Notre invité de ce dimanche est Me Ritesh Ramphul, premier député travailliste de la circonscription No 12, Mahébourg/Plaine-Magnen. Dans cette interview, il revient sur le naufrage du Wakashio et les événements qui ont suivi, avant de répondre à quelques questions politiques.

Elu en troisième position en 2014, vous êtes arrivé premier en 2019 et pourtant vous êtes très discret dans votre travail. Est-ce qu’un député, surtout de l’opposition, ne doit pas faire un peu de tapage médiatique pour faire savoir à ses mandats qu’il existe, qu’il fait son travail ?

– Je crois que le plus important c’est que le député doit être à l’écoute de ses mandants, trouver des solutions à leurs besoins et problèmes dans la circonscription, sur le terrain et au Parlement. Je ne suis pas sûr qu’il faut crier pour se faire entendre et pour défendre les intérêts de ses mandants. J’ai amélioré mon score parce que je travaille sur le terrain, que je connais bien, puisque j’ai grandi à Mahébourg et je connais ses habitants qui ont été mes camarades de jeu pendant mon adolescence.

La circonscription compte cinq députés, dont deux ministres. Est-ce un avantage pour les habitants de Mahébourg ?

– Oui, si les ministres font bien leur travail pour améliorer la qualité de vie des habitants de Mahébourg et des environs. La raison principale de mon entrée en politique, c’est que j’ai été témoin, au cours des années, du déclin de la qualité de vie à Mahébourg et des régions environnantes. La drogue, la drogue synthétique surtout, fait des ravages et détruit des familles entières. Il y a un manque criant d’aménités sportives et de loisirs pour les jeunes. Dans la soirée, on ne peut pas aller se promener au Waterfront parce qu’il devient le centre d’un trafic de drogue et de prostitution. J’espère que les deux ministres vont trouver les solutions aux problèmes de cette circonscription.

Mahébourg se retrouve dans l’actualité avec le naufrage du Wakashio et ses conséquences sur l’environnement et sur la vie des habitants de la région. Comment les Mahébourgeois, acteurs malgré eux de ce désastre, l’ont-ils vécu ?

– De manière dramatique, puisque ce naufrage a affecté tous les secteurs de la vie. Mahébourg et ses environs ont un riche passé colonial, mais nous sommes aussi un village touristique et un village de pêcheurs. Plaisanciers, skippers, taxis, guides, restaurateurs, planteurs de légumes, tous vivent du tourisme. Ils sont tous affectés par le naufrage, alors qu’ils l’étaient déjà avec les retombés de la Covid-19 sur le tourisme.

Beaucoup a été dit et écrit sur ces douze jours entre le naufrage et le moment où le gouvernement commence à prendre des mesures. Comment avez-vous vécu ces douze jours sans réaction gouvernementale ?

– J’ai été comme tous les Mahébourgeois, et sans doute comme tous les Mauriciens, dépassé par cette non-réaction du gouvernement. J’ai été une des premières personnes à aller en bateau sur les lieux du naufrage deux jours après. Il était évident que ce vraquier de 300 mètres de long pesant des dizaines de milliers de tonnes qui se cognait constamment contre le récif allait se fissurer. La menace d’un déversement de l’huile et du pétrole de ses cales dans le lagon était réelle. J’ai immédiatement attiré l’attention des autorités sur Internet pour prendre les précautions nécessaires. Malheureusement, rien n’a été fait. J’ai écouté avec beaucoup d’attention les explications du Premier ministre et du ministre de la Pêche au Parlement. Le premier a dit qu’on ne pouvait rien faire à cause du mauvais temps. Le ministre de la Pêche a déclaré que d’après les conventions internationales, Maurice n’avait pas le droit de prendre le contrôle du bateau. Ce sont deux déclarations contradictoires qui ne tiennent pas la route.

A quel point de vue ?

– J’ai demandé à la station météorologique de me faire avoir un rapport sur la situation des vagues à Pointe d’Esny, du 25 au 31 juillet. C’est vrai que le 25 il y avait des vagues de 5 mètres de haut, mais les jours suivants, elles ont diminué d’intensité pour atteindre, le 29, un peu plus d’1 mètre 50. Il n’y avait pas de mauvais temps sur une période continue. Quant au ministre de la Pêche, il devrait savoir que sous la Merchant Shipping Act une régulation, adoptée sur le plan international en 2019, dit qu’en cas d’intrusion dans nos eaux territoriales et que si le directeur du port « is satisfied that a ship presents an unreasonable threat of harm to the marine environnement if allowed to proceed at sea, he may cause the ship to be detained ».

