Le dimanche 21 février 1999, Kaya était retrouvé mort dans la cellule où il avait été incarcéré la veille, à ladite prison d’Alcatraz à Port-Louis. Quelques heures plus tard, Maurice s’embrasait, pour trois jours d’émeutes sans précédent, qui laissèrent le pays traumatisé.

Aujourd’hui, dimanche 21 février 2021, cela fait donc très exactement 22 ans que Kaya est décédé. Sommes-nous un pays moins meurtri ?

« Mo ti zil plore, personn pa souy so lizie » chantait Kaya sur l’album Zistwar Revoltan, sorti en 1996. Au-delà du génie musical qui l’avait amené à créer le seggae, Kaya était aussi un observateur extrêmement critique de la société mauricienne. Ses textes, percutants, fustigeaient l’hypocrisie identitaire, la manipulation politique, le pouvoir exploiteur, la gangrène d’un système, la démission de la pensée.

22 ans plus tard, la vérité sur sa mort en cellule n’a toujours pas été établie officiellement. Et une grande partie de la population est convaincue que la police ment lorsqu’elle affirme qu’il s’est lui-même infligé sa fracture du crâne en se cognant la tête contre les murs.

22 ans plus tard, une grande partie de la population est convaincue que la police a failli gravement à sa tâche lorsqu’elle est venue affirmer que Soopramanien Kistnen s’était suicidé lorsque son corps partiellement carbonisé a été retrouvé dans un champ de cannes en octobre dernier. Mensonge. Soupçon. Défiance.

Cover-up policier et politique.22 ans plus tard, qu’est-ce qui a donc changé ?

Peut-être la réalisation, terrible, que les choses n’ont fait qu’empirer.

Cassam Uteem était président de la République de Maurice lorsqu’éclatèrent les émeutes qui paralysèrent totalement Maurice en février 1999. Avec le cardinal Margéot, il fut l’un des seuls à être capables de descendre sur le terrain pour calmer les esprits, grâce à sa parole conciliatrice, et au respect que son honnêteté a toujours inspiré. 22 ans plus tard, après des propos très durs tenus dans un article publié il y a deux semaines à l’occasion de la célébration de l’Abolition de l’esclavage, Cassam Uteem va encore plus loin dans une interview accordée la semaine dernière à Week-End.

« Nous avons affaire à un État voyou dans lequel quelques rares institutions seulement fonctionnent », déclare l’ex-président de la République. « Nous avons un gouvernement qui encourage la corruption, tolère la fraude et s’ingère dans tout. Nos institutions ne sont pas en dysfonctionnement : elles ont arrêté de fonctionner. Elles dépendent de ce que le Premier ministre ou les ministres leur disent de faire et elles obéissent ! Nous avons au pouvoir des gens qui n’ont aucun sens de l’État, de la responsabilité, de l’intégrité, et qui ont été placés à des postes de décision ».

ÉTAT VOYOU. Le terme est fort. Encore plus fort quand il vient d’un homme d’État aussi mesuré que Cassam Uteem.

C’est la même chose qu’indique Nando Bodha dans une vidéo qu’il a postée il y a six jours pour expliquer plus avant sa démission comme ministre des Affaires étrangères il y a deux semaines.

Dans cette vidéo, celui qui a été, depuis 25 ans, un fidèle inébranlable du parti au pouvoir, dit qu’il est important de connaître toute la vérité sur la mort de Kistnen, un « soldat du MSM qui a été assassiné », sans que le MSM ne cherche à établir les conditions réelles de sa mort. « Nou ena enn devwar de verite par rapor a sa. Nou pa trenn lanket pou evit enn skandal politik. » Et d’ajouter : « Kan loder lamor rod otour enn parti politik, c’est malsain. »

Nando Bodha, qui a vécu les choses de l’intérieur jusqu’à il y a deux semaines, affirme aussi que les conseillers du Premier ministre ont plus de pouvoirs que les ministres et autres élus. Il dit au passage que ces conseillers viennent voir les ministres pour leur demander leur liste de personnes à faire recruter… et parle de Landscope, organisme parapublic qui gère des terres de l’État valant des milliards sans que les ministres ne soient au courant de ce qui s’y passe, Landscope qui vient d’annoncer le recrutement de 2 000 personnes. « Qui va recruter ? Comment ? C’est un exercice politique », affirme Nando Bodha. Un exercice politique cadenassé.

