Vishal Nunkoo, CEO de Velogic, explique dans une interview accordée au Mauricien que la baisse de la capacité de fret, aussi bien aérien que maritime, reste compliquée à gérer.

« Le coût du fret est hors de notre contrôle. Nous sommes tous tributaires des décisions commerciales des lignes aériennes et maritimes internationales, qui sont régies par la loi de l’offre et de la demande », affirme-t-il. Il évoque également l’ambition de Velogic d’agir comme un pont logistique entre l’Asie, et en particulier l’Inde, et l’Afrique.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la chaîne d’approvisionnement a été considérablement perturbée même si nous observons, depuis peu, une légère amélioration. Quels sont les défis auxquels Velogic a dû faire face au cours de ces derniers mois ?
Notre secteur avait été décrété comme service essentiel dès le début du confinement. Nous avons ainsi assuré un service minimum tout en respectant les paramètres établis par les autorités. Depuis, nous avons déployé un système de “work from home” pour nos employés afin d’assurer une permanence auprès de nos clients, fournisseurs, partenaires étrangers et des autorités tout en minimisant le contact au bureau. D’autres ont eu à se déplacer sur leur site de travail pour assurer le transfert physique des marchandises.

Il y a aussi eu malheureusement un cas de Covid-19 dans l’un de nos bureaux à l’aéroport, et nous avons dû arrêter les activités pendant deux semaines. Cela a certes eu un impact sur nos opérations, mais la santé et la sécurité de nos équipes et de nos clients sont restées notre priorité. La baisse de la capacité du fret aérien reste très compliquée à gérer et, depuis quelques mois, nous devons également jongler avec les complexités liées au fret maritime depuis l’Asie. Cette baisse de capacité dans les deux cas a fait grimper le coût du fret.

La crise a fait grimper le coût du fret, ce qui influe directement sur le prix de certains produits de grande consommation que nous importons. Que peut-on faire pour contenir cette hausse à court et moyen termes ?
Malheureusement, le coût du fret est hors de notre contrôle. Nous sommes tous tributaires des décisions commerciales des lignes aériennes et maritimes internationales qui sont « régies » par la loi de l’offre et de la demande. Au niveau du transport aérien, par exemple, le prix du fret a pris l’ascenseur depuis le début de la crise afin de rentabiliser les vols, étant donné qu’il n’y a pas beaucoup de passagers. Dans le secteur maritime, la demande pour des conteneurs entre l’Asie et les États-Unis a été tellement perturbée que, dans certains cas, les taux ont plus que quadruplé.

Je pense qu’avec la reprise des vols commerciaux, le coût de fret aérien devrait baisser, mais cela va dépendre du nombre de passagers qui vont voyager. La dernière option reste une subvention de l’Etat qui l’a fait partiellement pour l’exportation de nos produits en aérien pour que l’industrie exportatrice ne s’écroule pas. Cela dit, l’Etat a aussi de nombreux chantiers prioritaires et ses ressources ne sont pas illimitées.

Velogic ambitionne d’être un pont entre l’Afrique et l’Asie à travers les divers accords commerciaux régionaux dont le CECPA, l’accord de libre-échange avec la Chine et la zone de libre-échange continentale en Afrique. Comment utiliser ces accords pour stimuler le commerce et aider à la reprise économique ?
Velogic peut être le pont logistique à Maurice entre l’Afrique et l’Asie s’il y a du commerce qui passe par notre île. L’entreprise a l’avantage d’être présente en Inde depuis plus de dix ans. Nous avons déjà commencé à mettre en relation des sociétés mauriciennes qui s’intéressent à exporter vers la Grande Péninsule et des importateurs indiens qui seraient intéressés par des produits mauriciens. Cependant, il faut se rendre à l’évidence que développer un marché prend du temps. L’Inde étant un des plus gros producteurs au monde, il faudra que nos industriels puissent trouver des produits de niche.

Aussi, comme Maurice fait partie de la SADC et du COMESA, les produits fabriqués localement bénéficient de tarifs préférentiels dans plusieurs pays africains. Il faudra ainsi que les sociétés indiennes et chinoises décident de venir s’implanter à Maurice pour éventuellement exporter en Afrique. Ce qui a toujours freiné cette démarche, c’est la connectivité logistique relativement limitée de Maurice vers ces pays qui s’est malheureusement accentuée avec la crise sanitaire.

Velogic est l’une des plus grandes compagnies dans le domaine de la logistique à Maurice en termes de chiffre d’affaires. Comment expliquez-vous cette croissance ?
C’est une croissance qui s’est faite progressivement. Au cours de ces dix dernières années, nous avons fait pas mal d’acquisitions à Maurice, à La Réunion et en Afrique de l’Est, notamment au Kenya. Celles-ci, couplées à la diversification de nos services dans la logistique, nous ont aidés à étendre notre marché, avec un impact positif sur notre chiffre d’affaires.