La question reste : pourquoi, dès le 25 juillet, le gouvernement n’a-t-il pas pris les mesures pour empêcher que le contenu des cales du vraquier ne se déversent dans le lagon ?

– C’est de l’incompétence ou de la négligence à tous les niveaux, et le gouvernement ne fonctionne pas comme il le devrait. D’autant plus que nous avions eu l’exemple du naufrage du Benita en 2013 au Bouchon et aurions dû avoir acheté, depuis, les équipements nécessaires pour prévenir tout autre accident du même type. On n’a rien fait et on a le toupet de prétendre vouloir faire de Maurice un « harbour hub » !

Peut-on dire aujourd’hui que si les décisions avaient été prises à temps on aurait pu pomper l’huile du vraquier avant que ses cales ne se fissurent ?

– Mais évidemment. Je rappelle que le Wakashio avait changé de trajectoire pour pénétrer, sans autorisation, dans les eaux territoriales mauriciennes depuis le 23 juillet et aucune autorité responsable n’a réagi jusqu’au naufrage. Pour répondre aux questions que les Mauriciens se posent, la nomination d’une commission d’enquête s’impose.

Le Premier ministre a annoncé l’institution d’une court investigation. Quelle est la différence avec une commission d’enquête ?

– Il y a une très grosse différence. La court investigation tombe sous la Merchant Shipping Act et enquête pour déterminer s’il y a eu négligence du capitaine et de l’équipage et peut les sanctionner ainsi que le propriétaire du bateau. Cette cour, qui n’a pas encore été instituée, doit commencer ses travaux à partir d’un rapport préliminaire sur les causes de l’accident qui, presque un mois après, n’a pas encore été rendu ! Je vous rappelle que c’est plus de douze jours après le naufrage que la police est allée saisir les documents sur le vraquier ! Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est la négligence des autorités mauriciennes et toutes les failles et les anomalies notées depuis le 25 juillet. C’est pour cela que nous exigeons l’institution d’une commission d’enquête présidée par un juge avec des experts. Une commission dont les séances auront lieu en public, afin que toute la population puisse connaître la vérité sur le naufrage et ce qui s’est passé après.

Vous pensez que le gouvernement cherche à cacher quelque chose dans cette affaire ?

– Tout dans sa manière de procéder laisse croire que c’est le cas.

Pendant que le gouvernement attendait la fin du mauvais temps, les volontaires étaient déjà dans la mer pour essayer d’endiguer la traînée d’huile qui venait du vraquier à partir de la première semaine d’août. Le travail des volontaires a provoqué une polémique, le Premier ministre ayant déclaré que certains volontaires pouvaient faire plus de mal que de bien par leur action.

– Avant tout, il faut saluer les habitants de la région, mais aussi tous les Mauriciens des quatre coins de l’île qui sont venus combattre la marée noire. Une mention spéciale doit être faite aux ONG qui militent pour la protection de l’environnement. Leur aide a permis de limiter les dégâts dans un élan patriotique extraordinaire. L’unité nationale était présente à Mahébourg durant tous ces jours. Je ne comprends pas le gouvernement : il ne fait rien, il n’agit pas, et quand la population aidée par les ONG – qui sont de vrais experts en écologie – décide de se lancer dans les actions nécessaires, le Premier ministre vient faire une telle déclaration ! Il n’est pas d’accord que face à la menace et surtout face à l’inaction de son gouvernement, les Mauriciens prennent la situation en main !  Après ça, il y a eu une tentative d’empêcher les volontaires d’avoir accès au Waterfront, réservé pour que les ministres et les députés puissent se faire photographier ! Il y a aussi les mots dénigrants pour les skippers, kite surfers, pêcheurs et usagers de la mer qui vivent dans le lagon et donnaient leur avis. En toutcas, ces gens sont de vrais experts du lagon du Sud-Est et pas ceux qui ont conseillé au Premier ministre de ne rien faire pendant douze jours !

Quelle est la situation réelle de cette marée d’huile aujourd’hui ?

– Il y a eu un déversement de près de 1000 tonnes d’huile lourde dans le lagon qui s’est éparpillée sur un rayon d’environ 25 kilomètres, dont les wetlands, les mangroves et le parc marin de Blue Bay. Il faut attendre le rapport des experts pour déterminer à quel point l’huile a causé des ravages à la surface, mais aussi au fond de la mer. Mais comme le disent les ONG, il faudra beaucoup de temps avant que la situation environnementale de la partie affectée des côtes revienne à la normale. Au Bouchon, après le naufrage du Benita, où il n’y avait pas eu de fuite d’huile, les pêcheurs ont dû attendre un an avant de pouvoir recommencer à pêcher normalement. Je crois que le gouvernement n’a pas voulu prendre des dispositions en laissant le champ libre au propriétaire et assureur du bateau de faire leurs démarches. Au lieu de prendre les initiatives que lui permettent la loi et les conventions internationales pour protéger le pays, son lagon et ses côtes, et en même temps son image touristique internationale, le gouvernement a choisi d’attendre.

