Sir Anerood Jugnauth nous a quittés jeudi. Entre le concours de superlatifs, la cooccurrence des témoignages, les versions personnelles, intéressées et teintées d’opportunisme, d’un récit de faits, parfois tronqués au point de réécrire l’histoire avec une gomme élastique, pour reprendre cette belle formule de Rivaltz Quenette, et les incompréhensibles posts haineux, insultants et vulgaires des détracteurs du fondateur du MSM qui ont suivi sa disparition, il faut raison garder et, la retenue observer.
Rien dans une vie humaine n’est linéaire et sans aspérité. Des hauts et des bas conditionnent invariablement le parcours d’un être humain, surtout s’il chevauche plusieurs décennies. SAJ a été un grand homme politique, plus pragmatique que charismatique. De grandes réalisations ont jalonné ce riche parcours: la sortie au début des années 1980 du pays d’un état calamiteux, marqué par le chômage, la pauvreté et un manque cruel d’infrastructures, surtout dans les faubourgs des villes et des campagnes.
Certes, il n’a pas tout fait tout seul comme le prétendent certains, mais il avait cette grande qualité, celle de savoir déléguer, pas à des conseillers agents politiques venus de nulle part, mais à ses ministres, qui étaient absolument libres de travailler sans être constamment importunés par des personnes qui n’avaient rien à faire avec la conduite des affaires de l’exécutif. Sa réussite tient de ce qu’il a toujours su galvaniser ses équipes en les laissant travailler, mais en exigeant aussi des résultats.
Si son côté conservateur peut rester dans les mémoires, ses engagements avant-gardistes ne sont pas moins probants. Imaginez quelqu’un de cette génération, avec ses pesanteurs sociologiques, favorisant au début des années 1960 le planning familial après avoir compris qu’une démographie incontrôlée ne permettrait pas au pays de décoller et de se moderniser.
Cette action politique traduisait, en fait, un attachement à l’émancipation des femmes pour lesquelles il a toujours manifesté beaucoup de respect. Son passage au MMM dès la naissance de cette formation politique accentue cet intérêt pour la reconnaissance de la contribution des femmes dans toutes les sphères de la société.
Lorsque les usines de la zone franche sont décentralisées dans les années 1980, c’est pour permettre aux chômeurs des régions rurales mais aussi aux femmes au foyer de travailler et d’avoir un salaire d’appoint qui a grandement contribué à améliorer la vie des ménages et des familles.
Un portrait ne peut être peint seulement en clair. Le côté moins reluisant, obscur, la zone grise ont aussi besoin d’être rappelés. Ceux qui ont moins de trente ans ne peuvent pas savoir ce que fut la campagne de 1983. Un désastre sur le plan de l’unité nationale.
Mais SAJ effacera cet aspect sombre de notre histoire en tenant sa parole en 2003, celui de céder sa place à Paul Bérenger comme annoncé durant la campagne électorale et quand bien même les sectaires de son camp et celui d’en face ont tout fait pour saborder jusqu’à la dernière minute un engagement électoral. Il en était quitte devant l’histoire.
On pourra longtemps gloser sur les excès de ce type d’une autre génération, sur son intolérance vis-à-vis de la presse, la facilité avec laquelle il a ordonné l’exécution de condamnés à mort.
Mais comment ne pas éprouver un immense respect pour cet homme qui a livré son dernier grand combat à 87 ans pour la reconnaissance de la souveraineté de Maurice, même s’il a porté une grande contradiction qui consistait à garder son titre de Sir décerné par cette même monarchie qui occupe notre territoire.
L’épisode des Chagos, c’est un peu comme pour 2003, une manière de se réconcilier avec l’histoire. Il s’est fait un point d’honneur de terminer là où il avait commencé, lui, le dernier survivant de la conférence de Lancaster qui a dessiné les prémices de l’indépendance et de son malheureux pendant, l’excision de l’archipel des Chagos .
Nous retiendrons aussi de SAJ que nous avons côtoyé en tant que journalistes, un homme simple, qui n’a jamais renié ses modestes origines campagnardes, dans la bonne tradition bissoondoyaliste, méfiant vis-à-vis des extravagances coûteuses, très prês de ses sous, sautant sur tous les bons coups fonciers au point de disposer d’un patrimoine impressionnant et au point aussi de se mettre à dos des confrères de la communauté légale.
Il pouvait aussi se montrer attachant. On a en mémoire cette visite aux Seychelles en compagnie de plusieurs confrères de la presse écrite et parlée en 1989. Nous étions, à la fin de la visite protocolaire, tous conviés à un déjeuner avec le Premier ministre.
Un moment très décontracté avec des blagues autour d’un fanal —nom ancien donné à une lampe de table et qui était toujours utilisé par les dallons — qu’une d’entre nous aurait renversée lors d’un déjeuner entre collègues de la presse. SAJ s’était beaucoup amusé de cet épisode.
L’enfant de Palma avait aussi les passions des gens simples: un bon repas maison et le foot. Il pouvait tout sacrifier pour un bon match. Si, ici, il soutenait la Fire Brigade, son engouement pour la ligue anglaise date de son passage d’étudiant en Angleterre. Son équipe: Manchester United.
Revenu aux affaires en 2000 en tant que Premier ministre, SAJ dut composer avec un calendrier serré pour la Coupe du monde de 2002 en pleine période budgétaire. Comme les deux équipes internationales qu’il appréciait, l’Angleterre et le Brésil, s’affrontaient à une heure qui coïncidait avec les débats budgétaires, il fit changer les horaires des travaux pour qu’il puisse suivre cette rencontre de son bureau. Une décision qui avait finalement ravi tout le monde: personnel politique et administratif affecté au Parlement.
Entre le bal des hypocrites et le ballet macabre de ceux qui ne respectent rien et qui veulent atteindre le fils en dénigrant le père, il n’y a qu’une seule partition honnête à jouer, celle d’un hommage juste et objectif à rendre à un homme qui a traversé plusieurs générations en laissant plusieurs belles empreintes sur son passage. C’est dire à quel point désormais le défi pour les historiens vraiment sérieux est immense.
Josie Lebrasse