Un vendredi soir on va se coucher abasourdi après avoir lu le communiqué officiel du Conseil des ministres qui annonce au détour d’une petite phrase que « the quarantine period in Mauritius has been extended up to 31st December 2021 ». Alors que la veille encore le gouvernement confirmait la décision de réouvrir nos frontières sans quarantaine à compter du 1er octobre 2021. Comment expliquer une aussi énorme volte-face ? Sauf que le samedi matin, le Dr Joomaye affirme à la radio que c’est la QuarantineAct qui est prolongée jusqu’au 31 décembre 2021, et non la quarantine period…Quand un communiqué OFFICIEL du gouvernement sème une pareille confusion, on se dit que ce pays va vraiment à vau-l’eau…

Mais certaines choses heureusement surnagent qui nous permettent d’espérer et de rêver encore. Et parmi ces choses, cette semaine, l’ouverture à venir de l’océanarium de Maurice. Un projet qui ouvre sur une problématique qui concerne l’ensemble de notre devenir. A la base donc, une réalisation baptisée Odysseo. Situé sur le front de mer de Les Salines, sur un terrain loué à la Mauritius Ports Authority, Odysseo se présente comme « le premier Oceanarium de l’océan Indien ».

Jusqu’ici, nous avions connu, dans les années 70, le fameux aquarium de Trou aux Biches, œuvre des passionnés Bouquet-Manuel, puis l’aquarium de Pointe aux Piments, assez limité dans sa présentation. Si le mot océanarium n’est pas des plus aisés à prononcer et qu’il risque bien de finir par être désigné comme « l’aquarium de Port Louis », le projet Odysseo a effectivement pour particularité de présenter non des espèces mais des écosystèmes.

Et d’inscrire l’écosystème marin au cœur de l’écosystème de notre planète Terre. Une Terre composée à 71% d’eau, avec des océans abritant 3 millions d’espèces (soit 38 fois plus que sur terre); jouant un rôle essentiel dans la régulation des climats; absorbant 50% du CO2 que nous émettons et produisant 85% de l’oxygène que nous respirons.

Dès son portail d’entrée, Odysseo le souligne bien : la partie terrestre de la République de Maurice constitue à peine un millième de notre territoire total. Oui, notre République, qui couvre 2 040 kms2 de terres entre Maurice, Rodrigues, Agaléga, Saint Brandon et les Chagos, possède un territoire maritime de 2,3 millions de kms2, soit 1 127 fois notre surface terrestre… Ce qui ferait de nous le 18 ème plus grand pays au monde en termes de superficie…

Pour diverses raisons historiques et culturelles, nous sommes un pays « maritime » qui s’est construit dos à la mer. Port Louis ne s’est ouvert que très récemment à la mer avec le Caudan Waterfront puis le Port Louis Waterfront, et il est fort dommage de constater qu’aujourd’hui on bétonne et bloque de plus en plus la vue sur le peu qu’il reste. Là où c’est encore possible autour de l’île, on va « à la mer » pour le piquenique, pour la baignade. Les activités qui conduisent sous l’eau restent, elles, le fait d’une minorité :le snorkelling, avec masque et tuba, est généralement considéré comme le fait des touristes, et l’on ne peut que noter une accessibilité encore plus réduite à la plongée.

Le projet Odysseo semble vouloir remédier à cette distance. Si le premier coup de pioche pour la réalisation de cet océanarium a été donné il y a 3 ans, l’idée de cette aventure est elle née en 1995, d’une rencontre à Paris entre Michel de Spéville, CEO du groupe FAIL, etPhilippe de Lacaze, CEO de Clear Reef International, entreprise spécialisée dans la création des parcs animaliers aquatiques. Mais il faudra attendre 2015 pour que ce projet soit remis à flot par Cédric de Spéville, devenu CEO d’Eclosia, « Le but ultime de ce projet est de dévoiler aux yeux du plus grand nombre ce morceau de territoire qui nous reste inconnu » dit Michel de Spéville. Faire connaître ses merveilles, mais aussi sa fragilité, et les menaces qui pèsent sur ce territoire. Une orientation qui se résume dans la devise du projet:« Mieux connaître pour mieux aimer et pour mieux protéger ».

