Kevin Teeroovengadum

L’économiste Kevin Teeroovengadum estime qu’il sera très difficile pour le pays d’atteindre un taux de croissance de 5,4% en 2021, comme le prévoit Statistics Mauritius. Quant à la stratégie du gouvernement de baser la croissance sur la consommation, Kevin Teeroovengadum déplore que les autorités « persistent avec cette stratégie de kamikaze ». Par ailleurs, avec une dette massive de l’État, des entreprises endettées, l’appauvrissement de la classe basse et moyenne, une hausse de la population vieillissante, et donc le fardeau des obligations de retraite, un taux de chômage massif et croissant des jeunes, une augmentation de l’inflation, la dépréciation de la roupie et les piliers économiques traditionnels en difficulté, le pays fait face à beaucoup plus de vents contraires qui ralentiront le taux de croissance du PIB. Dans l’échange qui suit, il aborde aussi plusieurs sujets, dont la réouverture des frontières, Air Mauritius et la Contribution sociale généralisée, et donne son avis sur le gouverneur de la Banque de Maurice.

Après un recul de 14,9% de la croissance économique en 2020, serons-nous en mesure de faire le grand saut jusqu’à 5,4% cette année, comme le prévoit Statistics Mauritius ?

J’espère sincèrement que les 5,4% de Statistics Mauritius se réalisent, mais je pense que ce qui a surpris tout le monde, c’est le fait qu’une institution comme Statistics Mauritius ait changé ses prévisions en 48 heures et que Gilbert Gnany, président du conseil d’administration de Statistics Mauritius, a ensuite soumis sa démission. Quoi qu’il en soit, je laisserai à d’autres le soin de spéculer sur les raisons de sa démission, et ne peux qu’espérer que l’institution reste professionnelle à l’heure où la crédibilité de nombre d’institutions et de Maurice en tant que juridiction est remise en cause sur la scène internationale, sachant que tout ce qu’on fait se répercute immédiatement au niveau international dans un monde hyperconnecté.

Sur la question de la croissance du PIB, il faut comprendre que nous avons eu l’une des pires contractions au monde pour l’année 2020. Il est donc tout à fait normal que l’économie rebondisse. Cependant, il faut comprendre que déjà, pour le 1er trimestre 2021, le taux de croissance était de -8,7% contre -2,9% au même trimestre de l’année dernière. Gardant à l’esprit que nous avons eu un 2e confinement en mars, qui a duré quelques mois, et que nous ne sommes actuellement pas complètement ouverts, comme nous l’étions avant le 2e confinement. Tout ça pour dire qu’il sera très difficile pour le taux de croissance d’atteindre 5,4% en 2021. Je pense qu’il sera bien en dessous de 4%.

Comment alors pourrons-nous atteindre le taux de croissance de 9% pour 2021/22, tel qu’annoncé par le ministre des Finances, prévision qui a d’ailleurs été remise en cause par de nombreux économistes et observateurs ?

Cela ressemble à une prévision très optimiste qui dépend fortement d’un rebond rapide du secteur du tourisme. Une fois de plus, je souhaite que cela se produise. Toutefois, soyons réalistes ! D’un point de vue global, nous pouvons voir deux catégories d’economic recovery. La première est celle où les pays développés, tels que les États-Unis, Israël, la Corée du Sud et la Chine, connaissent un rebond plus rapide, car ces pays ont réussi à accélérer la vaccination de leur population, et aussi le fait qu’ils ont de gros marchés domestiques et régionaux, qui sont très utiles pour ce rebond. Aussi, leurs gouvernements ont injecté d’énormes sommes d’argent et nous voyons des signes positifs sur ces marchés.

