— Comment s’annonce l’hiver chez toi  ? Vous avez commencé à cailler ?

— Il fait froid, je ne te dis pas, mais c’est supportable si tu es bien couvert. C’est mon bonhomme que je commence déjà à ne plus supporter.

— Vous avez encore eu un biz biz. Ayo, laisse-le faire et dire…

—… facile à dire quand tu n’es pas dans le cas.

— Crois-en mon expérience : ne le prends pas compte. Ignore-le !

— Comment je peux l’ignorer alors qu’il a transformé mon salon en mini tribune de stade ! ?

— Il a transformé ton salon en quoi ?

— En mini tribune de stade, je te dis.

— Mais pourquoi ?

— Mais pour suivre les compétitions sportives.

— Tu veux parler des matches de l’Euro.

— Pas que de l’Euro. Je veux te parler d’abord de Roland Garros, ensuite de l’Euro et auprès du Tour de France. Encore heureux qu’il ne soit pas fan de Formule 1 !

— Ton bonhomme va suivre tout ça à la télé ?

— Non, il ne va pas suivre. Il va participer à toutes ces compétitions sportives devant la télévision, qu’il a déjà monopolisée.

— Je ne savais pas qu’il est un fanatique des sports comme ça, moi,

— Il est, selon lui, mieux qu’un fanatique des sports, il est un grand expert sportif… devant sa télé, comme des milliers de Mauriciens, tu sais les conne tout !

— Au moins il est chez toi ! Tu aurais préféré qu’il aille traîner dehors et boire on ne sait où avec ses copains ?

— Je me demande parfois si ça n’aurait pas été mieux. Comme ça j’aurais pu regarder mon feuilleton en direct au lieu d’être obligée de l’enregistrer depuis deux semaines !

— Mais qu’est-ce que tu racontes : l’Euro vient à peine de commencer.

— Tu n’as pas écouté ce que je t’ai dit ! Juste avant l’Euro, on a eu Roland Garros avec Djoko, Rafa, tous les Français éliminés au premier tour, le petit argentin et les grands Italiens ! Sans compter les femmes qui ont des carrures d’hommes qui crient en tapant dans la balle comme si elles allaient accoucher.

— Les hommes aussi font pareil ! Tu n’avais qu’à ne pas regarder.

— Je n’ai pas regardé, mais j’ai été obligée d’entendre. Parce que comme tous les sportifs devant la télé, mon bonhomme met le son à fond et participe au match comme si c’était lui-même qui était en train de jouer !

— Tu vas rire : mon bonhomme, lui, il se prend pour l’arbitre qui ne sait pas faire son travail !

— Mon bonhomme, lui, il est tout à la fois le joueur, l’arbitre et un expert qui connaît plus que l’arbitre !

— C’est vrai que quand ils regardent les matches à la télé, ils sont plus déchaînés que le public qui est dans les gradins et casse tout souvent !

— Ça je suis bien placée pour le savoir. Après la dernière Coupe du Monde, j’ai dû faire refaire tout mon salon, toi.

— Pourquoi ?

— Parce que tous ses copains sont venus regarder les matches à la maison. Ils étaient une quinzaine avec leurs packs de bière, leurs gadjacks dégoulinants d’huile, leurs pistaches, leurs cigarettes, tout ça. Il y avait des taches sur tous les coussins. Après chaque match, mon salon ressemblait à la cour du Plaza le lendemain d’un concert, je te dis !

— Les copains de ton bonhomme ne viennent pas voir l’Euro chez toi cette année ?

— Ah non. J’ai mis les points sur les i depuis bien avant Roland Garos.

— Ton bonhomme a accepté facilement.

— Pas du tout. Il a insisté, il a menacé, il a boudé, mais j’ai pas cédé. En plus j’avais un argument imparable.

— Ah bon. Quel argument ?

— Le règlement sanitaire du covid qui dit qu’on ne peut pas avoir plus de dix personnes dans un mariage, un enterrement ou une réunion. Et comme on est déjà six chez nous, tous ses copains n’auraient pas pu venir.

— Ton bonhomme n’a pas essayé de contourner la loi, de jouer au fraudeur ?

— Il a bien essayé, mais quand il a appris qu’une personne qui avait été faire, du kayak malgré l’interdiction, va devoir payer une amende de plusieurs milliers de roupies, il a été obligé d’arrêter de persister.

— Donc, tu es tranquille pour l’Euro.

— Si on peut dire parce que, même sans ses copains, mon bonhomme va hurler et piper a chaque fois qu’un goal aura été marqué ou raté et à chaque décision de l’arbitre.

— Surtout quand son équipe va marquer. By the way, quelle est son équipe.

— Mon bonhomme est pareil comme les Mauriciens pendant une période électorale.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Qu’il va changer d’équipes au cours de la compétition pour piper pour celle qui va gagner l’Euro !

— Tu crois que les Mauriciens sont comme ça ?

— Tu le sais très bien. Je pourrais citer beaucoup de noms.

— En tout cas, ils ne font que suivre l’exemple des politiciens. Comme celui qui a changé d’alliance politique en quelques heures pour passer du rouge à l’orange sans aucun complexe.

— Les Mauriciens font pareil. En tout cas, je connais beaucoup de partisans bleus, mauves ou rouge pendant la campagne de 2019 qui sont devenus oranges le jour de la proclamation des résultats ! Comme ton cher beau-frère.

— Ayo, rends-moi le service de ne parler de lui. Ne gâte pas notre conversation. Donc, ton salon ne sera pas abîmé par les copains de ton bonhomme fans de foot pendant l’Euro ?

— Franchement te dire, ma seule frayeur c’est qu’on déconfinne totalement à Maurice, le mois prochain.

— Laisse-moi te dire que tu es sans doute la seule personne à Maurice à souhaiter que le confinement aille continuer ! Pourquoi ?

— Si on déconfinne totalement en juillet non seulement je vais devoir me taper la fin de l’Euro, la Copa et le Tour de France, mais également les Jeux Olympiques de Tokyo, toi ! Si on déconfine, je ne vais pas pouvoir empêcher que mon bonhomme et ses copains transformer mon salon en une grande tribune de stade avec des fans qui souvent hurlent comme des hooligans !