A la faveur de la pandémie, la liberté d’expression est une chose aussi menacée que notre santé et notre porte-monnaie. C’est ce que démontre une nouvelle fois le très controversé Consultation paper rendu public il y a une semaine par l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA). L’autorité régulatrice de tout ce qui est diffusion de contenu à travers internet à Maurice a ainsi provoqué une formidable levée de boucliers en disant soumettre à consultation publique un projet d’amendement au ICT Act de 2001 visant à lui octroyer des pouvoirs accrus pour réglementer les réseaux sociaux à Maurice. En clair, dans ce document de 24 pages, l’ICTA dit sa volonté de s’instituer comme un proxy ou intermédiaire entre chaque utilisateur et les réseaux sociaux. Ce que cela veut dire, ce n’est pas qu’ils pourraient avoir accès à votre username, votre mot de passe et toutes les données que vous choisissez de partager sur Facebook par exemple. Cela veut dire que ces données devront obligatoirement passer par eux. En plus clair encore, cela veut dire que notre liberté d’expression sur les réseaux sociaux sera entièrement contrôlée par l’ICTA, qui s’octroie aussi le droit de stocker les échanges et de supprimer des profils si elle juge que cela ne convient pas.
Cela fait un moment que les pouvoirs politiques à travers le monde se sentent dépassés, voire directement menacés, par ce qui est devenu l’incalculable pouvoir des réseaux sociaux. C’est bien à travers eux que la contestation populaire du régime tunisien en 2010 s’est étendue en 2011 dans une dizaine de pays du Maghreb et du Moyen-Orient pour donner le fameux Printemps arabe. En 2018, le scandale Cambridge Analytica montre à quel point les réseaux sociaux peuvent, en retour, être utilisés comme de redoutables outils de manipulation politique, en organisant l’utilisation des données personnelles de 87 millions d’utilisateurs de Facebook dans le but de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016.
Il n’empêche qu’à travers le monde, les populations se sont de plus en plus emparées des réseaux sociaux pour contester, critiquer, exposer, voire faire reculer ou tomber des pouvoirs jusqu’ici confortablement assis sur leur autorité. Ceux qui viennent de voir échouer leur projet de Super League de football sous l’immense contestation populaire qui a déferlé grâce à l’utilisation des réseaux ne diront pas le contraire. Aux États-Unis, le policier Derek Chauvin, trouvé coupable cette semaine du meurtre de George Floyd n’aurait jamais été arrêté, et le mouvement Black Lives Matter n’aurait pas soulevé le reste du monde si la jeune Darnella Frazier, 17 ans, n’avait filmé avec son téléphone portable, et posté sur les réseaux, les 9 minutes de l’insoutenable agonie de George Floyd sous le genou de Derek Chauvin, sous les yeux de ses collègues qui ne l’ont pas arrêté.
Depuis le début de la pandémie de Covid-19 en 2020, les pouvoirs politiques du monde entier sont encore plus sous la pression des réseaux sociaux. Sauf que la pandémie a aussi donné aux gouvernements des pays démocratiques des super pouvoirs qu’ils n’auraient sans doute jamais cru posséder auparavant. Qui eût cru, en janvier 2020, que les gouvernements démocratiques de la planète pourraient obliger des populations entières à rester enfermées pendant des mois sans protester ? En février dernier António Guterres, secrétaire général des Nations unies, publie dans The Guardian une alerte sans détour : « The world faces a pandemic of human rights abuses in the wake of Covid-19 », avertit-il. Il dit ainsi qu’au bout d’un an de pandémie, il apparaît clairement que dans beaucoup de pays, le virus a été utilisé comme prétexte « to crush dissent, criminalise basic freedoms, silence independent reporting and restrict the activities of nongovernmental organisations ».
Quand on n’arrive pas à résoudre un problème, voire quand on en crée, il est plus aisé de se focaliser sur les moyens de faire taire la critique, la remise en question, l’expression du mécontentement.
