Notre invité de ce dimanche est l’économiste Pierre Dinan qui fêtait, hier, ses 50 ans de mariage. Ce qui ne l’a pas empêché de répondre à nos questions et de partager ses commentaires sur le budget 2021/2022

Est-ce que vous êtes aussi perplexe que de nombreux Mauriciens par le discours du budget qui a beaucoup surpris ?
— Oui. C’est une bonne surprise pour la grande majorité des contribuables à part les fumeurs, les amateurs d’alcool et les automobilistes, parce que ce budget ne comporte pas de nouvelles taxes directes et indirectes. Mais on ne peut s’empêcher de se poser la question : comment le ministre des Finances fera-t-il pour réaliser son budget ?

Est-ce qu’il a suffisamment de rentrées d’argent pour financer son budget ?
— Cela fait des années que Maurice a un déficit budgétaire et le ministre n’a pas assez de revenus. Selon les prévisions publiées hier soir, nous aurons un déficit budgétaire de Rs 24.7 milliards, c’est-à-dire 5% du PIB. Pour l’année prochaine, le ministre nous a annoncé un déficit budgétaire de Rs 25 milliards.

Avec des si, on pourrait, comme vous le savez, mettre Paris en bouteille. Mais est-ce que dans la situation économique actuelle, il peut atteindre cet objectif ?
— Nous ne savons pas sur quoi il s’est basé pour annoncer ces chiffres, qui sont des estimations. On espère que les objectifs du budget seront atteints, mais on ne peut s’empêcher de se demander comment.

Ces estimations reposent sur une hypothèse : que les frontières mauriciennes soient réouvertes en octobre prochain et que les touristes viennent suffisamment remplir nos hôtels.
— Le ministre nous a annoncé que les frontières seraient réouvertes en octobre. Je ne veux pas être pessimiste ou jouer à l’oiseau de mauvais augure, mais avec le nombre de cas qui sont en train de se multiplier ces derniers jours…. Cela dit, le tourisme est, certes, un pilier principal de notre économie, mais il y en a d’autres qui contribuent au Produit intérieur brut. C’est-à-dire le secteur manufacturier, les services financiers et l’agriculture dont le ministre a parlé dans les trois parties de son discours. Il a dit, enfin, qu’il mettra en place une structure de suivi de projets, le Project Implementation Committee Agency, où siègeront des représentants du secteur public et du secteur privé, qui sera présidé par le Premier ministre. Cela va dans le bon sens parce que l’effort qui doit être fait doit être celui du business mauricien totalement soutenu par le gouvernement. Dans le passé, des rencontres régulières secteur public et privé n’existaient plus; il y a maintenant l’annonce de cette nouvelle structure.

Est-ce que cela veut dire que le gouvernement s’est réconcilié avec le secteur privé ?
— Je ne saurais vous le dire. Mais je salue l’annonce de cette nouvelle structure parce que je n’ai jamais cessé de répéter que je suis en faveur d’une collaboration entre ces deux secteurs, qui est essentielle pour que nous puissions faire augmenter le PIB. Je suis pour l’utilisation de toutes les compétences du pays à son service. Je vous avais même dit que j’étais pour un gouvernement d’unité nationale, mais cette proposition n’a pas été retenue. Il ne faut pas oublier que le PIB est le gâteau national et qu’il dépend de l’activité de tout le monde. Et je crois qu’il est utile de préciser qu’il ne s’agit pas que des activités du grand business, mais de celles de tout le monde, ces PME, qui sont les plus gros employeurs du pays qui vont bénéficier de certaines mesures budgétaires. Les prévisions du budget seront réalisées si tout le monde peut et veut mettre la main à la pâte et si nos secteurs économiques retrouvent de la santé. En sachant que le secteur financier est toujours sur la liste grise de l’Union européenne et que le secteur manufacturier avait déjà, bien avant le Covid, des problèmes de compétitivité internationale.

Sur papier, vous êtes satisfait du discours du budget?
— Oui dans la mesure où il n’y a pas eu des coups de massue dans la fiscalité, à la satisfaction des contribuables directs ou indirects. On espère que le ministre pourra réaliser ce qu’il a dit et, je le répète, cela dépendra de l’apport de tous mais avec une direction éclairée.

En écoutant cette litanie d’endroits où l’on fera construire des drains, vous n’avez pas eu le sentiment qu’il s’agissait d’une mesure électoraliste, d’un budget “pour faire la bous dou”, pour reprendre une expression connue?
— On pourrait se demander quel budget n’a pas tenté de “fer la bous dou” aux électeurs, comme vous dites?! Beaucoup de budgets l’ont été d’année en année dans le passé. C’est vrai qu’en écoutant la longue énumération d’endroits au début du budget, je me suis demandé où on allait. Car cela avait des accents quasi électoraux, surtout quand, à la fin, le ministre est venu réexpliquer cette mesure en français.

Comment avez-vous trouvé ce résumé en français du discours du budget ?
— Le ministre l’avait déjà fait l’année dernière. Je me suis dit que si l’objectif était de faire comprendre les mesures budgétaires au plus grand nombre de téléspectateurs, le ministre aurait mieux fait de faire son résumé en créole.