Odysseo se présente donc comme un fascinant voyage au cœur des écosystèmes endémiques mauriciens. Mettant en œuvre une remarquable scénographie, qui incite autant à l’apprentissage qu’à l’émerveillement, l’océanarium invite les visiteurs à une magnifique et riche déambulation. Celle-ci commence à l’intérieur du lagon, protégé par les récifs coralliens, pour ensuite pénétrer à l’intérieur de l’île, afin d’y découvrir des écosystèmes propres aux rivières et aux lacs, pour enfin descendre en immersion dans les profondeurs de l’océan, à travers un bassin de 25 mètres de long qui héberge de grandes espèces comme requins et raies.

Le projet témoigne d’une grande mobilisation des compétences et de la créativité locales qui se révèle au fil des 45 bassins reproduisant les écosystèmes marins qui rendent possible d’héberger 3 500 specimens vivants. De l’hippocampe à la raie ondulante, en passant par « le cousin mauricien de Nemo ». Outre l’aspect scientifique, qui est exposé avec beaucoup d’efficacité, cet océanarium propose une expérience sensorielle d’une grande intensité.Au fond, on en revient là à l’origine même du mot «sensibiliser», du latin sensibilis, qui donne aussi sensible. En proposant, à travers des bassins tactiles, de caresser la douceur spongieuse d’une raie ou de toucher le rugueux d’une étoile de mer, en offrant une immersion visuelle dans le bal hypnotique des méduses, en proposant de s’allonger au creux du ballet qui anime le grand bassin des profondeurs, Odysseo stimule une connaissance sensible. Comment ne pas avoir envie de protéger tant de beauté et d’essence vitale?

Adoptant une approche très ludique, l’océanarium propose aussi d’apprendre à travers le jeu en utilisant diverses installations digitales interactives et des animations en réalité augmentées.

Et cette dimension éducative se caractérise dans le choix d’un curator qui est aussi head educator(Bernardo Nascimento, assisté par Shakti Teker, tous deux botanistes marins, qui s’attèlent déjà à développer tout un programme en direction des institutions scolaires mauriciennes).

Le but ultime est donc de faire du visiteur un spectateur non passif mais engagé. Avec, à la fin de la visite, une grande roue qui permet de se choisir un objectif à atteindre pour participer au grand objectif de ce projet, à savoir « la protection de l’environnement marin et la sauvegarde de toutes les espèces qui y vivent », selon les propos de son general manager, Stéphane Robert. Sensibiliser donc, mais aussi influer sur les comportements. Les Mauriciens seront par ailleurs invités prochainement à participer au capital de l’entreprise, leur permettant « de devenir copropriétaires » d’Odysseo et de s’approprier davantage le projet. Face à ce projet, il y a aussi inévitablement, aussi, une part qui consiste à se demander s’il faut enfermer des animaux pour notre plaisir de les voir… Ce à quoi les responsables répondent que le moyen le plus efficace de protéger la vie animale aujourd’hui, c’est de rapprocher les animaux des humains. Pour que les humains changent de comportement dans et vis-à-vis de la nature.

On ne peut qu’espérer qu’un jour, on n’ait plus besoin de « rapprocher l’animal de l’humain » pour conscientiser ce dernier, mais que l’on pourra, à l’inverse, « rapprocher l’humain de l’animal ». Et qu’à Connaître-Aimer-Protéger, on puisse rajouter un quatrième axe qui se déclinerait comme « Accroître ». Pas seulement sauver ce qui peut encore l’être, mais le développer davantage. En revisitant la notion de « développer ». Car ne nous y trompons pas : si nous ne sommes pas suffisamment conscients de la richesse de notre patrimoine marin, d’autres le sont, et pas pour sa préservation. Plus pour une exploitation commerciale, économique et stratégique qui ne fait que grever la République de Maurice.

Entre la sur-occupation de notre littoral, la dégradation de nos lagons, la surpêche, la catastrophe de la marée noire du Wakashio, la mainmise des Américains sur Diego Garcia et celle déjà amorcée de l’Inde sur Agalega, nous avons de quoi nous rendre compte du danger, et de l’urgence de nous mobiliser de façon plus déterminée pour sauvegarder notre patrimoine commun. Pour reprendre un de ses termes, MerSea donc à Odysseo qui, outre de nous proposer un magnifique voyage, ouvre aussi sur le bigger picture de notre participation à reconquérir et nous réapproprier notre territoire, celui qui est réel, et celui nous voudrons bien rêver…