Sommes-nous entrés dans l’ère de la délation ?
Question en apprenant, ce vendredi, la mise en place par la police mauricienne d’un numéro WhatsApp à travers lequel les particuliers sont invités à lui communiquer des photos et infos sur toute personne qui ne respecterait pas les consignes officielles entourant la Covid-19. Qui ne porteraient pas correctement le masque, qui se regrouperaient, qui ne respecteraient pas le social distancing.
Selon la définition officielle, la délation désigne «une dénonciation jugée méprisable et honteuse». Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l’insu de ce dernier, souvent inspiré par un motif contraire à la morale ou à l’éthique et donc honteux.
Il y aurait donc une différence fondamentale entre la dénonciation et la délation.
Quand on dénonce, c’est dans le but de faire du bien. On peut ainsi dénoncer un cas de violence conjugale, pour protéger une victime contre son agresseur.
Le mécanisme de la délation est différent. C’est au contraire une volonté de nuire, ou de régler ses comptes qui amène le délateur à communiquer des informations, vraies ou fausses.
La notion de délation peut aussi être liée à l’histoire d’un pays. En France, le délateur est l’une des figures les plus méprisées de l’Occupation, ces années 1940 à 1944 de la Seconde Guerre mondiale où la France est occupée militairement par l’Allemagne nazie. Se construit alors une figure du délateur vil, sournois, abject, cupide, qui dénonce ses voisins juifs, avec les conséquences funestes que l’on sait pour ces derniers, rafles, déportations et camps de concentration, pour la seule raison qu’ils étaient juifs.
Indic, cafard, mouchard sont aujourd’hui encore des termes qui, dans la langue française, disent le côté « sale» et méprisable du délateur.
Nous n’avons pas l’équivalent en créole mauricien.
De la «madam zanlwi» à la «lagazet sifon ble», nous avons une tradition pour dire le «fer palab», à l’époque où les réseaux sociaux ne se chargeaient pas encore d’étaler la vie privée avec l’entière complicité des intéressés. Il y a une petite escalade avec le «manblouk» ou le «kouto moussana», pour dire l’aspect trahison, mais la notion de malveillance demeurait malgré tout atténuée par une forme de bienveillance amusée. On atteint clairement un autre seuil lorsque c’est la police qui incite à cette pratique.
Dans l’absolu, dénoncer des personnes qui ne respectent pas les consignes liées à la Covid peut être lié à une bonne intention. Le but avoué étant de protéger la communauté de contamination par le virus. Le problème, c’est que cela vient normaliser la dénonciation au point de pouvoir potentiellement la transformer en délation. Et cela est clairement lié à un certain type de régimes politiques.
Ainsi, en Corée du Sud, la délation est une pratique répandue au point qu’elle est «enseignée» dans des écoles spécialisées. Où l’on apprend à manier divers outils, dont des microcaméras cachées ou des enregistreurs. A la clé, des récompenses en argent, qui permettraient à certains de vivre confortablement.
En Chine également, le gouvernement a introduit, depuis 2016, des applications mobiles qui récompensent ceux qui dénoncent une infraction au Code de la route, mais aussi la publication de textes jugés «illégaux», les personnes qui lancent des pétitions, les drogués et les malades mentaux… Les signalisations permettent de gagner des points à être échangés contre des coupons permettent l’achat de divers produits.
Reste que selon des journalistes du Wall Street Journal qui ont enquêté sur ce sujet, peu de personnes utilisaient ces applications de dénonciation malgré les récompenses, se plaignant de leur fonctionnement jugé «restreint». Ainsi, l’application n’avait pas enregistré la plainte d’un utilisateur qui, photos et infos à l’appui, accusait un officiel de corruption.
Et c’est bien là justement que réside le danger de ces pratiques.
Dans le fait que sous le couvert d’une intention louable, elles servent aux puissants à instrumentaliser des citoyens les uns contre les autres, pour mieux couvrir ses propres exactions, abus, infractions, pratiques illégales et nuisibles pour l’intérêt commun.
A la faveur de la pandémie de Covid-19, de nombreux pays considérés comme démocratiques se sont eux aussi laissés aller à mettre en place des applications mobiles ou des sites internet destinés à recevoir les messages de citoyens qui veulent rapporter les infractions aux lois sanitaires. C’est le cas notamment en Nouvelle-Zélande,  dans plusieurs villes au Québec, au Portugal, en Irlande du Nord.
Mais les autorités policières elles-mêmes se montrent parfois critiques face à cette pratique. Ainsi, en France l’an dernier, le syndicat Alternative Police rapportait que le nombre d’appels pour dénoncer des personnes qui ne respectent pas les règles du confinement pendant l’épidémie de coronavirus pouvait atteindre jusqu’à 70% de la totalité des appels reçus par la police dans les grandes agglomérations. Un des référents du syndicat, Sylvain André, commentait ainsi au micro de franceinfo: “Dire que la personne a sorti quatre ou cinq fois son chien, que la personne s’est rendue à plusieurs reprises dans un magasin pour faire ses courses, ou dénoncer des jeunes enfants qui sont en train de s’adonner à des pratiques sportives, c’est effectivement un petit peu excessif et il n’y a aucune utilité. En revanche, il est opportun de téléphoner aux numéros d’urgence pour dénoncer par exemple une personne qui a commis un crime ou un délit, si votre voisin commet des violences conjugales sur son épouse.”
De tous ceux présents la semaine dernière à Goodlands, qui ont regardé une jeune fille de 16 ans se faire sauvagement tabasser à même la rue, personne n’a jugé bon de prévenir les services d’urgence. Par contre, nous nous exposons au risque que, pour régler de petits comptes personnels, certaines personnes se mettent à engorger les services d’urgence pour de banales histoires de masques mal portés…
Nous avons un problème, grave, face à un virus qui circule toujours, qui déjoue les quarantaines imposées et résiste aux vaccins. Face à cela, l’enjeu est sans doute d’investir notre énergie et nos ressources, d’une part ,dans le fait de favoriser une santé plus solide pour l’ensemble de nos citoyens, et d’autre part de muscler notre système hospitalier pour nous permettre au mieux de «vivre avec le virus». Avons-nous l’impression que c’est ce qui est fait ?
A défaut, il sera toujours plus simple de donner l’impression à une population d’avoir une prise sur la situation en se dénonçant les uns les autres. Mais c’est aussi jouer avec le feu.
Dans le journal belge La Libre, Sophie Jassogne, collaboratrice scientifique à l’institut de recherche santé et société de l’UCLouvain, publiait en avril 2020 un appel à rester vigilants face à l’exacerbation de la tendance à la délation qui sommeille au fond de nous et risque d’éclater dans les moments d’émotion et de peur collectives.
“Lorsqu’André Malraux cherchait “la région cruciale de l’âme, où le mal absolu s’oppose à la fraternité”, il savait qu’il ne la trouverait pas. Il n’existe pas de dénonciateurs “dans l’âme”, dit Sophie Jassogne. “Mais il suffit d’un petit quelque chose, d’un événement nouveau et angoissant, pour activer un instinct humain non fraternel et qui regarde en fin de compte la conscience de chacun, cette “arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté” (Michel de Montaigne, Les Essais)”.
De la nécessité de rester en contact avec cette «arrière-boutique» où nous établissons notre liberté de choisir la fraternité face au danger…