On se doit de parler de la marche citoyenne. Et noter que le peuple était une nouvelle fois au rendez-vous et que la diaspora a voulu y participer une nouvelle fois à sa manière. C’est dire le ras-le-bol qui a gagné la société mauricienne même au-delà de nos frontières.

Parce que, lorsqu’on sait à quel point le Mauricien se fait généralement très discret entre deux élections, sortir marcher ainsi en nombre, jeunes, vieux, enfants de tous horizons et de toutes les couleurs sous le soleil insupportable d’un samedi caniculaire, cela exprime forcément un message, d’autant que c’est la troisième manifestation qui est organisée en sept mois.

Pas de bus, pas de briani, ni de promesse d’emploi à la CNT, dans les casinos, dans les conseils de districts, dans les organismes parapublics ou dans le port comme s’y est retrouvé, probablement par piston politique, l’ancien constituency clerk de Yogida Sawmynaden.

Il y avait des Mauriciens inquiets de la confiscation partisane des institutions, de leur dérive organisée, de la corruption, du copinage et du glissement antidémocratique, tel que l’illustrent avec un rare éclat la MBC et la police. C’est un changement radical qui est réclamé.

Quatre jours avant cette manifestation, Yogida Sawmynaden est finalement parti. Très tard quand même et en invoquant un « congé » comme s’il retournait la semaine prochaine. Et qu’on se le dise, s’il s’est autant accroché à son maroquin, c’est uniquement parce qu’il a eu, de bout en bout, le soutien public et indéfectible du Premier ministre.

Souvenons-nous des propos qu’il avait tenus lors de la fête de fin d’année du comité régional du MSM à Quartier-Militaire le 10 décembre. Il avait, en effet, soutenu que son ministre était « victime d’une cabale » et qu’il lui « faisait entièrement confiance ». Et ce, après qu’il a fait lui-même sa propre enquête et qu’il a décidé d’absoudre son colistier sans même attendre les conclusions de l’enquête judiciaire. Enquêteur, procureur et juge à la fois, faut le faire.

Et pourtant, si les faits révélés lors des auditions de l’enquête judiciaire confirment de grosses magouilles à la State Trading Corporation, elles avaient aussi été maintes évoquées par l’opposition à l’Assemblée nationale et par la presse sans qu’il y ait eu le moindre désir d’enquêter. En dépit de la demande répétée de l’opposition pour qu’il y ait une commission d’enquête sur les Rs 1,2 milliard d’achats faits pendant le confinement.

Et enquête ou semblant d’investigation, il y a bien eu et elle a commencé par une tentative d’intimidation des cadres de la Santé soupçonnés d’avoir refilé des informations à l’opposition. Il y a eu, ensuite, des  interpellations, celles de Bissoon Mungroo et de Hari Kistna Jagannada Reddi mais, depuis octobre dernier, plus rien, alors même que les documents étaient sur la place publique sur les ramifications au sein de la STC et les contrats alloués à des proches du directeur lui-même Jonathan Ramasamy, suggérant un possible conflit d’intérêts. Et l’on s’étonne que les citoyens expriment leur révolte!

Pendant qu’étaient établis que des bijouteries, des quincailleries et des compagnies dont les directeurs sont les heureux habitants du No 8 et des proches avaient raflé de juteux contrats, le président du comité national Covid, qui n’est nul autre que le Premier ministre défendait devant l’Assemblée nationale Pack & Blister et son enveloppe de Rs 400 millions et il invitait d’autres à en faire autant.

Mais ceux qui ont été si chaleureusement félicités par le chef du gouvernement du pays n’ont pas fourni la totalité des respirateurs déjà payés et, pire, lorsque certains équipements ont fini par arriver, ils étaient défectueux. Au point que ce n’est que maintenant que le gouvernement envisage de rechercher un avis légal sur la marche à suivre auprès du State Law Office. Du grand guignol!

Et si l’obscure compagnie Pack & Blister, qui échangeait sur les offres avec le conseiller de Pravind Jugnauth, Zouberr Joomaye avait fermé? Adieu nos Rs 400 millions de contribuables et ces gens-là et leur ministre des Finances, à l’allure de plus en plus désinvolte, osent venir demander au public de financer la campagne de vaccination! Non, mais quel toupet!

Les postures à multiples facettes du Premier ministre ont de quoi laisser également perplexes. Celle qu’il avait adopté contre l’ancienne présidente de la République avait peut-être de la substance, mais la commission d’enquête qu’il a initiée, présidée par l’actuel chef juge Asraf Caunhye se fait toujours attendre et nous ne savons pas ce qu’elle a finalement trouvé.

Dans le cas d’Ameena Gurib-Fakim, Pravind Jugnauth avait fait état d’une lettre anonyme et de son désir d’aller déposer parce qu’il avait lui-même bien des choses à dire. Il ne s’y est jamais présenté devant cette commission d’enquête. C’est dire quel crédit il faut accorder aux propos du Premier ministre.

Dans le cas de Yogida Sawmynaden et de la STC, où il avait installé Jonathan Ramasamy, il y avait, en sus des contrats alloués à des proches, un organigramme très explicite et largement diffusé montrant comment les magouilles et la corruption s’organisent à la STC.

Il y a ces amis du ministre qui créent leurs compagnies en plein confinement pour décrocher des contrats deux ou trois jours après et qui poussent le bouchon aussi loin que de demander à leur client de leur avancer un peu d’argent pour acheter de la javel, des balais, des serpillières et autres produits nettoyants. Le vol à main armée n’a plus de limite.

Et les soutiens du Premier ministre osent dire qu’il ne savait rien de tout ça. Alors que les documents sont du domaine public, alors qu’un agent participant au bal des contrats bidonnés des organismes sous la tutelle des ministres du No 8 a été assassiné. S’il savait et qu’il n’a rien fait, c’est inexcusable et, s’il ne savait pas, c’est juste incroyable. Plus de doute, le premier coupable de cette triste saga est bien le Premier ministre.