— On m’a dit qu’on t’a vu à la clinique, l’autre jour.
— Moi, ça va. C’est mon papa qui a été admis.
— Il n’a rien de grave, j’espère.
— Il était totalement épuisé, toi. On lui a donné des vitamines et gardé en observation.
— Qu’est-ce qu’il a fait comme ça pour être épuisé? Il ne vient pas de prendre sa retraite, ton papa ?
— Justement. C’est pour avoir fait ses démarches pour avoir son «retirement» de la Sécurité sociale qu’il est épuisé.
— C’est quoi le «retirement»?
— C’est l’argent que l’employeur et l’employé ont contribué et qui est remboursé quand on prend sa retraite.
— Ah bon! Pourquoi tu n’as pas été faire les démarches pour lui?
— On dirait que tu ne connais pas mon papa et son fichu caractère! Il veut tout faire par lui-même et refuse de se faire aider en disant qu’il est «top fit».
— Tu aurais dû avoir insisté pour aller avec lui.
— J’ai essayé, mais il a refusé catégoriquement. Et d’ailleurs, c’est pas possible. La personne qui a pris sa retraite doit aller en personne faire les démarches pour avoir son «retirement».
— Qu’est-ce qu’il faut faire comme ça, pour avoir ce «retirement» là?
— Aller et venir entre la Sécurité sociale, l’état civil, la poste, la banque et surtout faire la queue. Papa a passé presque une journée là-bas, je te dis.
— Ah bon? Explique-moi un coup comment ça se passe.
— Quand papa est allé à la Sécurité sociale, il a dû faire faire la queue pour pouvoir entrer dans le bâtiment. Ça même, ça lui a pris une bonne demi-heure.
— Autant de temps que ça?
— Oui, parce que dans la queue, il y avait aussi les gens qui venaient toucher leur pension, leurs allocations et tirer leur carte d’identité, etc. Puis, papa il a dû faire une autre queue pour aller voir le PRO pour savoir à quel bureau s’adresser, puis faire la queue pour aller voir l’officier concerné.
— Tout ça ne prend pas une journée, quand même.
— Attends un coup! Quand son tour est arrivé, l’officier a dit à papa que son acte de naissance était trop vieux et d’aller tirer une copie neuve au bureau de l’état civil.
— C’est situé dans le même bâtiment.
— Papa a été faire une autre queue et quand son tour est arrivé on lui a demandé un timbre de Rs 25. Qu’il a dû aller acheter à la poste, qui se trouve à une bonne distance, en faisant la queue.
— Pourquoi il y avait la queue ?
— Parce qu’après le confinement, les gens sont allés en foule payer le téléphone, poster leurs lettres et toucher leurs pensions tout ça.
— C’est vrai ça.
— Quand il a fini d’acheter son timbre, papa est retourné à la sécurité sociale et a dû faire la queue au bureau de l’état civil. Ça a pris une quinzaine de minutes en tout.
— Après ça, ton papa n’avait qu’à remettre tous les documents à l’officier concerné et rentrer chez lui
— Il le croyait aussi.
— Il y a eu encore des problèmes?
— Après avoir fait la queue pour déposer tous ses documents, papa a appris qu’il lui manquait un papier.
— Quel papier encore?
— Une lettre de sa banque certifiant qu’il avait bien un compte. Papa a dit à l’officier que son acte de naissance, sa carte d’identité et la lettre de son employeur prouvaient qu’il était bien lui et par conséquent il pouvait certifier qu’il avait un compte en banque et donner son numéro.
— Et alors?
— L’officier a refusé.
— Mais pour quelle raison?
— Il a dit que le règlement disait qu’il fallait une lettre de la banque et que sans cette lettre il ne pouvait pas accepter le dossier du «retirement» de papa.
— C’est pas vrai! Qu’est-ce que ton papa a fait ?
— Qu’est-ce qu’il pouvait faire? Il est parti de la sécurité sociale pour aller à sa banque. Là-bas, il a dû faire la queue pour entrer et attendre une demi-heure pour qu’un responsable ait le temps de faire faire la fameuse lettre.
— Et après il est retourné à la sécurité sociale…
—  Pour la troisième fois depuis le matin! Il n’a pas eu besoin de faire la queue parce que le security l’avait tellement vu qu’il croyait qu’il travaillait dans le bâtiment!
— C’est vrai que ça a dû être épuisant toutes ces allées et venues…
— Et on n’a pas parlé des escaliers à monter et à descendre.
— Mais ton papa avait fini par avoir tout pour compléter son dossier de «retirement».
— Il le croyait lui aussi, mais…
—  Ne me dis pas qu’il y a eu encore un problème ! ?
— L’officier a dit que papa n’avait pas une photocopie de sa carte d’identité pour mettre dans le dossier.
— Ne me dis pas que ton papa est allé faire une photocopie de son ID?
— Là, il n’en pouvait plus. Il m’a dit qu’il était sur le point d’éclater et de dire à l’officier de la sécurité sociale de garder le «retirement» pour lui.
— Il n’a pas fait ça, tout de même ?
— Il n’a pas eu le temps. Je crois que l’officier s’est rendu compte que papa était à bout de nerfs et il fait faire une photocopie de l’ID.
— Comment ton papa est sorti de tout ça?
— Il était tellement fatigué qu’on a dû l’emmener à la clinique.
— Il va bien maintenant?
— Oui. Il a retrouvé son sens de l’humour. Tu sais ce qu’il m’a dit?
— Quoi?
— Qu’il enrage de penser qu’une partie de son «retirement» va servir à payer son séjour à la clinique !
J.-C A