Quand un âne vous sourit de toutes ses dents en essayant de mettre sa queue dans le trou d’une serrure, ce ne sont pas ses dents que l’on regarde, mais sa queue.

Cette maxime fraîchement créée ne sert, dans son absurdité, qu’à résumer l’attitude d’un gouvernement qui s’imagine encore nous avoir fait le coup de la poudre aux yeux ce vendredi.

Alors que l’île Maurice entière bruissait de la rumeur-feu de paille à l’effet que nous allions vers un reconfinement, alors que des parents s’étaient précipités à l’école pour en retirer leurs enfants, alors que certains s’élançaient déjà pour aller remplir des caddies, un aéropage de trois ministres est venu annonçer… la création d’une Land Court et d’un futur Musée de l’esclavage…  Comme cette autre fois où, en attente d’une annonce sur la fin ou le prolongement de notre confinement, le Premier ministre était venu nous annoncer… que les Nations Unie avaient inscrit les Chagos comme territoire mauricien sur leur dernière carte du monde.

Voilà donc le ministre de l’Energie et des Services publics qui préside une conférence de presse pour annoncer la création d’une Land Bank. En mettant beaucoup l’accent sur le fait que le Premier ministre met là en application les recommandations du rapport de la Commission Justice et Vérité. Rapport que, coïncidence, le mouvement « Affirmative Action », a promis de circuler, ce dimanche, lors d’une manifestation qui appelle la population à venir s’exprimer sur diverses problématiques, après une campagne d’affichage autour du slogan « Mo anvi respire », montrant des personnes qui portent la main à leur cou.

Il faut rappeler qu’Affirmative Action a vu le jour en 2017, dans le sillage des propos tenus par Showkatally Soodhun, alors ministre du Logement, à l’effet que certains logements sociaux ne seraient pas octroyés à des Créoles sous prétexte qu’ils se livreraient à diverses activités délinquantes. Et le rassemblement de ce dimanche est motivé, des mots mêmes de ses organisateurs, par diverses choses survenues ces derniers temps, comme les interventions policières brutales dans certaines cités pendant le confinement, la mort de détenus en détention, l’interdiction de travail faite aux pêcheurs et non aux planteurs, l’éviction des squatters. Divers problèmes qui ont affecté des Mauriciens classifiés comme Créoles. Du coup, ce rassemblement affiche la volonté de prendre la parole et de dire sans détour. Avec une référence évidente à la mort par asphyxie de George Floyd aux Etats Unis, et des manifestations anti-racistes qui ont depuis pris de l’ampleur, débouchant sur une remise en cause mondiale du racisme érigé en véritable système politique, économique et social.

Est-ce donc à un désamorçage que le gouvernement prétend se livrer en annonçant vendredi après-midi qu’il va mettre en pratique le mesures du rapport de la Commission Justice et Vérité ?

Il faut là aussi rappeler que c’est sous le gouvernement de Navin Ramgoolam, en 2009, qu’avait été mise sur pied cette commission, un peu sur le modèle de la Truth and Reconciliation Commission instituée en 1995 en Afrique du Sud. Si notre situation à Maurice n’est en rien comparable à celle de l’Afrique du Sud, il n’en demeure pas moins significatif de noter que le gouvernement mauricien a voulu une instance qui ressemblerait à celle qui, de l’avis général, a permis à l’Afrique du Sud d’émerger de l’apartheid sans bain de sang. Dans le but affirmé de faire le point sur les séquelles de l’’esclavage et de l’engagisme à Maurice, notamment au niveau des terres.

En 2011, cette commission remet donc au Président de la République un rapport en 6 volumes établissant un passionnant constat et formulant pas moins de 300 recommandations. 4 de ces volumes seront déposés à l’Assemblée nationale.

Puis, plus grand-chose, malgré la grève de la faim de Clency Harmon en avril 2019 et la promesse du gouvernement d’établir un Land Tribunal.

En pleine panique vendredi dernier, voilà donc le gouvernement qui le ressort comme un lapin, éclipsé dès que sorti du chapeau : 98% des questions de la presse  qui suivent concernent une résurgence présumée du Covid-19 sur nos côtes… Du coup, le ministre de la Justice s’emporte, pestant et tonitruant contre les colporteurs de rumeurs et de fausses nouvelles.

Reste à savoir si ce n’est pas ce gouvernement lui-même qui a favorisé cette situation à travers sa façon de manier l’information. Souvenez-vous, au mois de mars, les dénégations outrées données par le ministre de la Santé quinze minutes encore avant que le Premier ministre annonce les trois premiers cas de Covid sur notre île. Puis la décision annoncée avec effet immédiat de la fermeture de tous les commerces d’alimentation.

Il faudra un jour que les sciences humaines et sociales se chargent, chez nous aussi, de faire une étude du traumatisme qu’a généré chez la population mauricienne pas seulement le coronavirus en soi mais aussi la façon dont cette crise a été gérée sur le plan humain. Que le comité gouvernemental vienne, par la voix du Dr Gujadhur, marteler qu’il y aura un mort dans chaque foyer. Aujourd’hui, dès que nous entendons parler d’un hypothétique cas, c’est la panique généralisée. Alors qu’à la Réunion, juste à côté, des cas sont annoncés de temps en temps sans que cela ne suscite l’affolement.

Il faudrait aussi que le gouvernement s’assure que la MBC cesse de le desservir en croyant le servir. La couverture donnée dimanche dernier à la Marche de protestation du 11 juillet à Port Louis relevait du plus haut ridicule. Manipuler des images pour montrer qu’il n’y avait que 2 chats et 3 chiens n’est plus possible à l’heure où internet et les réseaux sociaux permettent instantanément de voir que des milliers de personnes déterminées sont rassemblées. La population n’a pas alors seulement le sentiment que le gouvernement lui ment. Elle voit qu’on lui ment.

Du coup, amendement au Criminal Code ou pas, elle peut aussi penser qu’on lui ment quand on lui affirme qu’il n’y a pas de coronavirus.

Histoire sans queue ni dents, au pays de ceux que l’on voudrait prendre pour des ânes. Alors que toutes les énergies devraient se concerter, car il y a véritablement urgence en la demeure…