n’importe quelle autre compagnie. Mais cela étant, je suis très sensible au fait que mes actionnaires sont les membres d’une grande famille et je ne fais rien qui puisse les blesser dans ma manière de gérer.

lVous n’avez pas eu l’impression qu’on utilise vos spécificités comme un exemple de l’ouverture sociale de l’entreprise ?

Je n’ai jamais eu cette impression, même pendant une seconde, au cours des cinq années que j’ai passées à la tête du groupe Mont Choisy. Je crois que la compagnie a eu l’audace et le courage de nommer à sa tête quelqu’un qui n’est ni de la famille ni de la même communauté pour la gérer en se basant sur ses compétences.

En tant que chef d’entreprise mauricienne, comment avez-vous vécu l’année 2020 ?

Cette année a été ce que les Anglais qualifient de « once in a century event », que personne n’a vu venir, que ce soit les petites ou les grandes entreprises, les petits ou les grands pays. Personne n’était préparé, bien qu’en 2015 Bill Gates avait déjà évoqué une possible pandémie, ce qui avait été également le cas de plusieurs scientifiques. 2020 a été l’année du choc, de la peur, de l’anxiété, de l’angoisse, de la déprime, de l’éloignement forcé avec nos proches et de la peur de mourir loin d’eux. Cela étant, sur le plan du travail, je n’ai jamais autant travaillé qu’en 2020. Avec ma petite équipe, nous avons dû revoir et revoir encore nos stratégies dans les moindres détails, réinventer tous nos projets, repenser nos priorités pour refaire. Au niveau du business, nous avons terminé l’année mieux que nous ne le pensions. Elle a même été meilleure que les années précédentes. Sans doute parce que – vous allez dire que c’est parce que je suis une femme ! – nous avons contrôlé les coûts, veillé à ne pas avoir beaucoup de dettes et que nous avons eu le dynamisme et l’agilité nécessaires pour nous remettre en question et réinventer le modèle.

l Mais le groupe Mont Choisy travaille surtout avec des acheteurs étrangers. Comment avez-vous fait avec la fermeture des frontières ?

Nous nous sommes remis en question en nous disant que puisque le marché étranger était fermé, il fallait aller vers le marché local.

l À ma grande surprise, j’ai appris, cette semaine, qu’au contraire de ce que l’on pouvait croire, le marché de l’immobilier local a eu une très bonne année 2020. Donc, il n’y a pas eu de crise pour l’immobilier à Maurice ?

C’est vrai que le marché de l’immobilier de luxe est presque à l’arrêt, parce que les acheteurs n’achètent pas par Zoom ou sur des photos des réseaux sociaux. C’est vrai qu’il y a eu un certain engouement pour l’immobilier local parce que les taux d’intérêt bancaire ont baissé et que les Mauriciens qui en ont les moyens ont investi dans la terre. Mais ça ne va pas durer, parce que le marché domestique mauricien est exigu à tous les points de vue. Prenons l’exemple des Mauriciens qui vont faire des séjours dans les hôtels, ce qui permet à ces derniers de travailler. Mais pendant combien de temps est-ce que les Mauriciens auront les moyens de remplir les chambres d’hôtel ? Le Mauricien de la classe moyenne n’a pas les moyens de le faire sur toute l’année et la réalité économique de 2021 va s’imposer, et nous devons tous nous préparer à cette situation.

l À qui pensez-vous quand vous dites: “ Nous devons tous nous préparer ?

Les citoyens, les entreprises, le gouvernement : nous, Mauriciens devons être très vigilants. Maurice a su bien gérer la pandémie, bravo! Mais nous ne pouvons continuer dans une situation dans laquelle le gouvernement va continuer à soutenir les entreprises et les individus avec les différents plans d’aide ou de soutien Nous devons relancer notre économie et établir un plan Marshall, car nous sommes aujourd’hui en période de guerre. Il faut créer un national economic recovery programme pour relacer l’économie parce que le business model d’hier est dépassé et il faut que les têtes pensantes du secteur privé, du gouvernement et de la société civile travaillent ensemble pour relancer l’économie. Il faut revoir la base et les fondations de chaque secteur d’activités et les remettre en question pour les réinventer, parce que le monde a changé et nous n’allons pas revenir à la situation de business as usual. Les règles ne sont plus les mêmes et il faut réfléchir à un modèle après-Covid.

l L’un des problèmes de la relance économique, c’est qu’elle passe par la réouverture des frontières pour notamment faire redémarrer l’industrie touristique. Or, le gouvernement soutient, non sans raison, que rouvrir les frontières ferait augmenter considérablement le risque sanitaire. Comment faire pour concilier ces deux impératifs ?