La deuxième catégorie est celle où un certain nombre de pays émergents et de pays moins développés seront confrontés à un “economic recovery” qui sera malheureusement plus lent, car il y a un manque de vaccins disponibles pour vacciner leur population et, éventuellement, mettant à risque l’ouverture de leurs frontières. Maurice est dans cette 2e catégorie, car en plus d’un processus de vaccination plus lent, l’économie mauricienne a d’énormes “economic scars”, qui viennent de cette crise du Covid, mais aussi à l’avenir le poids que l’économie doit porter sera beaucoup plus lourd qu’avant 2020. Quelques exemples : la dette du secteur public qui dépasse la barre des 100% du PIB, les entreprises mauriciennes fortement endettées, l’appauvrissement de la classe basse et moyenne, une grande partie des ménages également endettés et ayant du mal à gérer leur budget de fin de mois, l’augmentation de la population vieillissante – et donc du fardeau des obligations de retraite –, le taux de chômage massif et croissant des jeunes, l’augmentation au niveau de l’inflation, la dépréciation de la roupie, le fait que nos piliers économiques traditionnels sont coincés dans l’ancien paradigme, que nos nouveaux piliers n’ont rien généré en termes de pourcentages du PIB, et rendant leur démarrage lent… D’autant que le monde post-Covid est différent. Donc, dans l’ensemble, Maurice a beaucoup plus de “head winds” qui ralentiront le taux de croissance du PIB, et c’est là que je pense que les prévisions du ministre des Finances sont optimistes.

De plus, je voudrais souligner qu’au cours des quatre dernières années, chaque prévision de croissance du PIB par le ministère des Finances, ou la Banque de Maurice ou même une institution comme la MCCI, aura chaque fois été surestimée, pour ne pas dire ratée… L’exemple classique est qu’en 2019, malgré des investissements massifs dans l’implémentation du Metro Express et la construction du fameux stade de Côte-d’Or, leurs prévisions de croissance du PIB étaient de 4% alors que la réalité est que nous avons terminé l’année à 3% ! C’est un “delta” de -25% !

Avec la réouverture des frontières, certains ont l’impression que nous sommes sortis de la crise. Or, sans être pessimiste, la levée du Wage Assistance Scheme devrait entraîner des faillites d’entreprises et un chômage massif, n’est-ce pas ?

Il faut être prudent quand on parle de sortie de crise. Nous sommes loin de revenir à 2019. Le monde post-Covid ne sera pas comme les jours précédant la pandémie. À ce jour, nous savons que nous avons un certain nombre de problèmes, où seulement 11% de la population mondiale ont été complètement vaccinées. Ce qui signifie qu’il faudra probablement attendre au moins fin 2022 pour que la majorité de la population mondiale soit complètement vaccinée. Nous avons également, comme nous l’avons déjà vu, l’émergence de plusieurs variantes du Covid, et nous voyons un certain nombre de pays ayant commencé à se reconfiner partiellement ou totalement. Par exemple l’Afrique du Sud, qui était un marché clé pour Maurice pour le tourisme, est confrontée à une 3e vague.

On constate qu’un certain nombre de pays, comme la France, disent également qu’une vague potentielle pourrait frapper à partir d’août, car on voit déjà une augmentation de cas de Covid depuis la semaine dernière. De plus, nous ne devons pas oublier que nous avons plusieurs vaccins à travers le monde et que, pour l’instant, nous n’avons pas d’accord universel qui permette aux gens de voyager librement comme avant 2020, ou en fonction des vaccins qui ont été faits. C’est presque comme si le monde était divisé en trois catégories dépendant du vaccin que vous avez eu, soit qui provient du monde occidental, de la Chine et de la Russie. Nous resterons avec beaucoup d’incertitudes au cours de l’année 2021 et cela prendra encore une année au moins pour vraiment savoir comment le monde évoluera dans l’ère post-Covid.

En ce qui concerne le Wage Assistant Scheme, en effet, une fois le programme arrêté cette année, nous verrons une augmentation du taux de chômage, alors que les entreprises, à tous les niveaux – qu’il s’agisse des PME ou de grandes entreprises –, sont en difficulté dans plusieurs secteurs. Je pense que le taux de chômage réel passera du chiffre officiel, qui est en ce moment de 9,2% à 13%, à 15%, et sachant que nous avons également une nouvelle offre de main-d’œuvre avec plus de jeunes arrivant sur le marché du travail. Malheureusement, il n’y a pas de solutions miracles à ce stade, et nous devrons passer par cette phase, car au cours des 18 derniers mois, le gouvernement aurait pu dépenser de l’argent pour “recycle, reskill, retool” les chômeurs techniques dans de nouveaux secteurs, qui auraient offert des opportunités dans ce monde post-Covid, avec l’objectif de réduire notre taux de chômage plus rapidement. Hélas, le gouvernement n’a pas mis en œuvre cette stratégie.

