Horreur. « LA femme mauricienne » aurait été insultée. 

Du moins à en croire les propos de deux regroupements « socio-culturels ».

L’objet du délit : Kobita Jugnauth, femme du Premier ministre mauricien.

Voilà une femme que l’on entend peu, voire pas du tout. Jusqu’à la semaine dernière, où elle s’est exprimée, à la sortie d’une cérémonie, drapée dans son personnage de mère protectrice outrée de voir porter atteinte à ses enfants et prête à se battre pour les protéger.

La femme dans le rôle de la mère prête à tout « sacrifier » pour ses enfants est une image susceptible de remporter une large adhésion, dans un monde patriarcal où la femme n’est souvent considérée comme « valable » que dans sa capacité à être « maternelle » et à se sacrifier pour ceux qu’elle aime.

Sauf que ce à quoi répondait là Mme Kobita Jugnauth est plus complexe.

En jeu, la mise en circulation par notre confrère Axcel Chenney de l’express de documents allant dans le sens d’une « rumeur » qui avait circulé au début du confinement à Maurice en mars dernier. Relative au fait que le Premier ministre aurait décidé de la date de la fermeture de nos frontières et d’une quatorzaine obligatoire en fonction de la date de rentrée de son épouse et de ses filles à Maurice. Soit pour qu’elles échappent à cette double contrainte. Et ne se retrouvent ni bloquées à l’étranger, ni en quarantaine.

Mme Jugnauth se dit furieuse que l’express ait, dans ce cadre, publié une photo où on la voit en compagnie de son époux et de ses trois filles. Une photo déjà utilisée dans la presse (et sans protestation) en 2019, Pravind Jugnauth et son épouse posant fièrement avec leurs trois filles lors de la proclamation des résultats des élections législatives le portant au pouvoir.

Il est tout à fait légitime qu’une mère ne veuille pas que ses enfants soient utilisés dans le cadre d’un questionnement qui est porté sur elle. Sauf que les documents publiés concernent le fait que Mme Kobita Jugnauth serait rentrée en compagnie de ses filles. Et donc que ces dernières, qui sont des personnes majeures, auraient aussi bénéficié de cette situation.

En France, il y eut une sorte « d’élégance » à ne jamais parler de ce que beaucoup savaient au sujet de la fille cachée de François Mitterrand, jusqu’à ce qu’il vienne lui-même officialiser son existence. Une pratique qui n’aurait pas été justifiable en Grande Bretagne, où la vie privée des « royals » est tellement « paparazzée » qu’elle aurait conduit le Prince Harry et sa femme Megan Markle à s’exiler.

Entre les deux extrêmes, il y a certainement une ligne à trouver. Les personnages publics ont droit à une vie privée, mais celle-ci peut-être scrutinized si elle concerne des biens publics et l’intérêt général.

Dans le cas de François Mitterrand, on peut estimer qu’il avait tout le droit d’avoir une autre femme dans sa vie et de protéger l’enfant née de cette relation. Sauf que si ce sont des fonds publics qui sont utilisés pour assurer le logement, les déplacements et la sécurité entre autres de ces personnes, alors on peut légitimement estimer que cela ne relève plus exclusivement de la vie « privée ».

Il en est de même de l’intérêt général.
Mme Kobita Jugnauth peut faire appel autant qu’elle veut à la « fibre maternelle » des Mauriciennes. La question de base ici reste de savoir si les documents publiés par l’express sont vrais ou non.

Toute personne qui aurait pu faire rentrer ses proches à Maurice avant la fermeture de nos frontières en mars dernier l’aurait fait. Mais justement, tout le monde n’était pas en mesure de le faire, parce qu’il n’était pas au courant de la décision de fermeture qui allait être prise. Et c’est là que réside toute la différence.

Si nos politiciens choisissent de faire de la politique pour privilégier leurs intérêts et ceux de leurs proches, il faut qu’au moment de se présenter devant l’électorat, ils aient le courage de venir dire clairement : « je vous demande de voter pour moi parce que j’ai l’intention de faire moi et mes proches passer avant tout et tout le monde ».
Mais s’ils nous affirment, au moment de demander notre vote, qu’ils sont là pour servir l’intérêt public, alors qu’ils agissent en conséquence.

Dans ce cas précis, le mari de Mme Kobita Jugnauth, Premier ministre et ministre de l’Intérieur de la République de Maurice, est responsable de la sécurité de l’ensemble des Mauriciens, pas seulement de celle de sa femme et ses filles. Il est responsable de démontrer que la décision de placer et d’annoncer la date de la fermeture de nos frontières après le rapatriement en urgence de sa famille n’a pas mis d’autres Mauriciens en danger de contamination par le Covid-19.

Il est responsable vis-à-vis de tous ces Mauriciens qui se sont retrouvés subitement bloqués à l’étranger sans ressources et interdits de rentrer dans leur pays. Plus de 2 000 personnes sont encore dans ce cas cinq mois plus tard, souffrant d’incroyables hardships non seulement économiques mais aussi physiques et psychologiques. Il doit en répondre devant d’autres mères, des pères, et tous ceux qui sont affectés par cet éloignement forcé. Dont sa femme et ses filles ont été heureusement préservées.

Dans son ouvrage Un féminisme décolonial paru en 2019, la politologue et militante féministe Françoise Vergès fait ressortir à quel point le féminisme majoritaire se focalise sur l’inégalité homme /femme sans forcément prendre en compte les différentes expériences et héritages de domination qui existent entre les femmes elles-mêmes.

Mme Kobita Jugnauth n’est pas « LA femme mauricienne ». Elle est une femme mauricienne. Et elle est une femme mauricienne de pouvoir. Qui a bien des leviers et des avantages à sa disposition. Les associations féminines qui la présentent aujourd’hui comme l’archétype, à défendre, de la femme mauricienne, devraient peut-être songer à se faire entendre avec autant de célérité en défense des femmes mauriciennes qui sont réellement attaquées, et leurs enfants avec elles, alors qu’elles sont démunies. Les femmes dites « squatters » de Pointe aux Sables à Riambel qui ces jours-ci, se désespèrent de voir leurs enfants en bas âge dormir dans le froid hivernal sous des tentes où on les laisse croupir depuis deux mois déjà, malgré tout l’argent dont dispose ce pays. Les femmes sans ressources qui sont obligées de rester avec des conjoints qui les agressent sous leur toit, elles et leurs enfants. Les femmes petites-entrepreneures qui ramaient déjà et dont toutes les études disent qu’elles vont être, économiquement, les plus affectées par la crise du coronavirus.

Mais il est tellement plus facile, et avantageux, d’être solidaire du pouvoir…

A Maurice comme ailleurs, il y a des femmes.

Il y a des femmes de pouvoir. Femme de Premier ministre qui s’exprime uniquement quand elle est personnellement touchée. Femme Présidente qui se laisse piéger par l’attrait d’une carte bancaire et d’achats dispendieux. Jeune femme députée aussi décevante que ses collègues masculins.

Et puis il y a des femmes qui n’ont pas de pouvoir et qui, faute de soutien, sont contraintes de subir des conjoints abusifs, des employeurs exploiteurs, des dirigeants magouilleurs et profiteurs.
Ne nous trompons pas de combat…