Avec la mort de Sir Anerood Jugnauth, se referme pour de bon une page de l’histoire de île Maurice. De par sa longévité exceptionnelle sur la scène politique, il laisse le souvenir d’un homme fort en convictions mais toujours prêt à être convaincu du contraire pour faire du bien commun un idéal à atteindre. De là, sans doute, l’hommage que nous renvoie l’écho d’une île Maurice unanime à reconnaître les hauts faits de l’homme d’Etat qu’il fut.

En saluant, ici, brièvement sa mémoire, je veux surtout rendre hommage à l’homme de caractère qu’il était. Qui lui aura valu, certes, quelques faux pas impardonnables, comme l’arrestation arbitraire d’un opposant politique. On se rappellera, en effet, que SGD fut « cueilli » par la police à son arrivée à l’aéroport, en 1989, suite à la confession d’un ex-accusé dans l’affaire Azor Adelaide? Après cette interpellation, j’avais, dans un article publié dans Week-End, dénoncé cette dérive. Incarcéré tout d’abord au poste de police de Vacoas, SGD fut conduit par la suite aux Casernes centrales, toujours en état d’arrestation. Un ami commun, avocat à la cour de l’île-soeur, qui lui rendait visite en prison, me permit un scoop insolite: une interview minute de l’ex-leader du PMSD, qui, de sa cellule, pourfendait le régime en des mots très, très durs. Suite à l’interview, publiée dans Le Mauricien, SGD, qui avait retrouvé la liberté le lendemain, ne s’était pas fait prier pour convoquer ses partisans à la rue Edward VII, à Rose Hill, où, dans un langage qui lui est propre, fit une sortie en règle contre SAJ, le traitant de mauvais… Ce qui ne manqua pas de provoquer une violente réaction des partisans du MSM. En raison du danger des dérapages de part et d’autre, Saj nous en fit part, Gérard Cateaux et moi, lors d’une rencontre qu’il avait souhaitée, le lendemain, dans son bureau. En le quittant, attendait toujours pour être reçu, le commissaire de Police ! Nous comprîmes alors, mon ami Gérard et moi, ce que pouvait être la solitude du pouvoir… Lakwisinn étant, alors, que celle où Sarojini excellait en concoctant des petits plats !

Autre haut fait du désir de SAJ de toujours brasser plus large et de soigner ses relations avec la presse. Le dernier samedi de décembre 1985, nous sommes invités, avec quatre de mes collègues de la rédaction du MAURICIEN/WEEK-END, en sa résidence à La Caverne. Alors que son épouse Sarojini s’affairait dans la cuisine, Anerood faisait lui-même le service. La conversation bat son plein. Harish Boodhoo venait de se séparer du MSM et SGD qui, en tournée en Europe, était devenu, soudain, une épine pour SAJ et il nous en fit part. En effet, alors qu’il s’était absenté pour participer à l’assemblée annuelle des Nations Unies, trois mois plus tôt, il avait confié le Primeministership à SGD au moment même où ce dernier réglait ses comptes avec le MTC, son jockey ayant fait appel d’une suspension qu’il jugeait arbitraire. SGD avait trouvé dans cet intérim-là une belle occasion de faire pression. Et, comme à son habitude, avait débarqué au MTC dans la voiture de fonction ‘premierministérielle’, flanqué, comme toujours, d’une petite équipe de fans d’occase. Ce qui avait bousculé outre mesure la sérénité des loges du Champ de Mars. Quelques pontes auraient même suggéré à SAJ de se débarrasser de son encombrant allié du jour !

Trois jours après, le 31 décembre 1985, vers les 10 h, je reçois un appel du PM alors que l’édition du jour du Mauricien allait tout juste être bouclée, avec, en primeur, les résultats du dernier tirage de la loterie verte. Il est dans son bureau et me demande d’y venir le rencontrer. Cinq minutes plus tard il m’annonce le plus gros « scoop » de tous les temps… Quatre députés du gouvernement, tous appartenant à ses alliés, le RTM, venaient d’être arrêtés à l’aéroport de Schipol d’Amsterdam, avec une vingtaine de kilos de drogue dans leurs valises. Evidemment, je suggère au premier ministre de convoquer une conférence de presse… Qu’il tient, une trentaine de minutes après, avec Vishnu Lutchmeenaraidoo à ses cotés.

Pour conclure, il est clair que SAJ laissera des empreintes indélébiles comme mentor des différents gouvernements de coalition qu’il a dirigés. En arrivant toujours, à un moment ou à un autre, à rassembler presque tous les courants politiques. Mais l’histoire aura encore, demain, à se pencher sur un autre combat, inlassable, qu’il a mené avec autant de ténacité que de conviction, depuis de très longues années: celui de la reconnaissance, par de hautes instances internationales, des terres chagossiennes en tant que territoire mauricien. Pour ceux qui ont suivi son long cheminement sur ce dossier complexe et ardu, il était et restera pour longtemps dans les mémoires le ‘Dernier des Mohicans’.

Jacques Rivet