 

Le gouvernement table sur l’arrivée de 650 000 touristes durant la première année de réouverture. Est-ce un objectif à notre portée ?

Les Maldives ont déjà dépassé la barre des 500 000 touristes cette année et prévoient entre 1,3 million et 1,5 million de visiteurs pour toute l’année 2021. Les Seychelles, elles, sont en train d’atteindre environ 50% à 60 % de leur chiffre de 2019. Et nous voyons d’autres îles des Caraïbes qui se portent également plutôt bien. C’est une très bonne nouvelle pour Maurice, car cela signifie tout d’abord que les gens veulent toujours voyager, et que les “resort destinations” sont également la tendance. Ce qui est important, c’est que la majorité des Mauriciens soient complètement vaccinés dès que possible, que les frontières soient rouvertes et que nous apprenions à vivre avec le virus, car il semble qu’il ne disparaîtra pas.

Par exemple, Singapour s’est désormais engagé à vivre avec le virus et a rétrogradé le Covid d’une pandémie à une endémie, et même en disant qu’il s’agit d’une grippe saisonnière. Plus tôt nous pourrons commencer à accueillir des touristes, et mieux ce sera. Et je pense qu’il y aura une bonne demande pour Maurice en fin d’année. Cependant, il faut qu’on rouvre avant que d’autres concurrents décident de la faire avant nous, sinon nous entrerons dans une guerre des prix. De plus, nous devons saisir les marchés où qu’ils se trouvent. Par exemple, les principaux marchés pour les Maldives sont la Russie, l’Inde, l’Ukraine, le Kazakhstan, Israël, etc. Nous ne pouvons donc pas utiliser les mêmes stratégies de 2019, et nous devrions plutôt être entreprenants dans notre approche marketing.

Qui dit réouverture dit aussi Air Mauritius… Malgré les Rs 9 milliards injectées l’année dernière, la compagnie est toujours sous administration. Soyez franc : existe-t-il une possible sortie de crise pour la compagnie aérienne nationale ou est-elle vouée à la faillite ?

Nous devons dépolitiser le débat autour d’Air Mauritius. Nous avons besoin d’une compagnie aérienne nationale, car il ne s’agit pas seulement de transporter des Mauriciens ou des étrangers, mais aussi nous avons besoin d’Air Mauritius pour nos exportations en termes de fret, sachant qu’en ce moment, on a un problème réel au niveau du fret maritime, qui perdure pendant trop longtemps. Cela dit, Air Mauritius a lamentablement échoué avant même la crise du Covid en raison d’un manque de méritocratie et de compétence, et également d’une ingérence politique continue. Comment se fait-il qu’Ethiopian Airways, une compagnie aérienne détenue par le gouvernement éthiopien, connaisse un tel succès malgré la crise sanitaire ?

Tout est une question de leadership et de personnes aux commandes de la compagnie aérienne. Regardez l’Afrique du Sud, où le gouvernement a pris la décision d’autoriser des institutions privées à prendre le contrôle de la nouvelle South African Airways ! Ils ne sont pas coincés avec cette philosophie selon laquelle le gouvernement doit à tout prix détenir une participation majoritaire. Contrairement à Maurice.

On sait aussi que la “New Air Mauritius version 2.0”, ne pourra pas voler partout. Nous devons décider une fois pour toutes vers quels pays et villes nous devrons conserver la desserte. Par exemple sur l’Afrique du Sud, je pense qu’une meilleure stratégie serait de “code-share” avec SAA ou Flysafair, comme ce dernier a déjà fait une demande pour combler le vide actuel entre nos deux pays.

Si on regarde les Maldives et les Seychelles, le secteur du tourisme se porte bien car ils ont une politique de ciel ouvert. Aux Maldives, selon leur ministère du Tourisme, plus de 20 compagnies aériennes y opèrent actuellement, dont neuf vols charters. J’aimerais que nous puissions nous ouvrir à d’autres compagnies aériennes que Emirates, Turkish Airline, comme à Aeroflot, Qatar Airways, etc. Le gouvernement devrait avoir du courage et arrêter de vivre dans le monde de la peur, car cette stratégie d’ouverture fonctionne ailleurs !