Quelle est votre opinion en ce qui concerne l’évolution du secteur de la logistique à Maurice et dans la région ?
Je vais parler de la logistique des biens. D’après les études qui ont été faites, il n’y a pas suffisamment d’échanges de biens aujourd’hui pour qu’une compagnie régionale puisse être viable. C’est vrai qu’avec le manque de capacité du fret maritime à la suite de la crise, et surtout avec les prix qui ont pris l’ascenseur, les données ont changé. Mais je pense personnellement que sur le long terme, il nous faudra beaucoup plus de volumes d’échanges dans la région afin qu’une telle entreprise soit rentable. Peut-être que cela pourrait changer si Madagascar devenait le grenier régional.

Concernant la logistique à Maurice, il n’y a pas eu beaucoup d’évolution parce que le pays exporte de moins en moins avec la délocalisation de la production vers des pays à des coûts plus bas et les importations n’augmentent pas beaucoup parce que la population n’est pas en train de croître énormément. Donc, il n’y a pas beaucoup de potentiel de volume captif.

Cependant, si le port mauricien devenait un “hub” logistique qui peut rivaliser avec d’autres “hubs”, cela changerait complètement l’industrie. En plus, Velogic s’est bien positionnée avec nos bureaux dans les îles, en Afrique de l’Est et en Inde, pour bénéficier de tout développement logistique dans le port mauricien.

Quelle est la contribution de l’informatique dans le développement du secteur de la logistique à Maurice ?
La logistique aujourd’hui ne peut exister sans l’informatique. Il y a un réel besoin de pouvoir suivre les colis en temps réel. Les différentes sociétés s’adaptent aux besoins du marché et sans la numérisation des services, il est impossible de faire la logistique. Velogic a d’ailleurs mis en place plusieurs initiatives.

Ainsi, avec le Purchase Order Management, les clients de Velogic ont la possibilité de suivre leurs commandes. Pour toute livraison effectuée par courrier, le colis est suivi jusqu’à sa livraison. Sans l’informatique, c’est impossible de gérer l’inventaire, que ce soit dans les entrepôts ou notre dépôt de conteneurs. Nous offrons aussi la possibilité à nos clients d’avoir des indicateurs pour qu’ils puissent mieux gérer leur “supply chain”. L’informatique nous aide aussi à suivre et à gérer la productivité de nos ressources dans notre activité de transport routier.

Beaucoup a été fait pour améliorer le réseau routier en vue de la décongestion du trafic. Il y a eu également le métro. Faudra-t-il étendre le trafic du métro à travers le pays ?
Je pense qu’avant tout projet de développement ou de construction, il y a la question de rentabilité ou de viabilité qui se pose. Nous pouvons développer, mais encore faut-il qu’il y ait suffisamment de volumes. Aujourd’hui, le métro passe dans les endroits denses en population, mais pour le développer à travers le pays, notamment à travers des zones non habitées où il n’y aura pas grand monde pour bénéficier de ce moyen de transport, il est possible que cela ne puisse être viable, mais je n’ai pas suffisamment de données pour en être certain.

Est-ce que le domaine de la logistique intéresse les jeunes aujourd’hui ?
Je dirais que les jeunes s’intéressent davantage à la logistique qu’à l’industrie manufacturière ou au textile. Il est aussi vrai de dire qu’il y a d’autres industries qui leur semblent bien plus intéressantes. Cependant, je les encouragerai à rejoindre le secteur qui évolue constamment et qui offre de belles perspectives de carrière.

Comment pourrait-on développer nos infrastructures portuaires pour que nous puissions devenir un centre de transbordement d’excellence et desservir la région indianocéanique à l’instar du port de Singapour, par exemple ?
L’investissement dans des équipements et la productivité des ressources humaines sont des éléments capitaux. Les entreprises étatiques à Maurice ont en face d’elles de grosses structures internationales comme sérieux compétiteurs, notamment APM Terminals, DP World, PSA et j’en passe, qui ont beaucoup plus de moyens pour gérer des ports et attirer des lignes maritimes. Cela dit, le monopole risque de se produire en laissant la gestion à un seul opérateur privé. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait que nous ayons plusieurs opérateurs pour gérer notre port. D’ailleurs, les grands ports à l’étranger sont gérés par différents opérateurs.

Je pense qu’il faut s’ouvrir et laisser les opérateurs privés investir et opérer. Il est nécessaire de mettre en place des projets “Built, Operate and Transfer” et laisser le privé entrer dans ce créneau pour le développer. Ces opérateurs ont l’habitude de travailler avec des lignes maritimes dans d’autres pays et ils vont venir avec des clients intéressés et les moyens d’investir aussi. Pourquoi ne pas lancer des appels d’offres pour le projet d’Island Terminal et voir s’il y a des sociétés privées qui seront intéressées à “Built, Operate and Transfer”, par exemple ?

Le développement d’activités de “bunkering” à Maurice contribuera-t-il à l’essor de l’économie océanique ?
Oui, tout à fait. L’activité de “bunkering” doit aller de pair avec le développement du port. Prenons l’exemple de Singapour, il a une activité de “bunkering” très développée grâce au développement que le port a connu et les moyens de stockage qui ont été mis en place. Il faut savoir que le corridor maritime Asie-Afrique est fréquenté annuellement par quelque 35 000 bateaux qui passent au large de Maurice. Maurice peut augmenter sa capacité à un million de tonnes en quatre ans. Singapour et Durban sont les acteurs principaux du secteur du “bunkering”. Maurice joue un rôle croissant dans l’approvisionnement des navires en carburant.

