Rien n’est anodin. D’un arbre qu’on coupe à un cadavre qu’on cache. Du poème d’une jeune fille à des moufles en grosse laine.  C’est aussi le chant du coq qui fait le jour qui se lève…

« Sauvez Maurice ! » C’est le nom d’une pétition qui a été lancée il y a quelque temps en France. Ne sautez pas au plafond : ce n’est pas Maurice notre pays  dont il est question. Mais d’un coq… Un coq vivant sur l’île d’Oléron, sur la côte ouest de la France. Vie tranquille jusqu’en 2017, lorsqu’un couple de retraités de Limoges ayant construit une résidence de vacances à côté de celle de Corinne Fresseau, vont lui intimer de faire cesser la « nuisance sonore » que constitue le chant de son coq nommé Maurice à 6h30 chaque matin…

Rocambolesque au départ, l’affaire va vite dépasser le stade de l’anecdotique : après avoir fait appel à un huissier de justice pour mesurer l’intensité du chant du coq Maurice, les nouveaux voisins vont porter l’affaire en Cour…

Mobilisation. Pétition « Sauvez Maurice ! ». Cagnotte en ligne pour couvrir les frais de justice. Le conflit prend une tournure symbolique, en cristallisant les tensions entre ruraux et citadins. Et s’internationalise même via la presse américaine. En septembre 2019, le tribunal d’instance de Rochefort juge que le coq Maurice peut continuer de chanter. Ce qu’il fera jusqu’en juin 2020, lorsqu’il meurt de vieillesse.

Se multiplient toutefois les affaires liées à des « nuisances sonores, olfactives, visuelles et sanitaires » en milieu rural. Comprenez tintement des cloches de vache, chant du coq ou des cigales, odeur de fumier ou de crottin de cheval, aménagement de poulaillers ou d’étables. Certains citent même le cas de touristes qui ont demandé à un maire du Var d’acheter des pesticides pour exterminer les cigales, fatigués qu’ils étaient d’entendre leurs stridulations…

La question n’en est pas restée là : vendredi dernier, 21 janvier, le Sénat français a définitivement adopté la proposition de loi déposée le 11 septembre 2019 qui introduit, dans le code de l’environnement, la notion de « patrimoine sensoriel » comme faisant partie intégrante du patrimoine commun de la nation. Sons et odeurs caractéristiques des espaces « naturels » seront donc considérés aux côtés des paysages, de la qualité de l’air et de la biodiversité.

Etait-ce donc là si important au vu de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde ?

Apparemment oui. Parce que certains éléments d’ancrage ont parfois une importance plus profonde, plus porteuse (et potentiellement plus agitatrice) que toutes les constructions, même les plus finement élaborées.

C’est ce que montre aussi, curieusement (mais pas tant), la cérémonie d’investiture de Joe Biden comme 46ème Président des états-Unis mercredi dernier.

Dans un article publié le lendemain par The Intercept, l’analyste Naomi Klein se dit désolée pour les directeurs artistiques, les stylistes et les stage managers qui ont mis tant d’efforts, de goût, de stratégie et d’argent dans la planification de la sémiotique de l’investiture de Joe Biden (de la nuance précise du royal purple porté par Kamala Harris, à la broche colombe géante de Lady Gaga, en référence évidente à la saga Hunger Games).

Il y a eu des moments forts, comme la lecture passionnée faite par la jeune Amanda Gorman de son engagé et inspirant poème intitulé « The hill we climb » (nous y reviendrons).

Mais au final, tout cela a été overtaken par… les « old mittens » de Bernie Sanders. Là où tous ceux présents arboraient masques coordonnés et gants élégants, l’homme politique qui a dû laisser la place à Joe Biden pour l’investiture démocrate s’est affiché dans un rugueux duffle coat et une grosse paire de moufles qui est immédiatement devenue LE talk de cette cérémonie. Générant un incroyable afflux de memes, ces images reprises et diffusées sur le web, associant une photo explicite détournée de son contexte initial et revisitée en la plaçant dans d’autres contextes et en y associant une phrase humoristique ou ironique. De Jennifer Aniston qui l’assoit sur le canapé de la série Friends  à cet internaute qui a créé un website permettant de le placer dans tous les lieux du monde, l’image de Bernie Sanders s’est retrouvée partout, jusqu’au Caudan par le biais de certaines talentueuses adeptes locales du meme…

En quoi cela était-il si important ? Que disaient ces moufles ?

