— Un peu longtemps, je ne te vois pas. Qu’est-ce que tu faisais comme ça ?
— Ayo, ma chère, ne m’en parle pas, j’étais en pleine préparation.
— Qu’est-ce que tu prépares comme ça, une compétition ?
— Ayo, c’est presque pareil, toi : on est invités à trois mariages.
— C’est toi qui vas faire le gâteau et les gadjacks : pour les trois mariages ?
— Tu peux croire, toi-même. C’est fini le temps où on faisait tout à la maison, en famille. Maintenant on contract out tout, je te dis : les gadjacks, les drinks, la décoration, la sonorisation, le DJ et le service. C’est mieux ainsi, crois-moi. Les parents des mariés peuvent profiter de la fête au lieu de servir les invités pour avoir des critiques après.
— Les critiques tu vas toujours avoir dans les mariages. Tu vas toujours avoir un quelqu’un qui va dire qu’il n’a pas eu des gadjacks, qu’ils étaient froids ou trop chauds, que les drinks étaient bien rares, qu’il n’a pas été bien servi. Ça, tu ne peux pas empêcher.
— C’est bien vrai, ça. Tu as des invités qui font un inventaire du nombre de gadjacks et des drinks. Ils ne viennent que pour ça. Mais maintenant, comme je te l’ai, tout ça est contract out. Si les invités ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller voir le caterer.
— Mais si tu ne faisais pas les gadjacks, qu’est-ce que tu avais à préparer comme ça ?
— Moi-même. Mes robes, mes chaussures, mes sacs. La totale, toi.
— Tes robes, tes chaussures ? Tu vas mettre une robe différente pour chaque mariage ?
— Mais normal toi, puisqu’il y aura beaucoup de mêmes invités dans les trois mariages.
— On dirait que tu te prépares pour un défilé de mode ! Pourquoi tu ne fais pas une seule robe bien chic même pour les trois mariages ?
— Ta tête n’est pas bonne ? Comme dit ma tante d’Australie : on a notre rang à tenir, toi. Si je vais à trois mariages avec la même robe qu’est-ce que le monde dira !
— Laisse le monde dire ce qu’il veut. Ce n’est pas le monde qui va payer les robes qui, je le suppose, ont dû te coûter une fortune.
— Tu ne veux pas que j’achète des robes et des chaussures avec des marchands ambulants pour aller à des mariages comme il faut, tout de même !
— Tu peux me dire pourquoi il faut dépenser autant d’argent pour aller à un mariage.
— Parce que c’est comme ça, c’est la tradition, toi. Parce que si tu ne fais pas ce qu’il faut, on va causer sur toi, derrière ton dos, pour dire toutes sortes de choses.
— De toutes les façons, dans les mariages, on passe le temps à veiller les affaires des autres, à se faire de grands sourires tout en disant du mal des autres. C’est comme dans la vie, quoi.
— Ça, je sais, mais qu’est-ce que tu vas faire ? Mes belles-sœurs sont également invitées et tu sais comment elles ne veillent pas mes affaires ! C’est pourquoi il faut que je sois bien chic.
— Mais tu sais bien que quoi que tu fasses, quel que soit le linge que tu vas mettre, elles vont toujours tirer l’ail et les défauts.
— Si je mets la même robe pour les trois mariages, je suis sûre qu’elles vont faner partout que je n’ai pas les moyens d’acheter plusieurs robes ou des affaires comme ça.
— Donc, c’est pour montrer aux gens et surtout à tes belles-soeurs que tu a acheté trois robes.
— Je t’ai dit que je suis bien obligée de suivre la tradition. Il faut faire comme il faut, c’est tout.
— Et ton bonhomme, il s’est fait faire trois costumes différents lui aussi ?
— Et puis quoi encore ? Non, lui il a un bon costume qu’on envoie au dry cleaning à chaque fois et ça suffit. Mais il faut qu’il fasse un régime.
— Pourquoi ?
— Il a un peu grossi du ventre et son costume est en train de devenir serré. S’il ne fait pas attention, il ne va plus entrer dans son costume.
— Mais pourquoi tu ne lui achètes pas un costume neuf, alors que toi tu t’achètes une robe pour chaque mariage ?
— Pourquoi faire du gaspillage, surtout avec la crise économique actuelle ? Il a son costume et le seul effort qu’il doit faire c’est de baisser un peu son ventre. A la limite il peut acheter une chemise neuve et puis il met son costume, une fleur à la boutonnière et il est prêt.
— Il ne proteste pas d’avoir à toujours mettre le même costume pour aller aux mariages ?
— Je ne lui donne pas l’occasion de protester. Ce qui l’intéresse dans les mariages c’est d’aller retrouver ses cousins et ses copains autour du bar et de baiser la mare. Je le laisse.
— Franchement, tu trouves normal de dépenser autant d’argent dans des robes que tu vas mettre une fois seulement.
— Je ne peux pas faire autrement bonne femme. Sinon, comme dit ma tante, qu’est ce que le monde dira ! ?