Dans l’ensemble, le marché du soutage à l’île Maurice est en hausse, surtout depuis 2014, date à laquelle le marché a commencé à s’ouvrir aux importations indépendantes. Actuellement, le marché local vend environ 500 000 MT de mazout et 120 000 MT de MGO aux navires de passage chaque année.

Quelles sont les opportunités qui pourraient découler de votre stratégie d’expansion dans la région ?
Le secteur de la logistique à Maurice n’est pas appelé à croître énormément à Maurice, sauf si le port devient un “hub” logistique régional. Alors, il y aura davantage d’activités de réacheminement. L’exportation à Maurice baisse d’année en année parce que le pays se tourne vers une économie de service et notre population n’est pas en train de grandir vraiment.

Nous sommes davantage tournés vers l’extérieur, à savoir les marchés en croissance. Les opportunités se trouvent dans les marchés émergents, que ce soit pour l’exportation ou la consommation, tels que Madagascar, Kenya et l’Inde. Avec la croissance de la classe moyenne dans ces pays, la consommation et, donc, la logistique sont appelées à croître.

Quels sont les services proposés par la compagnie ?
Le groupe Velogic, par le biais de Rogers and Company Limited, compte plus de 50 ans d’expertise dans le domaine de la logistique. Velogic regroupe sous une marque unique les activités logistiques du groupe Rogers. Forts d’un savoir-faire acquis depuis plusieurs années, nous sommes actuellement l’une des plus grosses sociétés de logistique à Maurice avec 1 400 collaborateurs. Nous comptons 35 bureaux en propre dans sept territoires, notamment à l’île Maurice, ainsi que dans plusieurs grandes villes de France, d’Inde, de Madagascar, de l’île de La Réunion, de Singapour et du Kenya.

À Maurice, où s’effectue la plus grande partie de nos activités avec un millier de collaborateurs, nous opérons un guichet unique avec tous les services de transport et de logistique, c’est-à-dire le transport routier, le transit international, le courtage en douane, l’entreposage, le courrier et un service de stockage de conteneurs pour des lignes maritimes. Nous avons aussi une unité d’empaquetage de sucre que nous proposons aux importateurs internationaux de sucres spéciaux de Maurice.

Nous opérons aussi, sous la marque Rogers Shipping, une activité d’agence maritime à Maurice et une activité d’affrètement de vraquiers pour la région océan Indien avec des partenaires singapouriens. Nos bureaux dans les autres pays offrent principalement des services de transit international.

Quelles sont les actions prises par le groupe pour promouvoir le développement durable à travers ses activités ?
La logistique est une industrie qui consomme beaucoup de carburants fossiles. Les sociétés maritimes et aériennes sont aujourd’hui en train de prendre des initiatives pour adopter d’autres sources de carburants plus “eco-friendly”. Une fois qu’elles trouveront des alternatives, Velogic en bénéficiera également.

Au niveau de Velogic, nous avons mis en place plusieurs initiatives visant à réduire l’empreinte carbone causée par nos activités. Ainsi, avec notre flotte de véhicules et de camions, nous dispensons des formations aux chauffeurs afin qu’ils adoptent une conduite efficace qui réduit leur consommation de carburant. Nous avons maintenu le “work from home” mis en place depuis le premier confinement au sein de Velogic. Par exemple, je me suis fixé un objectif de diminuer ma consommation en carburant par au moins 25% en travaillant de chez moi. Je demande à mes collaborateurs, à Maurice et à l’étranger, d’en faire de même. Idem pour les voyages d’affaires. C’est un moyen efficace de réduire notre impact carbone personnel.

Nous élaborons un système en ce moment dans notre nouveau garage à Riche-Terre pour récupérer l’eau de pluie pour le lavage de nos camions. Nous travaillons avec les autorités pour produire notre électricité avec l’installation de panneaux photovoltaïques sur certains de nos bâtiments. Velogic suit également de près l’évolution qui se fait dans l’industrie des véhicules électriques aujourd’hui. Ce type de véhicules pourrait contribuer aux efforts durables déployés par l’entreprise.

« Je pense qu’avec la reprise des vols commerciaux, le coût du fret aérien devrait baisser, mais cela dépendra du nombre de passagers qui voyageront. La dernière option reste une subvention de l’État, qui l’a fait partiellement pour l’exportation de nos produits en aérien, pour que l’industrie exportatrice ne s’écroule pas »

« D’après les études qui ont été faites, il n’y a pas suffisamment d’échanges de biens aujourd’hui pour qu’une compagnie régionale puisse être viable »

« Les entreprises étatiques à Maurice ont en face d’elles de grosses structures internationales, qui sont de sérieux compétiteurs ayant beaucoup plus de moyens pour gérer des ports et attirer des lignes maritimes. Cela dit, le monopole risque de se produire en laissant la gestion portuaire à un seul opérateur privé. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait que nous ayons plusieurs opérateurs pour gérer notre port »