La consommation est en nette baisse depuis mars, alors que le gouvernement table justement sur ce secteur pour assurer la croissance. Comment interprétez-vous ce paradoxe ?

Il est malheureux de voir que le gouvernement persiste avec cette stratégie de kamikaze. Une des raisons pour lesquelles le pays est à genoux, c’est parce que la philosophie économique de croissance tirée par la consommation que les autorités ont adoptée depuis plusieurs années a été une faillite totale. Maurice n’est ni les USA, ni Dubaï, ni la Chine !

Pour une économie comme Maurice, la croissance ne se situe pas au niveau de la consommation, car on importe pratiquement tout ce qu’on consomme ! La croissance économique devrait s’appuyer sur des investissements dans les secteurs de l’éducation, la santé, la technologie ainsi que dans de nouveaux secteurs tels que les économies bleue, verte, circulaire et “silver”, et attirer également USD 1 milliard d’investissements directs étrangers (IDE) par an.

Le gouvernement persiste avec la Contribution sociale généralisée, alors que les actuaires, observateurs, économistes et autres ont clairement démontré que cette réforme n’est pas viable dans le temps…

Bien sûr que ce n’est pas viable ! La structure de notre population a changé alors que nous nous dirigeons maintenant vers une population vieillissante et une réduction de notre population totale si nous ne faisons rien. Au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes à la source, les autorités font des “window dressing” et des “cosmetic changes” à court terme, mais qui seront encore plus douloureux à long terme. Par exemple, depuis des années, on parle de ciblage des retraites, ou de taxes foncières dans des régions rurales, etc. Faisons ces réformes une fois pour toutes au lieu de rester dans ce schéma de politicaille.

En même temps, la Basic Retirement Pension ne cesse d’augmenter. Un récent rapport de la firme Aon Solutions l’a d’ailleurs comparée à une « carotte électorale »…

C’est évident. Pourquoi chercher midi à 14 heures ? À chaque élection, pendant des années, on n’a vu que des carottes électorales ! Et on se pose la question de savoir pourquoi on est à genoux. Nous avons perdu la dernière décennie en ne faisant rien concernant les réformes.

Que s’est-il passé le lundi 28 juin, lorsque la banque centrale est intervenue sur le marché des changes pour vendre USD 25 millions à un taux de Rs 42,50 ? Quel est l’objectif de la Banque de Maurice en instaurant une si forte dépréciation de la roupie ?

Nous n’avons pas de revenus en Forex suffisants depuis la fermeture du secteur du tourisme et nos exportations ont également suivi une tendance à la baisse au cours des six dernières années. Même notre secteur des services financiers a connu une croissance négative en 2020, si vous regardez les chiffres en dollars. La BoM a vendu plus de USD 1,6 milliard sur le marché depuis mars 2020, et cette tendance se poursuivra pendant un bon bout de temps. L’année dernière, j’ai dit que le dollar allait s’échanger à Rs 45 et l’euro à Rs 55, et nous y sommes presque. On est dans l’ère de la roupie faible, et l’époque de la roupie stable est révolue. Quant à la BoM, je pense que c’était un moyen pour eux de faire deux choses : de gonfler à la fois leur base de capital et leurs réserves en roupies, sachant que le FMI a déclaré que la BoM doit être recapitalisée.

Faites-vous partie de ceux qui pensent que le gouverneur de la BoM n’est pas « fit & proper » pour occuper ce poste ?

Ce n’est pas à moi de dire s’il est “fit & proper”. Je l’ai rencontré plusieurs fois quand il était à la BOI, à la FSPA et à la FSC. Tout ce que je peux dire, c’est que le rapport du FMI mentionne le fait que la BoM doit renforcer sa crédibilité. Sachant qu’on se positionne comme un centre financier international, j’espère que le jeune gouverneur fera honneur à la jeune génération en faisant “the right things”. La vraie valeur d’un homme réside non pas dans ce qu’il a, mais dans ce qu’il est.

Propos recueillis par  Magali Frédéric