Cadenassé, c’est ainsi qu’il qualifie l’actuel pouvoir exercé par le MSM. Décortiquant son fonctionnement, il indique qu’il y a, tout en haut, « la tour de contrôle », fermée autour du Premier ministre et de ses conseillers. Par-dessus la tête des ministres, ce sont ces conseillers, affirme Nando Bodha, qui tirent les ficelles, et qui contrôlent le port, l’aéroport, Air Mauritius, le Duty Free Paradise, la State Bank, la MBC, Mauritius Telecom. Ce, en relayant leurs ordres à un exécutant placé dans chacune de ces institutions.

Donnant un exemple concret, l’ex-ministre souligne que nous avons acheté pour Rs 1,2 milliard d’équipements et de médicaments pour la Covid-19. Au Comité national présidé par le Premier ministre, et sur lequel il siégeait, aucune indication n’a été donnée, affirme Nando Bodha sur la provenance, l’identité de ceux ayant obtenu les contrats, les dates de livraison, etc. Et l’on apprend que les Rs 1,2 milliard auraient été largement surfacturées. Et que les respirateurs qui ont coûté des millions ne fonctionnent pas. Respirateurs achetés à travers des proches du pouvoir qui ont créé, en plein confinement, des compagnies dans un domaine où ils n’ont aucune expertise ou expérience. Outre l’aspect dilapidation des fonds publics et probable corruption, ce gouvernement ne s’est-il pas là rendu coupable d’avoir mis nos vies en danger ? Que nous serait-il arrivé, si la Covid s’était davantage répandue chez nous, avec des respirateurs achetés à prix d’or qui ne fonctionnaient pas. Et qui ne fonctionnent toujours pas. Est-ce d’ailleurs pour cela que nos frontières restent si obstinément fermées, parce que les autorités savent que depuis un an, elles n’ont pas été capables d’équiper notre système de santé pour pouvoir faire face à la pandémie ?

« Le Covid-19 a révélé l’ampleur du pourrissement de la société mauricienne et de son gouvernement. Le confinement a été une période de maja karo pour les proches du pouvoir qui ont fait des profits, non, qui ont volé l’argent des contribuables ! » s’insurge encore Cassam Uteem.

À chaque jour suffit sa peine, dit le proverbe.

Chez nous, chaque semaine nous fait crouler un peu plus sous son avalanche de scandales. Plus le temps de respirer, affaire des turbines de Saint-Louis, échouement du Wakashio et marée noire, mort de Kistnen, quatre autres morts et accidents suspects, l’affaire de terrain à Angus Road, l’affaire Landscope, l’affaire des respirateurs de Pack and Blister, allocations hallucinantes de contrats Covid, allégations de graves malversations à MT, méga-projet de construction bizarrement avalisé à flanc de montagne à La Tourelle, etc., etc., etc.
Affairisme, corruption, voracité sans limite face au gain, indécence de la profitasion comme disent les Antillais, alors que la population s’asphyxie déjà sous les restrictions économiques découlant de la gestion de la crise Covid.

Qu’aurait dit Kaya, 22 ans plus tard, devant son île exsangue ?

Que nous disons-nous à nous-mêmes, outre de nous considérer comme les victimes d’un système qui nous échappe ?

Les marches citoyennes enclenchées depuis juillet dernier semblent en tout cas indiquer une volonté de changement qui va au-delà des politiciens et partis traditionnels. Aux mouvements déjà notés sont venues s’ajouter deux nouvelles annonces. Il y a celle de la création du Groupe Réflexion Emmanuel Anquetil par le bouillonnant Rama Valayden (qui fut l’avocat de Kaya). Et il y a la présentation, par l’ex-ministre Nando Bodha, d’un programme en 15 points pour la construction d’une « Nouvelle île Maurice ». Déclarant qu’il ne rejoindra aucun parti, il affirme son intention, avec son “Groupe de Réflexion”, de sillonner l’île « avec son bâton de pèlerin » pour diffuser et débattre de son projet qui vise à une refonte totale de notre système à travers une nouvelle Constitution…

Question à 1,3 million : saurons-nous honorer Kaya en montrant que nous ne sommes plus de ceux qu’il appelait « Ras kouyon » ?

SHENAZ PATEL