— Ça y est, on est sur toutes les listes maintenant !
— Quelles listes encore ?
— Tu savais quand même qu’on était sur la liste noire de l’Union Union européenne, non ?
— Oui, mais on a dit que le gouvernement avait fait les démarches pour faire tirer le nom de Maurice de cette liste-là.
— Est-ce que les démarches ont abouti ?
— Je ne sais pas, moi… ces démarches-là ça prend du temps… il faut négocier tout ça…
— En tout cas, valeur du jour, Maurice est encore sur la liste noire. Mais c’est d’une autre liste que je te parle, moi.
— Maurice a obtenu une bonne place dans un autre classement ?
— Ça, tu peux dire : Maurice est entrée sur la liste des pays qui se servent de l’appareil d’état pour lutter contre les opposants.
— Qu’est-ce que tu racontes : on n’est pas en Biélorussie, tout de même !
— Je me demande, toi. Surtout après ce qui s’est passé avec Bruno Laurette, tu sais celui qui organise les manifestations citoyennes.
— Tout le monde sait qui c’est. On ne voit que lui dans les journaux et sur les radios. Qu’est-ce qu’il a fait comme ça ?
— Tu ne sais pas ? Il a été arrêté par la police et on l’a passé en cour, toi.
— Parce qu’il a menacé d’aller manifester devant la maison du Premier ministre ?
— C’est sûrement pour ça même qu’on l’a arrêté. Mais on a donné une autre raison pour justifier son arrestation.
— Quelle raison ?
— Il a fait un chèque sans provision pour louer une voiture.
— Ça… s’il a fait ça, il a commis une offense…
— Attends un coup. Il avait fini de régler le problème et avait payé celui à qui il devait. On lui avait même donné un reçu, toi.
— Oui, mais la loi est la loi et une offense est une offense. Point à la ligne.
—  Je suis d’accord avec toi. Mais il faut que je raconte comment les choses se sont passées dans cette affaire.
— oui… mais comme je viens de te dire : une offense reste une offense.
— Attends, laisse-moi finir de te raconter l’affaire, foutour va !
— Tu n’as pas besoin de crier avec moi à cause de ça !
— Je crie avec toi parce que, comme d’habitude, tu as fini de juger avant que même l’affaire passe devant le magistrat !
— Pourquoi tu es excitée comme ça ?
— Je ne suis pas excitée, je suis révoltée par ce qui se passe dans le pays, comme des milliers de Mauriciens.
— Allez, calme-toi et raconte-moi ce qui s’est passé.
— Voilà : Laurette fait un chèque sans provision le 15 et la personne lui fait savoir qu’elle n’a pas pu toucher son argent. Le 16, Laurette paye la personne qui lui donne un reçu. Le 17, la personne va faire une déposition et trois jours plus tard Laurette est arrêté et passe en cour.
— Mais pourquoi la personne qui avait été payée a été faire une déclaration à la police ?
— D’après toi ? Il a été « invité » à aller faire cette déclaration.
— Si ça s’est passé comme ça, je dois admettre que l’enquête a été faite mari rapidement. En général, les enquêtes de la police durent des semaines et des mois, pour ne pas dire des années.
— Sauf quand elles concernent quelqu’un qui fait des critiques contre le gouvernement. Quand une internaute fait une remarque sur le Premier ministre ou une parlementaire le soir, le lendemain matin la police débarque chez elle pour l’arrêter…
—… je suis obligé de reconnaître que tu n’as pas tout à fait tort…
—… il y a eu le cas des frères Dardenne. Un quelqu’un du MSM a été faire une déclaration contre eux à une heure du matin, à six heures la police était devant leur maison pour les arrêter
— Mais il n’empêche que ton Laurette a commis un délit.
— Ça, je suis d’accord, mais pourquoi est-ce qu’on a traité cette affaire de chèque sans provision comme une affaire d’état. Parce Laurette organise des rassemblements ou on répète tout le temps « bour li dehors » ?
— Tu sais, quand on s’attaque au système, il faut s’attendre à ce que le système riposte et attaque pour se défende.
— En utilisant le CCID qui agit comme une police au service du pouvoir. Et après tu veux que les gens ne disent pas que cette police fonctionne à deux vitesses !
— Ecoute, ça a toujours été comme ça. Sous Ramgoolam on avait fait arrêter et traduire en cour Rama Sithanen, qui était dans l’opposition, juste parce qu’un syndicaliste avait fait une déposition contre lui.
— Tu es en train de me dire que Pravind Jugnauth fait exactement ce qu’il avait reproché à Navin Ramgoolam ! Il n’avait pas dit qu’il allait gouverner autrement ?
— Tu sais, il y a toujours une différence entre ce que les politiciens disent et ce qu’ils font.
— Avec cette manière d’utiliser la police pour essayer de discréditer ses adversaires, le gouvernement fait exactement comme le président de la Russie. C’est comme ça qu’il fait entrer Maurice sur la liste des républiques bananières.
— Tu ne crois pas que tu es en train d’exagérer, comme le fait l’opposition ?
— Pas du tout. Et tu sais ce qui est le plus comique ?
— Dis-moi.
— C’est qu’au lieu de faire les gens s’écarter de Laurette avec son arrestation, ils vont être bien décon, je te dis. Au contraire, ça va faire de lui une victime du système et le rendre plus populaire encore.

J.-C A