En vacances à Maurice récemment, Mgr Ian Ernest, directeur du Centre anglican à Rome, a livré ses observations sur la pandémie de Covid-19 qui a bouleversé la vie quotidienne des populations du monde entier. Et à moins d’un mois de l’ouverture de la COP 26 à Glasgow en Écosse, il souligne les préoccupations des leaders des Églises chrétiennes par rapport à l’avenir de la planète Terre.

Mgr Ernest situe l’importance d’une réunion sur le climat qui se tiendra le lundi 4 octobre au Vatican avec la participation des responsables religieux et des scientifiques du monde entier. « Il y a une compatibilité entre la voix scientifique et la voix religieuse parce qu’il y a la même préoccupation et le même combat, qui est de sauver la planète Terre », affirme Mgr Ernest dans cette interview accordée au Mauricien.

À peine entré en fonction comme directeur du Centre anglican de Rome et comme représentant personnel de l’archevêque de Canterbury auprès du Vatican, la pandémie de Covid-19 a éclaté. Comment avez-vous vécu cette situation pendant le confinement total et la fermeture des frontières ?

Quel que soit notre statut social, cette situation est un véritable défi pour tout le monde. C’est toujours l’incertitude dans plusieurs domaines. D’où le désarroi et la peur que nous constatons dans la population dans différentes parties du monde. En ce qui me concerne, je dois avouer qu’il y a eu des moments de doute et d’inquiétude au début. Il a fallu comprendre ce qui se passe et trouver de nouveaux moyens pour assumer la mission qu’on m’avait confiée à Rome.

Je dois dire que malgré la pandémie, on est très sollicité au Centre anglican. En raison des contraintes sanitaires, les activités ont été réduites mais la vie ne s’est pas arrêtée au Centre. La grâce de Dieu a toujours été présente pour me donner un esprit d’espérance et de joie profonde. Je fais confiance à cet esprit de Dieu qui me fortifie, et au fil des mois, j’ai appris à développer de nouvelles amitiés et à établir des relations. Les nouvelles technologies de communication nous ont permis de garder le contact avec le monde extérieur. Je célébrais l’eucharistie avec deux autres personnes vivant au Centre, mais je savais que j’étais en communion avec les communautés chrétiennes du monde. La prière, l’hospitalité et les rencontres étaient entretenues dans de nouvelles conditions.

De quelle manière la pandémie a chamboulé vos plans et les objectifs que vous vous êtes fixé au départ ? Est-ce facile de remplir vos responsabilités dans le contexte actuel ?

C’est vrai que le Covid est venu chambouler tout ce qu’on avait prévu et il a fallu mettre en veilleuse certains projets qui avaient déjà été élaborés. Heureusement que juste avant la pandémie, j’ai commencé à avoir quelques rencontres. Le Centre a aussi une vocation éducative et à titre d’exemple, nous faisons la formation de ceux qui veulent œuvrer en faveur de l’œcuménisme en donnant des cours sur une variété de sujets allant de l’histoire des Églises chrétiennes à l’art, la culture et l’histoire de Rome, Mais tout d’un coup, personne ne peut venir.

De manière positive, j’ai profité de ce temps de confinement total pendant plusieurs mois pour mieux comprendre ces nouvelles responsabilités en entrant dans les dossiers. Et cela m’a permis de découvrir cette belle histoire de cette institution œcuménique qui, selon moi, est unique en son genre. C’était aussi le temps pour une réflexion sur comment faire pour relever les nouveaux défis et sur ce que les autres attendent du nouveau directeur du Centre anglican.

Pendant les premiers mois, j’ai développé mes connaissances avec le monde du Vatican en découvrant les différents dicastères afin que nous puissions travailler de manière collaborative avec l’Église catholique. Malgré les moments de doute et d’incertitude, il a fallu adopter une nouvelle culture de travail. C’est ainsi que nous avons mis à profit Internet et nous avons pu organiser pas moins de quatre “webinars” sur des questions que se posent les chrétiens. Il y a eu des moments de grands défis, des moments de découragement parfois, mais au bout du compte, quand Dieu appelle il donne des moyens.

De par vos fonctions, vous avez un regard global sur la pandémie. Quelles en sont vos observations ?