En février dernier, le gouvernement indien de Narendra Modi a ainsi annoncé une nouvelle loi pour contrôler davantage les réseaux sociaux. Le Intermediary Guidelines and Digital Media Ethics Code vise ainsi à contraindre Facebook, WhatsApp et autres à enlever rapidement certains posts et communiquer des détails sur ceux qui sont à l’origine de ces posts. Cela pourrait être un bonne chose par rapport à l’obligation faite de désactiver en un jour maximum tout post portant atteinte à l’intégrité sexuelle d’une personne. Mais on ne peut ignorer que cette nouvelle loi intervient après que Twitter a ignoré des ordres du gouvernement indien pour cesser de publier des contenus relatifs aux récentes manifestations de fermiers, violemment réprimées par la police et l’armée.
Il en est de même à Maurice. Le récent scandale Telegram a clairement montré à quel point les réseaux sociaux peuvent servir les desseins malsains et destructeurs de harceleurs qui partagent des contenus liés à la nudité de jeunes femmes. Mais on a du mal à croire que c’est bien cela que vise à contrôler ce projet d’amendement, vu que Telegram ne fait pas partie des réseaux mentionnés par l’ICTA…
Et la question est bien une question de contexte. Dans l’absolu, il est tout à fait souhaitable, et même nécessaire, que chacun puisse être protégé des utilisations qui sont trop souvent faites des réseaux sociaux. Mais le fait est que c’est un gouvernement caractérisé par les abus et la confrontation qui nous demande de mettre entre ses mains un outil de contrôle qui pourrait très vite s’apparenter à un outil de censure politique.
Parce que l’amendement apporté l’an dernier à l’ICTA Act a permis de faire arrêter sans autre forme de procès des internautes ayant banalement relayé une caricature du Premier ministre. Parce que comme l’ICTA dont le chairperson est nommé par le Premier ministre, d’autres organismes dans le même cas ont ces derniers mois donné d’amples exemples de non-indépendance politique. Parce que c’est le gouvernement qui choisira ceux qui feront partie du National Digital Ethics Committee (NDEC) chargé de décider de ce qui est « harmful » sur internet, selon des critères non définis. Parce que dans sa réaction à la pétition qui a recueilli 20 000 signatures contre ce projet d’amendement cette semaine, l’ICTA réagit en des termes qui disent déjà une attitude qui, loin de s’inscrire dans la consultation et la réassurance, est déjà très agressive : « As opposed to the rampant fake news propagated by ill-intentioned persons » commence son communiqué du 19 avril. Ca promet…
Parce que ce gouvernement a le culte du « secret » et des deals litigieux autour du bien public, comme le deal conclu avec l’Inde autour d’Agalega (qu’on nous cache toujours) ou le refus de discuter du rapport pourtant très officiel de l’Audit. Parce que ce gouvernement se caractérise par un refus total d’accountability. Si « moralite pa ranpli vant » avait marqué le règne d’Anerood Jugnauth, celui de Pravind Jugnauth sera sans doute symbolisé par le « abe kot mo’nn fote », qui va aujourd’hui jusqu’au refus d’instituer une enquête autour des décès de dialysés ces dernières semaines, que l’ex-vice-Premier ministre Ivan Collendavelloo, avocat renommé, qualifie d’homicides et de « carnage »…
Il n’y a pas de raisons que les réseaux sociaux soient des zones de non-droit. Mais peut-on donner le pouvoir de les réguler à des instances gouvernementales partisanes, insécures, qui sont dans la confrontation et la punition permanente ?
On peut légitimement se demander ce qui se serait passé si, lors des émeutes de février 1999, les réseaux sociaux existaient à Maurice. On peut aussi se dire qu’en août 2020, les réseaux sociaux ont permis aux Mauriciens de soulever un formidable et salvateur élan de solidarité pour protéger nos côtes de la marée noire du Wakashio.
Et l’on peut encore s’interroger sur le timing de l’annonce de cette « consultation » qui focalise d’un coup toute notre énergie, pendant qu’à côté, le gouvernement s’active à la création de la New Social Living Development Limited, qui va mettre le financement et la construction de 12 000 logements sociaux entre les mains d’une nouvelle institution qui utilisera des fonds publics sans aucun mécanisme d’accountability.
Qui est dangereux pour qui ?…