J’ai fait partie de ceux qui, depuis juillet de l’année dernière, réclamaient l’ouverture des frontières. Avec le recul, quand on regarde ce qui se passe dans le monde, je reconnais que le gouvernement avait raison de retarder l’ouverture des frontières. Mais nous sommes en 2021, le vaccin pour protéger de la Covid 19 existe…

l Un vaccin dont l’efficacité est remis en doute par beaucoup…

C’est vrai, mais c’est la solution dont nous disposons pour le moment. Nous sommes encore dans un monde aux lendemains incertains, qu’on ne peut prévoir, mais nous ne pouvons rester coupés du monde, il faut ouvrir les frontières, bien sûr en prenant les précautions indispensables.

l Sur cette question, le Premier ministre a adopté une position dure. Il qualifie ceux qui réclament l’ouverture des frontières d’égoïstes qui ne pensent qu’à leurs propres intérêts. Il y a un affrontement gouvernement-secteur privé sur cette question…

Il est évident que ce n’est pas une décision facile à prendre et il faut que nous travaillions tous ensemble. Il ne doit pas avoir d’affrontement secteur privé/gouvernement sur cette question, et les autres d’ailleurs. Les planteurs qui n’arrivent pas à écouler leurs produits sont en détresse. Les restaurateurs et leur personnel le sont également, tout comme le sont les chauffeurs de taxis. Au lieu de nous focaliser sur un affrontement gouvernement-secteur privé, focalisons-nous sur la manière de faire redémarrer l’économie pour sauver les emplois.

l Mais on dirait que le gouvernement ne veut pas dialoguer, partager, mais continuer à décider sans écouter. Depuis le début de l’épidémie et de la crise, il a fait cavalier seul sans écouter les appels pour un mouvement national pour faire face aux crises…

Je crois qu’il est important, en ces temps de crise, de tenir un langage de vérité. J’ai l’impression que, souvent à Maurice, on essaye de faire plaisir, parce qu’on n’a pas le courage de dire la vérité, parce que nous craignons les réactions. Bien souvent, à la vérité, nous avons préféré le populisme. Même si certains crient, protestent, il faut pour sortir de la crise avoir un langage de vérité pour le bien de la communauté et du pays. Il faut que les dirigeants aient le courage de dire la vérité, mais il faut aussi que les Mauriciens acceptent d’entendre ce langage. Bien sûr qu’il y aura des erreurs et que nous n‘aurons pas des solutions à tout, mais au moins nous allons parler ensemble, nous écouter et nous comprendre pour prendre les meilleures décisions.

l Certains disent que le pire est à venir, mais ce n’est pas le sentiment que l’on a eu en voyant les centres commerciaux remplis, comme les hôtels, sans compter les pétards et les feux d’artifice pour les fêtes. Nous sommes supposés subir une grave crise économique et la majeure partie des bureaux du secteur privé viennent tout juste de reprendre leurs activités…

