Il devient carrément insupportable. Dans sa suffisance révoltante, dans sa nonchalance provocante et dans son déni permanent. On ne prenait déjà pas très au sérieux Kailesh Jagutpal, ce psychiatre qui a connu une certaine notoriété et une petite exposition médiatique lorsqu’il était le président du Medical Council.

Cette structure de discipline et d’encadrement du corps médical était vite devenue sa rampe de lancement pour se mouiller et se jeter dans le bain politique. Evidemment, dans le parti qui correspond tout à fait à ses « valeurs », le MSM.

Mais, à peine installé, il avait déjà donné un aperçu de quelle approximation aberrante il était capable l’année dernière à l’Assemblée nationale. Comme lorsqu’il se contredisait dans ses réponses sur la pandémie et qu’il tentait de camoufler le scandale des achats extravagants d’équipements médicaux en plein confinement auprès de bijoutiers, de quincailliers et de compagnies occasionnelles enregistrées pratiquement le jour même où elles décrochaient leurs juteux contrats.

L’année dernière, démuni face à une maladie infectieuse nouvelle et peu maîtrisée qui nous tombait dessus, tout le monde s’était fait petit, se montrait modeste. La communication était plus simple et directe. Les dix morts de la Covid-19, cette inconnue aussi bien invisible que dangereuse, avaient insufflé une grande frayeur au sein d’une population mauricienne.

Cette année, alors même que nous avons appris à mieux connaître et à combattre la maladie, le ministre de la Santé se présente presque comme le champion du monde de la lutte contre la pandémie. Qu’il y ait, chaque jour, un soupçon de négligence, un fait troublant, une faille dans le système, Kailesh Jagutpal a sa réponse toute faite: tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et ses services sont irréprochables.

Que l’on annonce à une famille déjà éprouvée par le décès d’une proche atteinte d’un cancer depuis plus de dix jours qu’elle a été testée positive, qu’on laisse partir une dame de 72 ans aller prendre le bus public après un test PCR alors qu’elle était, elle aussi, quelques semaines auparavant en hospitalisation soignée pour un cancer avant de découvrir, dans la soirée, qu’elle est positive, tout cela, c’est que de petits malentendus.

L’opposition demande, déjà, depuis le 5 avril, une enquête indépendante pour établir les faits réclame la fermeture du centre de dialyse de Souillac et la démission du trio Jagutpal/Joomaye/Gaud, c’est non. Tout est parfait, même s’il y a chaque jour une nouvelle victime parmi les dialysés.

Lorsqu’un back bencher, pas n’importe lequel, Ivan Collendevelloo, un ancien Premier ministre adjoint et leader d’un parti du gouvernement qui parle de «carnage» et d’«homicide», c’est des propos venus d’un menu fretin et pas la peine de s’y attarder, selon le ministre de la Santé. C’est la ligne que le ministre défend sur les ondes où il croit pouvoir organiser sa riposte face à une levée de boucliers généralisée.

Le pire, c’est que, derrière son charabia écoeurant, il y a le drame des familles de dialysés décédés, 11 déjà, un de plus dans cette seule catégorie de malades par rapport à l’année dernière, il y a la cruelle légèreté affichée par ce ministre de la Santé dont les hôpitaux sont devenus de vrais foyers de contamination.

Pas un mot de soutien et de solidarité ni un geste de réconfort pour les proches des défunts, juste des condoléances de circonstances et, de toute façon, obligées. Alors que chaque famille avait droit à une explication détaillée sur ce qui a abouti au pire pour ceux qu’ils affectionnaient.

Champion du monde, « li mem meyer », notre nouveau savon national ? Non, Monsieur le psychiatre. Si votre première affectation ministérielle vous a montée à la tête, quand bien même dégarnie, sachez que c’est très loin d’être le cas.

Taiwan devrait inspirer Kailesh Jagutpal. Pas seulement pour sa gestion de la pandémie. Là-bas, personne ne se bombe le torse, aucun professionnel ne revendique l’exemplarité où la prouesse en matière de lutte contre le Covid-19. Et pourtant, dans ce pays, insulaire comme le nôtre, présidé par une femme, Tsai Ing-wen, le bilan est le suivant: 22 millions d’habitants, 1000 cas et seulement 10 morts. Et li mem meyer?

Le ministre devrait doublement s’inspirer de Taiwan. Le ministre des Transports Lin Chia-lung n’est plus en poste depuis le 20 avril. Le 5 avril, il a offert sa démission au Premier ministre Su Tseng-chang après l’accident ferroviaire qui a coûté la vie à une cinquantaine de personnes. Le Premier ministre a refusé et demandé un temps de réflexion et, sur l’instance du ministre démissionnaire, il a fini pas accepter, le 15 avril, le départ de son ministre. Le chef du gouvernement aussi bien que la présidence elle-même ont dit respecter cette décision.

Le ministre n’était absolument pas, directement ou indirectement, impliqué dans le drame, l’accident ayant été provoqué par le glissement d’un camion sur la voie ferrée, plutôt pentue, à la sortie d’un tunnel. C’est le service public ferroviaire et ses passagers qui étaient en fait les victimes du drame.

Vous croyez qu’un de ces jours on entendra le ministre de la Santé, comme celui des Transports de Taiwan, déclarer publiquement que «je prends l’entière responsabilité de cet accident… j’aurais dû accepter toutes les critiques de ces derniers jours, mais nous n’avons pas assez bien fait»?

Non, Maurice qui dégringole partout, sauf lorsqu’il s’agit de comptabiliser les millionnaires et de constater le creusement des inégalités, ce sont des méthodes de plus en plus third world avec ses third world leaders.

On pourra toujours, exaspéré devant sa désinvolture, ricaner de la petite voix fluette de Kailesh Jagutpal, mais la situation exigeait qu’il tire les conséquences devant la gravité des faits. Si tant est qu’il était un homme d’honneur et de responsabilité.

Quoi qu’il en soit, on l’attend de pied ferme, dans sa circonscription à Souillac, devenu village-mouroir. Et pas sûr que le masque le plus chirurgical suffira à le protéger de la rage populaire.