En attendant la suite, un militant écologique mauricien, Bruno Laurette, a intenté une poursuite légale contre les ministres et le propriétaire du Wakashio pour irresponsabilité. Que pensez-vous de cette démarche légale ?

– C’est une démarche salutaire venant de quelqu’un qui a une expérience certaine dans le domaine maritime. J’espère que ce procès ira de l’avant, ce qui dépend de l’avis du dureau du Directeur des poursuites publiques (DPP). D’ailleurs, je vois que son bureau a demandé une série de documents aux deux parties.

Une autre question a surgi dans le débat entourant les conséquences du naufrage : faut-il ou non couler l’épave ?

– Le moins qu’on endommage notre écosystème marin, le mieux ce sera pour la côte sud-est et pour le pays. Le gouvernement aurait pu exiger que la compagnie responsable du sauvetage de l’épave la fasse remorquer jusqu’à un port au lieu de la couler. Cela est possible d’après la législation maritime internationale. Mais comme le gouvernement ne semble pas disposé à s’expliquer et se réfugie derrière les avis de ses experts, on n’en saura pas plus. Raison de plus pour exiger la nomination d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur toute cette affaire. Mais plus l’épave reste visible, plus l’irresponsabilité du gouvernement dans cette affaire est visible. C’est peut-être pour ça qu’il a choisi l’option de faire couler l’épave afin que les traces de son incompétence ne soient plus visibles.

On laisse entendre que la compagnie Samlo sera désignée pour recycler les 8000 tonnes de fer de la proue du Wakashio.

– J’ignore si cette entreprise a les capacités de faire ce travail selon les règlements écologiques et en respectant l’écosystème marin. Je sais, par contre, que depuis 2014 son directeur a des liens très étroits avec le MSM. J’aimerais revenir sur les déclarations du Premier ministre contre les volontaires. Sa réaction s’explique par le fait que le MSM pratique une politique contre l’unité nationale. Depuis les élections de 2014, il y a eu une balkanisation de la société mauricienne, qui s’est accentuée aux dernières élections avec des dirigeants socioculturels se prétendant les propriétaires de tel ou tel groupe. On a vu un ministre brandir au Parlement un exemplaire du Code noir contre un membre de l’opposition. Quand on pose une question parlementaire sur Agalega ou sur les achats de médicaments, on vous répond que vous faites de « l’India bashing ». On sait quel est le message que le gouvernement veut envoyer à la population, plus précisément à une partie de la population, pour nous diviser, nous mener vers le communautarisme et le sectarisme. Il faut barrer la route à cette tendance.

Il faudrait quand même vous rappeler que tous les partis politiques pratiquent le communautarisme et le sectarisme, plus particulièrement pendant les périodes électorales ?

– Jamais à ce niveau utilisé comme aujourd’hui par les partis au gouvernement. Je l’ai vécu lors de la dernière campagne, où les réunions politiques dans des lieux socioculturels étaient réservées à X ou Y type de Mauriciens et pas aux autres. On a vu la politique du gouvernement de choisir ses nominés à la tête des institutions soi-disant pour représenter X ou Y communautés, même s’ils n’ont pas les compétences voulues. Je sais qu’il s’agit d’une question très sensible qui peut se retourner contre ceux qui l’utilisent et embraser le pays. Ce n’est pas ce genre de politique qui va faire avancer le pays.

Vous êtes député depuis 2014 et avez connu deux Speakers au Parlement. Faites-vous partie de ceux qui disent mille fois Maya Hanoomanjee, par rapport à Sooroojdev Phokeer ?

– Maya Hanoomanjee avait ses défauts, certes, mais elle avait le respect des Standing Orders de l’Assemblée législative. Le Speaker actuel prend souvent des décisions que personne ne comprend et qu’il n’explique même pas. La population a pu voir de quoi est capable le Speaker grâce à la télévision parlementaire et a compris pourquoi l’opposition a inscrit une motion de blâme contre lui. Il y a un monde de différence entre les précédents Speakers et ceux du MSM. Mais entre les deux Speakers MSM, il n’y a pas de choix possible : c’est mille fois Maya !