Vous avez raison, nous vivons dans une bulle et beaucoup ne sont pas vraiment conscients de la gravité de la situation réelle et de ce qui nous attend: c’est pourquoi que je crois que le langage de vérité est indispensable. Il y a des personnes qui ont perdu leur emploi, d’autres dont les salaires ont été réduits, comme les chiffres d’affaires des petites entreprises. À cause de cela, des personnes vont avoir des difficultés à rembourser les emprunts bancaires ; des parents sont obligés de retirer leurs enfants des écoles et d’autres dont le budget familial a été dangereusement réduit ; des propriétaires de maisons qui ne trouvent plus de locataires et sont obligés de baisser les loyers, qui étaient leur principale source de revenus. Pour toutes ces raisons, il faut tenir le langage de vérité pour éviter l’éventualité d’une crise sociale. Il faut que cela soit dit pour éviter que l’on croie que le gouvernement va toujours continuer à soutenir les entreprises et leurs employés. Jusqu’à quand le gouvernement va pouvoir continuer à subventionner tous les secteurs ? À la fin du jour, il faudra bien que l’on rembourse les dettes que le gouvernement est en train d’accumuler. Quand un gouvernement aide continuellement les entreprises et subventionne les salaires, on court le risque de créer une zombie economy. C’est-à-dire maintenir artificiellement en vie un secteur économique. Nous n’avons pas eu le choix à cause de la pandémie, tous les pays du monde le font, mais il faudra arrêter pour ne pas créer une zombie economy et une culture d’assistés. Il nous faut apprendre à utiliser la crise pour nous remettre en question, prendre les bonnes décisions, envoyer le bon message à la population pour nous en sortir.

l Est-ce que nous pouvons nous en sortir en dépit de tout ce que nous venons de dire sur les premiers effets de la crise ?

Il faut souligner qu’il n’y a pas encore une prise de conscience à beaucoup de niveaux. Il existe une disparité économique à Maurice entre ceux qui ont un salaire assuré et ceux qui ne sont pas dans la même situation et qui sont touchés de plein fouet par la crise économique. Il faut que l’on se rende compte de la gravité de cette situation qui peut, si toutes les mesures nécessaires ne sont pas prises, s’étendre à l’ensemble des Mauriciens. La technologie nous a permis de vivre et travailler presque “normalement” pendant le confinement. Partons de cette base et prenons ensemble les bonnes décisions pour devenir résilients et sortir de la crise. Nous n’avons pas d’autre choix.

l Que faudrait-il faire pour justement sortir de la crise avec le moins de dégâts possible ?

Je le répète : réunir toutes les têtes pensantes du pays pour travailler sur un national economic recovery programme pour tous les secteurs : tourisme, sucre, agriculture, textile. Il y a toute une réflexion à faire avec les autorités, les opérateurs et la société civile sur ces questions pour entrer dans le “new normal” de notre modèle économique d’après la crise, dont les bases ne seront plus celles auxquelles nous étions habitués. Comme le disait sir Winston Churchill, «  Do not let a crisis go to waste, let’s take it as an opportunity », pour nous remettre en question.

l Tout est donc à refaire, face aux problèmes auxquels nous sommes confrontés ?

Non, nous ne devons pas tout refaire, mais tout repenser, parce que la réalité n’est plus la même. Comme le disait Darwin, ce ne sont pas les plus forts et les plus intelligents qui survivent, mais ceux qui savent s’adapter au changement. Je préfère utiliser le terme défis au terme problèmes. Un défi peut être relevé. Le mot problème a une connotation fataliste, alors que nous devons avoir en sus de notre capacité de résilience avoir aussi une solide dose d’optimisme pour sortir de la crise.

Voici la question politique que je ne peux pas ne pas vous poser. Vous avez été, dans le passé, présentée comme une éventuelle candidate du MMM au poste de Premier ministre. Est-ce qu’après votre exil en Grande-Bretagne et votre retour à Maurice, une incursion dans la politique pourrait vous tenter ?

C’est vrai que souvent les gens me demandent pourquoi je ne fais de la politique. Autrefois, j’avais besoin de construire ma famille et son avenir, et je n’avais pas les moyens financiers de faire de la politique. Aujourd’hui que mes enfants ont grandi et sont indépendants, je me pose la question suivante : est-ce qu’après avoir agi par conviction et par passion pour faire évoluer les choses dans le domaine professionnel, je pourrai fonctionner librement en politique ? Ou bien est-ce que je devrai oublier mon indépendance, ma manière de ne pas arrondir les angles, tout ce que je suis en fait, pour rentrer dans le système politique, dans cette machine qui écrabouille les individus ?

l Quelle est votre réponse à cette question ?

–Je n’ai pas encore la réponse, mais je me demande si le système politique mauricien actuel a besoin de personnes indépendantes avec de fortes convictions comme moi ?