Le Covid-19 nous a permis de prendre conscience du fait que nous vivons malheureusement dans un monde fermé sur lui-même. Il y a une certaine arrogance chez certaines personnes pour dire que nous avons de fait de belles avancées dans tel ou tel domaine, mais nous découvrons subitement que l’être humain a encore beaucoup de chemin à faire. Le Covid a rendu visibles les mauvaises choses qui étaient cachées. Nous découvrons qu’il y a beaucoup d’injustices et les plus vulnérables souffrent d’une telle situation. Nous avons compris que nous avons besoin d’un monde plus juste plus équitable.

Vous me direz que l’injustice n’est pas quelque chose de nouveau mais le Covid est venu nous la jeter en plein visage. Nous avons marginalisé Dieu et écarté une présence qui pourrait nous aider à avoir un progrès à visage humain. Si nous ne changeons pas de cap, nous allons vers notre perte. Je note qu’il y a aussi beaucoup de peur.

La pandémie perdure et nous déconcerte. Le sort des populations les plus vulnérables ne risque-t-il pas de s’aggraver, surtout de celles vivant dans les pays pauvres ainsi que celles se trouvant dans les pays en guerre et dans les pays dévastés par les catastrophes naturelles ?

La situation des personnes vulnérables dans le contexte difficile actuel devrait, en effet, nous interpeller mais il ne faut pas désespérer car il y a eu une prise de conscience durant cette pandémie au sujet des responsabilités individuelles et celles qui sont collectives. On a compris que tout individu, que ce soit dans les pays riches ou pauvres, devrait avoir accès à toutes les ressources dont il a besoin pour vivre d’une manière saine. Dans beaucoup de régions du monde comme à Maurice, la responsabilité collective a surgi et a apporté un esprit de combattant.

Le Covid a amené les gens à se rassembler et je rends grâce à Dieu pour ce bel élan de solidarité avec les plus pauvres et ceux qui ont perdu leur emploi dont nous avons été témoins ces derniers mois. Il y a eu des actions concrètes, mais je constate en même temps que bon nombre de ces gestes de fraternité ont été ponctuels. Il faudrait des actions dans la durée et qui mènent à un changement de vie et de mentalité.

Outre les conséquences du Covid sur les plans économique et social, le changement climatique est aujourd’hui une question urgente qui préoccupe le monde entier en raison de ses retombées sur les pays pauvres tout comme les riches. Est-ce que le Centre international que vous dirigez tient compte de ces questions environnementales ?

Bien sûr. Nous ne nous intéressons pas qu’au changement climatique, mais aussi à la violence et aux conflits dans le monde. Dans nos relations avec le Vatican et avec les ambassadeurs, nous avons des dialogues sur ces questions. Il est bon de souligner que les responsables des Églises chrétiennes prennent au sérieux la question du réchauffement climatique et s’unissent pour l’avenir de la planète. Je peux vous assurer que c’est la priorité du pape François et de celle de l’archevêque de Canterbury. Et en marge de la COP 26 qui se déroulera à Glasgow du 31 octobre au 12 novembre, le Centre anglican n’y est pas allé de main morte sur ce sujet.

Nous travaillons en étroite collaboration avec le Dicastère pour la promotion du développement intégral humain. Nous avons organisé le 21 mai dernier une conférence par zoom sur le thème “Challenges and opportunities for insular people in the light of the Laudato Si and Fraterlli Tutti – les deux encycliques du pape François.

Ayant été archevêque des îles de l’océan Indien, je me suis prononcé sur la question des îles lointaines lors de cette conférence œcuménique et fait entendre le cri des peuples de ces îles qui sont vulnérables au changement climatique. La conférence sur le thème “Building Fraternity and Defending Justice” a permis aux îles lointaines et vulnérables des différentes régions du monde de s’exprimer. Le président Ramkalawan des Seychelles était le “Key Note Speaker” pour cet événement. Il y a eu aussi un message du pape François et de l’archevêque de Canterbury. Je voudrais aussi faire mention de l’intervention remarquable d’un jeune anglican des îles Tonga dans l’océan Pacifique qui nous a fait comprendre comment le changement climatique dans cette région du monde est vraiment une tragédie humaine.

