Photo @Shaama Sandooyea - Tommy Trenchard (Greenpeace)

Shaama Sandooyea, militante pour le climat et biologiste marine, qui a attiré, la semaine dernière, l’attention de la presse internationale après sa manifestation en faveur de la justice climatique sur les bancs de Saya de Malha, qualifie de « mythe » l’économie bleue. Ce secteur est présentée comme un nouveau pilier de l’économie mauricien. « Pour moi, l’économie bleue n’existe pas, elle est un mythe utilisé par des politiciens pour amadouer les populations. L’océan Indien est connu pour être l’océan le moins protégé de la planète et le plus pillé — au point où nous avons quatre espèces de thon qui sont en voie de disparition », lance-t-elle dans une interview accordée à Le Mauricien. Elle souhaite pouvoir rencontrer le ministre de l’Economie bleue et le ministre de Rodrigues, des Iles extérieures et de l’Intégrité territoriale, pour en faire état.

Comment l’idée de cette manifestation sous-marine pour la justice climatique vous est-elle venue ?
Étant sur les bancs de Saya de Malha avec Greenpeace ce mois-ci, cela me semble logique de sensibiliser sur les herbiers marins qui dominent l’écosystème de cette région et sur son importance face à la crise climatique. Le vendredi 19 mars 2021 est dédié à la grève mondiale pour le climat et protéger les herbiers marins à la Saya de Malha serait un pas très important pour la planète.

Qu’avez-vous voulu démontrer à travers cette grève sous-marine ?
Cela fait maintenant deux ans depuis que je proteste avec d’autres jeunes à Maurice pour réclamer des actions concrètes face à la crise climatique, mais en vain. Les scientifiques ont parlé, maintenant c’est aux décideurs politiques d’agir.
Nous sommes partis sur les bancs de Saya de Malha pour étudier l’écologie de cette région afin de mieux comprendre son écosystème, qui est composé principalement d’herbiers marins, et son rôle dans le cycle du carbone. Les herbiers marins recouvrent uniquement 0.2% de la planète et représentent 10% de la capacité de l’océan à stocker le carbone.
Des études ont démontré que ces plantes à fleurs sous-marines sont non seulement capables de réduire la quantité de dioxyde de carbone de l’atmosphère 35 fois plus rapidement que les forêts tropicales, mais aussi de stocker le carbone plus longtemps (Fourqurean et al., 2012). La Saya de Malha est connue comme étant le plus grand écosystème d’herbiers marins sur la planète qui n’a pas été modifié ou détruit et qui accueille une biodiversité unique.

Cette zone se trouve sur le “Mascarene Plateau” entre Maurice et les Seychelles, et constitue l’un de nos meilleurs atouts pour faire face à la crise climatique. Il est donc urgent que les décideurs politiques se montrent courageux et responsables et prennent des décisions à tous les niveaux pour la protection de cet écosystème ainsi que sa biodiversité, non seulement pour les générations à venir mais surtout pour les communautés locales et les pays du Sud qui sont les premières victimes de la crise climatique.
Voilà deux semaines que vous « naviguez » sur les bancs de la Saya de Malha. Comment ce rêve a-t-il pu se concrétiser ?

Lors de mon parcours à l’Université de Maurice, j’ai eu la chance de recevoir une formation également auprès de plusieurs ONG qui œuvrent pour la protection de l’environnement marin. C’est aussi durant ces années que j’ai commencé à protester contre des projets qui nuisent à l’environnement (par exemple les accords de pêche qui pillent nos eaux).
Et en 2019 avec plusieurs autres jeunes à Maurice et à travers le monde, nous avons protesté en faveur du climat. Depuis, nous protestons pour que des actions concrètes soient mises en oeuvre. L’an dernier, pendant la marée noire causée par le MV Wakashio, j’ai rejoint Greenpeace pour un épisode de “Ocean Witness Series: Coral reefs”, un épisode qui était dédié aux coraux et visant à montrer comment est-ce qu’ils sont importants pour les communautés locales et comment la marée noire a affecté toute une région riche en biodiversité à Maurice. Depuis, ils m’ont approché pour cette expédition.
Racontez-nous votre expérience. Qu’est-ce que vous découvrez et qu’est-ce que vous apprenez ?
Cette expédition avec Greenpeace est très enrichissante au niveau personnel et professionnel. Nous constituons une équipe de quatre scientifiques à bord avec des expertises différentes, chaque jour est un nouveau jour pour apprendre d’eux. Nous essayons de partager les différentes techniques et connaissances pour récolter des données.
Nos activités scientifiques pour la recherche incluent le “sighting survey” de 07h à 18h, l’utilisation de l’hydrophone pour identifier les populations de cachalots, la collecte d’échantillons pour l’analyse de l’eDNA (à la surface et dans les profondeurs), le déploiement de véhicules télécommandés, entre autres.
Depuis deux semaines maintenant, nous avons eu la chance d’observer des cétacés (des dauphins à long bec, des cachalots, des rorquals de Bryde, des baleines à bec de Blainville, des globicéphales, des orques pygmées), d’identifier un groupe de cachalots à Saya de Malha, d’identifier des oiseaux marins, de même que des zones peu profondes et productives. Les membres de l’équipage participent également beaucoup aux travaux scientifiques. Ils sont avant tout des activistes et c’est très intéressant d’écouter leurs expériences et surtout de travailler avec eux. L’Arctic Sunrise est un navire où tout le monde œuvre pour la protection des océans et c’est un privilège d’en faire partie..