A la différence des gants (qui séparent et recouvrent chaque doigt), et des mitaines (qui ne couvrent pas les deux dernières phalanges des doigts), les moufles portés par Bernie Sanders sont une sorte de gros gant sans séparation entre les doigts sauf pour le pouce. Leur grosse laine crevait l’écran. Par leur anti-style. Leur apparence fait-main, dans un monde de production en série. Le côté down-to-earth du “il fait froid, les moufles gardent chaud ».

Au-delà, il y a bien sûr la posture globale de Bernie Sanders : tassé sur sa chaise, bras croisés, isolé du reste des participants. Donnant l’effet non d’une personne qui est mise à l’écart dans une fête mais plutôt d’une personne qui n’est pas intéressée à  se joindre à la fête.

“At an event that was, above all, a show of cross-partisan unity, Bernie’s mittens stood in for everyone who has never been included in that elite-manufactured consensus” analyse Naomi Klein. “It wasn’t a boycott of the occasion itself; nobody wanted Trump out more than Bernie. But it expressed an unequivocal reservation of judgment about what was coming. Those crossed arms were the mittens saying, “Let’s see what you actually do and then we can talk about unity.”

Dans l’univers de la concentration du pouvoir et de l’argent, les moufles de Bernie Sanders, dit Naomi Klein, signifient aussi que l’on attend de voir ce que l’administration Biden-Harris va effectivement amener comme actions transformatives pour un pays et une planète à l’agonie. Parce qu’il n’est plus l’heure de faire semblant. Et si Bernie, considéré par certains aux états-Unis comme le dangereux socialiste apparaît soudain dans ses moufles comme le grand-père bougon mais attachant, cela dit aussi, selon Naomi Klein, à quel point la working class ne compte plus s’en laisser conter par un leadership déconnecté de ses réalités. Pas question de retourner à une « normalité » néo-libérale glamour, alors que près de 30 millions d’Américains souffrent actuellement de ne pas avoir assez à manger. (Le plus ironique, c’est qu’en se rendant compte de l’extraordinaire viralité de cette image, l’équipe de Bernie Sanders a immédiatement réagi en l’affichant sur un sweatshirt vendu à $45, annonçant que l’intégralité des ventes ira à l’ONG caritative Meals on Wheels Vermont…)

Cette réalité, Joe Biden semble lui aussi vouloir la prendre à bras le corps. En quelques jours, le nouveau Président a déjà affirmé près d’une trentaine de mesures présidentielles fortes, dont un décret visant à accroître l’aide alimentaire dans le pays.

A Maurice, en ce mois de janvier, nous regardons cela, alors que notre situation économique et sociale ne cesse de se corser. Alors que nous avons peu de perspectives de voir se rouvrir nos frontières, avec des variants du coronavirus que le Premier ministre britannique Boris Johnson a désignés vendredi comme non seulement plus contagieux mais aussi plus mortels. On regarde, on attend, alors qu’une étude de Statistics Mauritius révèle que 34% des ménages mauriciens accusent une baisse de leurs revenus depuis le début de la pandémie et que 4 ménages sur 5 disent avoir du mal à faire face à leurs divers engagements. On regarde, on attend, alors qu’une étude de Business Mauritius affirme que 41% des entreprises sondées ont moins de trois mois de trésorerie.

Pendant ce temps-là, on abat des arbres centenaires symboliquement et concrètement importants pour faire passer le bulldozer du « développement » et certains jouent au far west à coups de fusils et de meurtres non élucidés, sur fond d’affairisme débridé.

Sauver Maurice ? Il y a fort à craindre qu’en l’absence d’un signal fort de leadership, la population ne prenne pas de gants quand il s’agira de dire qu’elle en a marre d’être spoliée dans ce qui la raccroche encore à ce qui est fondamental, censé et juste au cœur de cette terre aimée…