Cette réflexion commune du 21 mai entre les différentes Églises chrétiennes se poursuit et fait retentir des voix qui n’étaient pas entendues avant. Il est important de signaler ce grand rendez-vous sur le climat au Vatican le 4 octobre, soit à trois semaines de l’ouverture de la COP 26. Cette rencontre préparée par le Vatican réunira des chefs religieux et des scientifiques du monde entier.

Pourquoi la tenue de cette réunion au Vatican à quelques jours de l’ouverture de la COP 26 ?

Récemment, les leaders des Églises anglicane, catholique et orthodoxe de l’Est ont publié un appel conjoint que je qualifierai d’inédit pour que tous sans exception travaillent pour la survie de la planète en faisant « des sacrifices significatifs ». Le pape François, l’archevêque de Canterbury et le patriarche de Constantinople ont fait un plaidoyer pour des actions appropriées et répondre aux problèmes dus au changement climatique.

Ces trois responsables religieux nous avertissent de l’urgence de la durabilité environnementale et son impact sur la persistance de la pauvreté. Et ils « exigent une repentance sur l’exploitation irresponsable des ressources de la Terre ». Et cette prochaine réunion organisée par le Vatican réunissant les chefs religieux du monde et les scientifiques vise à faire écho de ce plaidoyer de ces leaders des Églises chrétiennes. Cette conférence du 4 octobre arrive au bon moment car c’est aussi un véritable cri en direction de tous les citoyens du monde. Que chaque individu, quelles que soit ses croyances et son opinion du monde, se mette à l’écoute des cris de souffrance venant de la Terre elle-même et des plus vulnérables de la société !

Dieu a fait de nous des intendants pour veiller et protéger sa création qui est une œuvre parfaite. Qu’avons-nous fait de ce don gratuit de Dieu ? S’il est bien utilisé et bien réparti alors, la justice et la paix s’embrasseront. En raison de nos difficultés à semer des graines de respect, de justice, de compassion et de partage, le monde vit dans une situation de crise qui ne favorise pas le progrès qui donne vie à la dignité de chaque personne vivant sur cette Terre qui est « notre maison commune ».

Cette conférence au Vatican a toute son importance car elle va nous aider à prendre conscience de notre responsabilité et de l’urgence de faire les sacrifices nécessaires. Il y a une compatibilité entre la voix scientifique et la voix religieuse car elles ont toutes les deux la même préoccupation et le même combat, celui de sauver la planète Terre. Et c’est une très belle mission !

Vous venez de passer cinq semaines de vacances à Maurice. Quel regard portez-vous sur votre pays car vous vous tenez au courant de ce qui se passe chez nous ?

Par rapport à l’aspect physique, on ne peut être insensible aux travaux d’infrastructures routières conséquents réalisés jusqu’ici. Mais je constate une certaine peur devant tant d’incertitudes parce qu’il n’y a pas suffisamment d’écoute et de confiance. Depuis le Covid, beaucoup de Mauriciens font preuve d’une ouverture d’esprit tandis que d’autres restent centrés sur eux-mêmes. Or, il ne faudrait pas se figer sur le passé mais avoir un regard qui porte sur l’avenir car c’est à ce moment-là que nous pourrons construire et avancer. Je ne parle pas d’un regard qui ne voit que 50 mètres…

Il y a de belles choses dans ce pays que j’aime tant mais il ne faut pas nier les maux qui rongent la société mauricienne depuis un certain temps. Je ne dis pas que la société mauricienne est malade, mais il y a des problèmes sociaux qui nous rendent tristes et qui font un tort immense au pays. Il y a donc des choses à corriger et des réformes à apporter dans plusieurs secteurs, notamment dans la vie professionnelle, dans le système éducatif et dans des institutions clés du pays. Mais pour y arriver, il faudrait aller vers la responsabilité collective. Il est important de chercher ensemble des moyens pour apporter des transformations. Nous sommes une jeune société qui a besoin d’être accompagnée et nous avons besoin de travailler ensemble. C’est le désir profond de tout être humain d’évoluer dans un environnement où il fait beau et bon vivre.