Cet espace fait partie de la Zone économique exclusive de Maurice qui a fait de l’économie bleue un pilier économique pour l’avenir. À terme, les Seychelles et Maurice ont des projets de recherches communs. Quel message voulez-vous transmettre ?
Pour moi, l’économie bleue n’existe pas, elle est un mythe utilisé par des politiciens pour amadouer les populations. L’océan Indien est connu pour être l’océan le moins protégé de la planète et le plus pillé — au point où nous avons quatre espèces de thon qui sont en voie de disparition. Malheureusement ce pillage est possible grâce aux dirigeants qui ne font que signer des accords. Les Seychelles et Maurice ont une grande zone économique exclusive au sein de l’océan Indien, cette zone n’est pas juste « une façon de booster l’économie », mais elle est surtout importante pour les communautés locales et le bien-être de la planète.

L’océan Indien est un petit océan qui est entouré de terre et se réchauffe donc plus rapidement que les autres océans. De plus, nous avons des écosystèmes importants avec des îles qui ont une biodiversité unique. Saya de Malha, par exemple, est le plus grand écosystème d’herbiers marins sur la planète et joue un rôle important face à la crise climatique et sa biodiversité est incomparable.

Pourquoi ne pas protéger cette zone ? Cependant, afin de pouvoir protéger quelque chose, il est crucial de comprendre comment est-ce qu’elle fonctionne et son importance. Il est donc logique d’encourager des recherches dans la région afin de mieux comprendre ce qui se passe. Voici quelques questions que nous pouvons nous poser : est-ce que la biodiversité océanique est menacée par la crise climatique et par la pêche intensive ? Quelles sont les conséquences sur les communautés locales ? Que peut-on faire pour y remédier ? Nous devons absolument insister sur des collaborations entre les îles de l’océan Indien pour des recherches et le partage des ressources et inclure les communautés locales dans les dialogues autour de l’océan.
Les bancs de Saya de Malha sont connus par les pécheurs mauriciens. Avez-vous croisé des navires de pêche?
Non.
Comment avez-vous été accueillie par l’équipe de Greenpeace ?
Ils m’ont accueillie à bras ouverts et je me suis immédiatement sentie comme membre de l’équipe. C’est vraiment génial de faire partie d’un milieu où tout le monde est activiste et souhaite contribuer à un changement positif pour la planète.
Tous les matins, nous nettoyons le navire ensemble et puis à 08h30, nous commençons à travailler.
Sur quoi travaille Greenpeace dans cette région ?
L’Arctic Sunrise de Greenpeace travaille sur un projet qui vise à protéger les océans. La campagne “Protect the Oceans” demande qu’au moins 30% des océans soient protégés et gérés efficacement. En ce moment, l’organisation se focalise sur l’océan Indien (une région très négligée) et cette expédition scientifique à la Saya de Malha est la première partie d’un gros travail. Notre mission consiste à faire des recherches scientifiques à la Saya de Malha afin de mieux comprendre son écologie et le fonctionnement de son écosystème. Les résultats de nos travaux seront partagés avec le public.
À travers l’UN Global Ocean Treaty, la Saya de Malha pourrait être protégée (car cette zone se trouve en haute mer) avec la participation du gouvernement mauricien et du gouvernement seychellois, et plus important, avec la participation des communautés locales.

Quelle suite comptez-vous donner à cette expérience à votre retour à Maurice ?
Je ne sais pas exactement comment cela se passera vu la situation actuelle avec la COVID-19 et le confinement, mais je souhaite pouvoir rencontrer le ministre de l’Economie bleue et le ministre de Rodrigues, des Iles extérieures et de l’Intégrité territoriale, et de leur présenter nos observations pour les encourager à participer à cette démarche. Je souhaite aussi partager ce que j’ai acquis pendant l’expédition avec Maurice.