On peut penser que l’opposition parlementaire fait mal son travail et manque de concertation, ce qui sert les intérêts du gouvernement. Par exemple, pendant que l’opposition allait manifester dans la rue, au moment du budget, il en a profité pour faire voter à toute vitesse des lois.

– C’est pour cette raison que nous avons créé une instance de concertation sur certaines questions d’importance nationale. Cela été le cas concernant le Saint-Louis Gate et la motion de blâme contre le Speaker. Cette concertation n’empêche pas chaque parti de l’opposition d’avoir son indépendance et de poser ses questions. Le gouvernement fait tout pour organiser le moins possible les séances parlementaires du mardi, celles où justement les questions sont posées. A ceux qui disent que l’opposition fait mal son travail, je réponds en citant le cardinal Piat : la population a les politiciens qu’elle élit.

On entend aussi dire que le leader de l’opposition pose des PNQ fisette, comme celle de cette semaine, très vague, sur le tourisme.

– Je pense que chaque leader de l’opposition a son style et qu’Arvin Boolell est tout sauf agressif. Le fait que Paul Bérenger a été tellement longtemps leader de l’opposition fait que les Mauriciens pensent que c’est comme lui qu’il faut faire l’opposition. Ceci étant, la question d’Arvin Boolell de mardi dernier était tout à fait pertinente et a permis de savoir que le gouvernement n’a pas encore un plan pour relancer l’industrie touristique et rouvrir les frontières, ce qui est indispensable, puisque notre économie est basée sur l’exportation, sur le tourisme.

Est-ce que la plate-forme de l’opposition PTr/MMM/PMSD, créée soi-disant pour les élections villageoises et municipales, n’est pas le premier pas pour former une alliance pour les prochaines élections générales ?

– Cette plate-forme vient tout juste d’exister et elle est une réponse contre la politique du gouvernement et pour les élections villageoises et municipales. L’avenir et la population mauricienne nous diront si cette initiative restera conjoncturelle ou prendra une autre forme.

Certains disent que pour éviter une troisième défaite au PTr, il serait judicieux de demander à Navin Ramgoolam de laisser le leadership du parti à Kailash Purryag, votre beau-père. Votre opinion sur cette proposition ?

– Depuis 2014, il y a eu, injustement, un acharnement contre Navin Ramgoolam par le MSM qui a utilisé la police pour porter plusieurs accusations contre lui qui ont été rejetées par la justice. La population doit juger entre Ramgoolam, qui est compétent, dirige un parti, qui incarne l’unité nationale, et le leader du gouvernement MSM, dont le manque de leadership a été une fois de plus prouvé avec l’affaire du Wakashio. En ce qui concerne le changement de leadership à la tête du PTr, c’est une question à laquelle seuls Navin Ramgoolam et Kailash Purryag, peuvent répondre.

(Cette question est ajoutée à l’interview samedi matin)

Des incidents se sont produits lors de la comparution en cour des ministres Ramano et Maudhoo suite à l’action logée par Bruno Laurette. Quels sont vos commentaires sur ces incidents ?

– Les habitants de la côte sud-est sont très affectés par le naufrage du Wakashio et ses conséquences sur leur vie. Quand ils ont appris que les ministres allaient être appelés en cour, ils se sont rendus sur place pour suivre l’affaire. Là, ils se sont retrouvés face à une bande organisée d’agents du MSM avec pavillons, écharpes, slogans et banderoles, venus faire une manifestation politique pour soutenir le gouvernement. Cette manifestation a fait l’objet d’un appel sur les réseaux sociaux depuis mercredi et était donc illégale puisqu’elle enfreignait la section 3 de la Public Gathering Act. Il y avait dans cette manifestation organisée des agents du ministre de la Pêche venant de Flacq et du ministre de l’Environnement venant de Quatre-Bornes. Cette manifestation aurait pu déboucher sur un affrontement entre les habitants de la circonscription et les agents du MSM venant d’ailleurs. Est-ce que c’était ça, l’objectif de la manifestation illégale dans le cadre de la politique communautariste et sectaire du MSM ? Depuis samedi matin, la police arrête des habitants de Mahébourg sous l’accusation « rogue and vagabond », mais ne touche pas aux manifestants du MSM ! La police est en train d’agir de manière arbitraire et si le Premier ministre ne redresse pas la situation, nous pourrions déboucher sur un problème social dans le pays. J’espère que le Premier ministre et ministre de l’Intérieur va, cette fois-ci, assumer ses responsabilités.