Le ministre des Finances l’a dit, et cela a été confirmé par la suite par le Premier ministre, que le gouvernement allait prendre l’argent qui n’a pas été dépensé dans les corps para-étatiques pour financer certaines mesures du budget.
— Je n’ai pas retenu cette annonce. Tant mieux si l’on peut utiliser de l’argent qui est en train de dormir dans les caisses. Mais ça pose la question de savoir pourquoi de l’argent dort dans les caisses des corps para-étatiques. Sous ce rapport, on peut espérer que cela se passera dans la transparence. Le Project Implementation Committee Agency, dont je vous parlais, doit faire un rapport mensuel. Il faut espérer que ce rapport sera rendu public et pas uniquement circulé dans les ministères.

Est-ce qu’en ne donnant pas de détails précis sur les projets à venir, le ministre ne reste dans une espèce de flou artistique gênant ?
— N’étant pas dans les secrets du ministère, je ne peux répondre à la question. Mais cela me permet, néanmoins, de rappeler la nécessité d’avoir régulièrement des rapports des auditeurs sur chacune des institutions du gouvernement. Il faut que le contribuable sache comment l’argent qu’il verse a l’État est dépensé.

 Sur cette question, je vous trouve bien optimiste dans la mesure où le Directeur du l’Audit n’a pas eu accès à certains documents, notamment de l’ICAC et de la Police, pour rédiger son dernier rapport !
— C’est inacceptable! Nos institutions ne sont pas respectées! On ne tient pas en ligne de compte qu’il y a au sommet de la Fonction Publique trois postes qui sont protégés par la Constitution: ceux du Directeur des Poursuites Publiques, du Directeur de l’Audit et du Commissaire de Police. C’est extrêmement regrettable que le Directeur de l’Audit ne puisse avoir accès à des dossiers pour faire son travail.

La CSG n’a été que mentionnée dans le discours du budget…
— Il ne faut pas oublier que l’affaire est devant la Cour, si je ne m’abuse. Puisque vous m’avez posé la question, il faut savoir que les rentrées d’argent de la CSG sont prévues dans les revenus du Consolidated Fund, mais qu’il n’y a rien de prévu pour les dépenses. On aurait imaginé que ces revenus soient transférés dans un fonds spécialisé au lieu d’être mêlés à toutes les autres recettes et taxes que le gouvernement prélève. Donc, l’argent de la CSG sert à financer les dépenses du gouvernement et ce n’est pas correct.

C’est également le cas de la Mauritius Investment Corporation qui utilisera ses fonds pour financer les travaux de tout-à-l’égout, alors que l’argent pour des projets de développement aurait dû avoir été puisé du budget du gouvernement.
— Tout cela remonte au fait que les ministres des Finances créent des fonds additionnels dont l’utilisation n’est pas toujours claire, ce qui nuit à la transparence des activités du gouvernement. Plus on crée de fonds, moins il y a de transparence, essentielle pour l’information des contribuables – qui, il faut le rappeler, financent les dépenses de l’État – et pour les instances internationales.

Le ministre a redit qu’un des piliers de l’économie est le secteur des services financiers. Est-ce toujours le cas en dépit du fait que Maurice est encore sur la liste grise de l’Union européenne ?
— Je crois qu’actuellement le secteur financier fait énormément d’efforts pour mettre de l’ordre dans son fonctionnement. Nous avons toujours cette épée de Damoclès au dessus de la tête, mais j’ai noté, dans le budget, qu’il y aura plus de formation dans le secteur par rapport aux exigences sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le terrorisme international.

Qu’est-ce qui vous a agréablement surpris dans le deuxième discours du budget du ministre des Finances ?
— Je vais me répéter. Comme tous les contribuables: le fait qu’il n’a pas augmenté les impôts, d’autant plus qu’on redoutait une taxe sur la fortune. Une augmentation de la TVA aurait, par ailleurs, découragé les gens. Je m’attendais à une augmentation de la taxe sur la solidarité et je suis heureux qu’il ne l’ait pas fait. J’en profite pour dire qu’il ne faudrait pas que la taxe sur la solidarité devienne permanente. Il faudrait qu’elle soit enlevée dans les prochaines années.

En parlant de solidarité, vous n’êtes pas sans savoir que le nombre des Mauriciens au bas de l’échelle sociale a augmenté avec les conséquences du Covid.
— Et là, nous touchons à une grande question que l’on refuse d’aborder de front : l’utilisation plus juste des ressources de l’État providence pour nos concitoyens qui en ont vraiment besoin. Parce qu’aujourd’hui, l’État providence paye des pensions aux personnes âgées qui ont les moyens, subventionne le riz et la farine pour cette catégorie de citoyens, leur donne accès ainsi qu’à leurs enfants aux services de santé et de l’éducation gratuits. Je suis résolument pour l’État providence mais dans le cadre d’une politique mieux canalisée vers ceux qui en ont vraiment besoin…

…vous n’utilisez pas les termes qu’on ne veut pas entendre dans les milieux politiques : des prestations sociales « ciblées »…
— …j’utilise ce terme depuis des années en ayant l’impression de prêcher dans le désert. Je ne vois aucun politicien mauricien qui aura le courage d’aborder le sujet et de proposer une loi dans ce sens! Tout comme ils ne veulent pas aborder un autre sujet économique brûlant pour eux: la taxe rurale. Voilà une très grosse source de revenus potentiels pour le gouvernement qui n’est pas utilisé!

