Il fallait s’y attendre ! Comme à chaque fois qu’il y a un crime de sang dans notre pays — nous n’ajoutons pas atroce parce qu’ils le sont tous — revient dans le débat public la question de la réintroduction de la peine de mort.

Le drame dont a été victime la brave policière Dimple Raghoo, cette semaine, dans l’exercice de ses fonctions n’a évidemment pas fait exception. Bien au contraire. Comme l’hydre de Lerne, cette  créature monstrueuse dont Hercule pour la terrasser fut forcé de lui couper ses sept têtes en même temps pour empêcher qu’elles ne repoussent, les louanges à la sentence capitale ont repris avec une vigueur redoublée. Les pressions sur les autorités pour qu’elles rétablissent la potence, la chaise électrique, sinon l’injection létale — apparemment plus moderne comme technique de tuerie — vont ainsi aller crescendo. Qui plus est, quand on sait que, suivant dans cette voie les traces de son mentor de père, le Premier ministre Pravind Jugnauth s’est précipité pour dire qu’il est partant pour la méthode comme solution «afin de mettre un frein au commerce des drogues». Les partisans de la manière forte vont, sans mauvais jeu de mots, prendre à la gorge les objecteurs de conscience et, de là, à ce que des admirateurs locaux de Duterté, ce sanguinaire président des Philippines qui a donné l’ordre à ses concitoyens de tirer sur les trafiquants de stupéfiants, ne se mêlent eux aussi au débat, il n’y aurait rien de très étonnant.

Ceux-là qui, cependant, s’en tiennent à ce que l’Etat continuent à laisser pourrir son arsenal de mort légal dans les caves des prisons centrales de Beau-Bassin depuis 1994 vont eux aussi devoir se mettre en ordre de bataille pour faire reculer toute velléité d’un retour à la barbarie que constitue l’exécution d’un être humain, qu’importe le crime qu’il aura commis.

Comme ça a toujours été le cas jusqu’ici, ceux qui militent contre la peine de mort trouveront chez nous une plate-forme pour s’exprimer. Nous revendiquons effectivement sans complexe le droit d’être de cette plate-forme, surtout quand on voit ces jours-ci l’accueil enthousiaste que reçoivent dans certaines radios ceux qui exigent la corde à tout bout champ… Beaucoup de choses ont changé dans notre petite île Maurice. Ce n’est cependant ni en ce qui concerne la récurrence des crimes de sang elle-même ni, non plus, dans la crapulerie de leurs auteurs. C’est surtout dans l’approche que certains médias qui ont pignon sur rue et qui se rangent tous — sinon presque tous — derrière «nou Premye minis» dans les grands débats de société. On constate, effectivement, que les cadavres des victimes de crimes sont encore chauds que vivement de jeunes journalistes — sans doute bien orientés par certains aînés dans leurs salles de rédaction — se mettent à tendre leurs micros dans la rue pour leur demander — voire inciter — «eski ou démann remet la peine dé mor ?» Comment ne veut-on pas que sous le coup de l’émotion, devant l’horreur du crime fraîchement commis, le citoyen ne réponde pas en choeur : «Oui, bizin touy zot mem sa !» Certes, et nous ne sommes pas les premiers à l’admettre, tout le monde, citoyen lambda ou pas, à droit à une opinion. Mais devant ce genre de question, à cet instant précis, c’est toujours l’émotion et l’indignation qui prennent le dessus. Jamais la raison!

Or, il faut d’abord savoir qu’à Maurice, comme partout ailleurs sur la planète, intrinsèquement le recours à la peine de mort n’a jamais découragé une personne malintentionnée à passer à l’acte quand une fois son esprit est entré dans la spirale du crime. Maintes études scientifiques l’ont démontré. Il n’est pas non plus nécessaire de prouver que la peine capitale comme punition est toujours appliquée selon que le dirigeant du pays en place soit puissant ou affaibli dans son pouvoir. Le cas des Jugnauth (père et fils) en est un exemple éclatant. Aujourd’hui, avec une majorité de sièges confortable à l’Assemblée nationale, Pravind Jugnauth peut se bomber le torse et prendre le risque de déposer une motion en faveur de la réintroduction de la peine capitale. Avec nombre de médias pour faire sa propagande, il ne fait pas l’ombre d’un doute que la motion passera comme la tête d’un condamné solidement encadré par ses bourreaux dans un noeud coulant. Or, Sir Anerood Jugnauth, dont le fils voudrait émuler la soi-disant fermeté, lorsque son gouvernement MSM-RMM vacilla à l’élection partielle de StanleyRose-Hill (défaite de De L’Estrac et Shirin Aumeeruddy-Cziffra contre Bérenger et David, il fut obligé d’abroger la peine de mort dans nos lois, parce que Sir Gaëtan Duval et le PMSD en avaient fait une exigence pour rejoindre son gouvernement et le permettre de conserver le pouvoir. Même si ce ne fut que pour une toute petite année supplémentaire. Comme quoi, quand besoin est, on peut bien s’arranger sur la vie des gens…

Aux jeunes de notre société qui incarnent l’avenir et qui ne veulent pas être associés à ce genre de barbarie que Pravind Jugnauth et ses comparses veulent nous imposer, nous les conseillerons de réfléchir sur ce que disait de la peine de mort Andrei Sakharov, savant, Prix Nobel de la Paix et résistant: «Je considère la peine de mort comme une institution sauvage et immorale qui mine les fondements moraux et légaux de la société. Un Etat, en la personne de ses fonctionnaires, qui, comme tout le monde, a tendance à tirer des conclusions superficielles, qui, comme tout le monde, est sujet à l’influence, aux connexions, aux préjudices et à des motivations égocentriques, qui s’arroge le droit de commettre l’acte le plus terrible et irréversible qui soit : priver quelqu’un de la vie. Un tel Etat ne peut pas s’attendre à ce que l’atmosphère morale s’améliore dans son pays. Je rejette la notion que la peine de mort a un effet essentiellement dissuasif sur des délinquants potentiels. Je suis convaincu que c’est le contraire qui est vrai — que la sauvagerie n’engendre que la sauvagerie.»