Qu’avez-vous trouvé de négatif dans le discours du budget 2021/22 ?
— J’ai noté plusieurs points. Le fait qu’il n’y ait aucune mention dans le budget sur la situation externe à Maurice, comme si nous vivions en vase clos, déconnectés du monde. Au moment où le ministre lisait sa liste des projets de tout-à-l’égout, je n’ai pu m’empêcher de penser que ces projets allaient avoir un effet sur notre importations, ne serait-ce qu’en ce qui concerne le ciment. Aucune mention de cela, alors que nous avons une balance commerciale hautement déficitaire et qu’il n’y a pas de signe d’amélioration au cours des prochaines années. Je regrette, donc, que le discours du budget n’ait aucune référence de notre situation par rapport à l’étranger, tout en déclarant que Maurice est une économie ouverte. Il a manqué à ce budget le côté global, le lien avec l’extérieur. Rien également sur l’utilisation de nos ressources naturelles : nos arpents de terre, nos plus de 2.3 million de mde mer et notre population. Le ministre a un peu parlé de formation de la population, un peu de l’agriculture et n’a pas dit grand-chose sur nos ressources marines. Nous partageons avec les Seychelles 0,4 millions de kmet ils ont développé une industrie de la pêche performante, alors que nous ne faisons rien de nos ressources. Je sais bien que nous ne pouvons pas grand-chose avec nos faibles moyens pour les utiliser, mais allons chercher de l’aide pour le faire avec les pays amis.

 Le dernier rapport du Fonds monétaire international, très commenté ici, avait critiqué l’utilisation des fonds de la Banque de Maurice pour financer le budget. Le ministre des Finances n’a pas mentionné cette critique.
— Vous vous trompez. Il a eu une phrase dans le discours du budget pour dire que la législation de la Banque de Maurice sera revue. On peut se poser la question du quand et du comment, mais le ministre l’a dit. Dans la foulée, se pose aussi la question qu’avec le covid il y a eu, comment dire, une espèce d’union illégitime entre la politique fiscale et la politique monétaire, qui devant être menées séparément. Le Covid nous a obligé à le faire mais le plus vite nous reviendrons à une séparation tout à fait nette et claire entre les deux politiques, le mieux ce sera pour le pays.

Que pensez-vous de l’augmentation du prix du litre d’essence pour financer l’achat des vaccins contre le covid ?
— C’est une forme de solidarité qui ne me dérange pas, mais je crois qu’il y a un deuxième objectif, non dit, dans cette mesure : encourager les automobilistes mauriciens à quitter les voitures à essence pour les voitures électriques moins polluantes. D’autant plus que le ministre a réduit les taxes sur ce genre de véhicule.

Peut-on dire qu’il a manqué à ce budget une analyse, un cadre général et des explications détaillées sur le pourquoi de certaines mesures ?
— Le ministre suggère un certain nombre de choses, mais ne le dit pas clairement. Il manque au budget une vision de l’avenir, car il pare au plus pressé. Il faut lire entre les lignes. Il manque une analyse pointue de la situation qui aurait débouché sur une ligne directrice. C’est vrai que plus d’explications faciliteraient la compréhension des mesures budgétaires par le grand public. Mais par contre, le ministre a avoué quelque chose dans son discours. Il a dit qu’il allait aider les self-employed – il le fait déjà, d’ailleurs – ce qui permettra à la Mauritius Revenue Authority d’avoir des renseignements sur cette catégorie professionnelle…

…pour pouvoir mieux les taxer…
–… ce qui permettra de réduire l’impact de l’économie noire légitime; pas l’illégitime, celle du trafic de la drogue. Autre chose qu’il n’a pas explicitée. Quand il vient dire je veux favoriser l’intégration des étudiants étrangers dans les établissements mauriciens avec le droit de travailler 20 heures par semaine. En ce faisant, le ministre envoie une réponse timide à notre problème démographique, qui n’est pas mentionné dans le budget. Il y a des statistiques officielles sur le sujet et il vient essayer de trouver une solution à un gros problème local : nous n’avons pas assez de main d’œuvre éclairée et formée pour des emplois spécialisés. Pour revenir à la question, je dirais qu’il manque au budget l’ouverture indispensable sur l’étranger, sur la pêche et la démographie. On ne sent pas qu’il y ait eu une réflexion sur une utilisation judicieuse de nos ressources naturelles. Je ne note aucune mention de la situation de notre devise par rapport à la situation internationale, alors que nous sommes un pays avec une économie ouverte. Pour résumer, je dirais qu’il faut souhaiter pour le pays que le ministre des Finances trouve les moyens de mettre en pratique les mesures qu’il propose dans son budget.